Compte-rendu à chaud de la manif du 19 Avril : (l’énième) fin du bloc ?

Récit écrit à chaud, et résultat d’une expérience forcément subjective d’une journée de manif particulière, marquée par la fin du fantasmatique « black block » et la constitution d’un énorme cortège déter, où les kways noirs se sont retrouvé.e.s en minorité.

Débuts habituels

A 14 heures vers Montparnasse, les rangs sont encore clairsemés, et il fait très chaud. On voit déjà beaucoup de soignant.e.s, salarié.e.s et cheminot.e.s à l’avant du cortège, loin de tout ballon syndical.

Rapidement le cortège gonfle et, peut-être parce qu’on étouffe sous les k-ways, l’ambiance est vite survoltée. De très nombreux tags fleurissent (dédicace à « sous les k-ways le hammam ») ; à peine arrivé-es vers Port Royal ça gaze déjà dans tous les sens.

Les flics ont l’air d’avoir définitivement abandonné la stratégie de la cachette : à la moindre bouteille, on se fait copieusement asperger de lacrymos et d’assourdissantes. Plusieurs fois le cortège recule, avance, re-recule, ré-avance, et on finit par s’engager dans la grande artère qui passe devant les Grands Voisins, où ça se calme un peu.

Sur les grands murs tristes des tags informent les bobos d’une révolution prévue pour le mois de mai.

S’ensuit un long passage très au soleil où le cortège semble comme assommé, et où on marche très vite pendant quelques centaines de mètres jusqu’à arriver aux rues abritées des immeubles qui longent la ligne 6.

Sbeul général

Je ne sais pas si c’est un effet d’optique, si des copines.copains ont retiré leur k-way parce qu’il faisait trop chaud, ou si tout le monde est parti en vacances, mais on est vraiment très peu nombreux.ses en noir à l’avant du cortège. D’habitude, on se sent plus quand on voit une chasuble rouge de syndiqué.e dans le bloc, mais là, c’est plutôt l’inverse qui est en train de se produire. Le bloc habituel est comme pulvérisé au milieu d’une masse humaine avec des lunettes de piscine et des masques blancs pour seule protection.

Dans cette masse, on voit des soignant.e.s arracher rageusement des morceaux de panneaux publicitaires déjà dégommés par des cagoulé.e.s, un mec en t-shirt faire des mouvements de boxe contre un radar routier, et des chasublé.e.s balancer des coups de pieds dans des vitrines.

Arrivés devant le "Marriott", un lugubre hôtel de luxe/centre de conférences aux vitres teintées, tout dérape. Des vitres se font exploser (encore une fois, pas que par des gens en kway, loin de là). Les CRS font leur grand retour, et pendant très longtemps le va-et-vient reprend : charge-lacrymos, on avance, re-charge-relacrymo, on ré-avance.

Le contraste avec les manifs passées au même endroit à l’automne 2017 est flagrant : il y a quelques mois, on était quelques pélos en kway étouffé.e.s entre les CRS, la ligne 6 et le cordon de SUD. Là, il y a toujours quelques glandu.e.s en kway, cette fois au milieu d’une marée qui avance chaque fois que les CRS reculent, et recule seulement quand les gaz se font trop suffocants. On s’ambiance tous et toutes ensemble sur un mélange de musique et d’explosions.

Punition collective

A ce moment les CRS, qui ne supportent plus de voir contredit devant leurs yeux le récit policier/médiatique des méchant.e.s casseurs.casseuses VS. Les gentil.le.s manifestant.e.s, décident d’une punition collective. Un énorme escadron se positionne de chaque côté du cortège et, comme à Nantes, charge et défonce tout le monde sur son passage à la moindre bouteille reçue.

On voit des charges hallucinantes sur des dizaines de mètres, les CRS n’essaient même plus de rester en ligne, ils courent juste comme des fous en balançant des coups de tonfa à des vieux.vieilles, des soignant.e.s, bref une manif dans tout ce qu’elle a de diversité, mais qui se retrouve aujourd’hui collectivement punie pour être restée unie face à la répression.

Mais plus hallucinant encore que les charges policières, à chaque fois qu’on retrouve notre souffle dans les nuages de gaz, une masse compacte va se coller contre les lignes de CRS en leur hurlant de se barrer, de nous laisser tranquilles, et en les repoussant sur des dizaines de mètres ! Les soignant.e.s et cheminot.e.s sont particulièrement déter pour bolosser les robocops, les pousser et les forcer à se replier chaque fois qu’ils s’aventurent trop loin des rues perpendiculaires dans lesquelles ils se terrent habituellement.

Dix fois les flics chargent pour couper le cortège en deux, dix fois ils sont repoussés contre les murs ; tout ça avec grand max quelques dizaines de gens en noir qui jettent des trucs, le reste une foule en colère qui les repousse à mains nues.

A ce moment je me rends compte que le k-way est devenu carrément obsolète, vu la situation, car dans ma tête c’est carrément une révolution qui est en train de se passer (je m’enflamme un peu) ; et je redeviens un mec véner parmi des manifestant.e.s véner.e.s.

Comme l’affront ne peut pas passer, les keufs sont rapidement rejoints par des dizaines et des dizaines de robocops, de part et d’autre de la ligne 6, qui coupent le cortège après une énième charge et forment une double-ligne d’à peu près 200 keufs. La situation est complètement absurde car l’avant coupé du reste, censé être le vilain black bloc, est identique à l’arrière, et de part et d’autre il y a juste des manifestant.e.s peu équipé.e.s pour la plupart, avec des ballons syndicaux très très loin derrière qui ont l’air de faire leur manif à elleux dans leur coin. Tout le boulevard Blanqui a l’air d’un grand cortège non-syndiqué et véner, plus déterminé que jamais. Je me retrouve dans la partie arrière du cortège.

Des bulldozers pour venger la ZAD

La suite est surréaliste : la ligne de keufs de devant continue ses charges-marathons sur des dizaines de mètres, pendant qu’une deuxième ligne tente de nous bloquer loin derrière. Les CRS sont rouges comme jamais, pour la plupart proches de l’implosion. La foule les conspue et leur hurle des insultes, je me retrouve avec des soignant.e.s, syndiqué.e.s et cheminot.e.s en chasubles à former une chaîne humaine.

Au vu des personnes présentes, on pourrait croire à un sit-in pacifiste ; sauf que le sit-in a décidé de se lever pour dégager la ligne de CRS qui l’empêche de rejoindre les camarades resté.e.s devant. De Corvisart jusqu’à Place d’Italie (ça fait plusieurs centaines de mètres), une foule en colère pousse comme un bulldozer la ligne de CRS arrière, pour poursuivre la ligne de CRS qui poursuit nos camarades resté.e.s devant.

On voit des personnes âgées nous pousser par derrière comme une mêlée de rugby, et mettre des coups de drapeaux aux CRS. Chaque fois qu’une partie de la ligne tarde à avancer, les camarades resté.e.s derrière viennent les aider en poussant, pendant qu’on les attend devant.

Les CRS sont comme hagards et déboussolés, deux d’entre eux agitent leur tonfa dans tous les sens, la bave aux lèvres, ils frappent notre ligne et nous gazent, nous jettent des assourdissantes à bout portant. Sans masque je crache mes poumons, mais à chaque agression ils se prennent des coups de poing de la part des manifestant.e.s qui avancent, et sont un peu retenus par leurs collègues qui sentent qu’il faut pour eux se barrer au plus vite.

Arrivés à Place d’Italie, les CRS se retrouvent dos à dos avec la ligne avant. Tout le monde leur hurle de se barrer, les pousse. Ils hésitent quelques minutes et s’apprêtent à charger, mais on leur montre le chemin pour rentrer dans leur fourgon en leur criant de dégager au plus vite et en leur laissant la voie ouverte. On voit alors 100 CRS reculer piteusement vers leurs fourgons, en se prenant des coups de pieds et de poings de toutes parts par la foule : à ce stade, même plus de projectiles, juste la rage pure qui s’exprime après avoir passé une après-midi de plus sous les lacrymos.

Ils se replient dans une rue perpendiculaire à la Place d’It, et on les poursuit en leur disant de rentrer chez eux. Ça commence à être un peu délicat car on va pas non plus les poursuivre jusqu’à leur commissariat (ou alors pourquoi pas, mais on passe à un autre stade de la lutte). Ils interpellent deux personnes, et c’est trente personnes hors d’elles qui courent vers eux pour les éclater, mais le rapport de force reste inégal.

Ils chargent quelques fois, et amènent des fourgons pour nous repousser, alors les potos cheminot.e.s disent à tout le monde de s’assoir par terre. Mais de derrière on nous crie qu’une ligne arrive derrière pour nous nasser : encore une fois la foule s’énerve, les pousse, et ils rentrent la queue entre les jambes rejoindre les leurs dans leurs fourgons.

Que retenir de cette journée ? Des complicité éphémères avec des camarades soignant.e.s, cheminot.e.s et syndicalistes déters, le sentiment éprouvé de la puissance d’une masse en colère qui une fois bien excitée gère les CRS comme des sacs de patates qu’on déplace à notre guise, les limites du « black block » comme entité fantasmée avec son folklore et son monopole de la violence ritualisée (pas pour annoncer la fin du black block en soi comme tactique, toujours indispensable, mais son dépassement in situ par la masse énervée) ; bref, pas de prédictions d’avenir dans mon sac, mais la fraîcheur d’un printemps qui commence enfin, pour de vrai.

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