Acte IX, du piège à l’explosion

Un point de vue des événements de la journée du 12 janvier, de la manifestation déclarée aux manifs sauvages.

Le texte qui suit est un point de vue subjectif et donc forcément fragmentaire sur les événements, de nombreuses actions se déroulant en simultané à plusieurs endroits.

La manifestation

Carte du parcours déclaré. (Voir sur OpenStreetMap)

Contrairement aux précédents actes, pour ce 12 janvier, la manifestation est déclarée, et le parcours approuvé par la préfecture : rassemblement à Bercy à partir de 9h, départ à 11h par les tunnels boulevard de Bercy, puis direction Bastille, Hôtel de ville, Strasbourg-Saint-Denis, puis tout le boulevard Haussmann jusqu’à la rue du Faubourg Saint-Honoré, Ternes, et enfin l’avenue de Wagram jusqu’à l’Arc de Triomphe. Personne ne savait qui étaient les organisateurs, mais le « service d’ordre » mis en place est singulièrement composé de militaires paternalistes portant un brassard blanc. Leur chef, un certain « Adri », qui invective depuis son micro-casque, a tout de la parfaite tête à claque à qui on confie un peu de pouvoir.

Le cortège de départ est très hétérogène mais visiblement dominé par des fafs. Deux ou trois drapeaux du NPA résistent aux cris de « Ici pas de partis, y a que le peuple ». Quelques gilets roses Solidaires. La fanfare invisible, en formation réduite, a un peu de mal à se lancer. Des Marseillaises, des quenelles, des « Macron on t’encule ». À vue de nez, environ 1000 personnes.

Une fois lancé sur l’avenue Daumesnil, le cortège avance à vive allure, le silence n’étant entrecoupé que de sporadiques « Macron démission » ou « Castaner nique ta mère ». Aucune présence policière, ce qui paraît sur le moment extrêmement étonnant. Si les manifestant·es avaient été moins sages, il aurait été aisé de quitter le parcours imposé et de partir en manif sauvage.

Le cortège se garnit au fur et à mesure de l’avancée. Arrivé au bout du boulevard Haussmann, alors que nous sommes vers la tête, en nous retournant, nous constatons que le boulevard est rempli jusqu’au bout. On dépasse de très loin les 8000 personnes annoncées par la préfecture. Des drapeaux rouges et des drapeaux noirs nous ont rejoints, quelques « Ahah, anti, anticapitalistes » et « Et la rue elle est à qui ? Elle est à nous ! » fusent. La fanfare invisible se permet même une Internationale.

En vue de l’Arc de Triomphe, le parcours impose de tourner rue du Faubourg Saint-Honoré. Quelques camarades essayent d’aller tout droit sur l’avenue de Friedland, mais ils se feront vite remettre dans le droit chemin par plusieurs membres du « service d’ordre » en béret militaire.

Le piège

On arrive sur la place de l’Étoile vers 14h, et très vite, on se rend compte du piège. Toutes les avenues sont bouclées par des dizaines de fourgonnettes de CRS, les gendarmes et leurs blindés tiennent le siège de l’Arc de Triomphe, le canon à eau barre l’entrée des Champs-Élysées. Le fameux « Adri » du « service d’ordre » tente de convaincre tout le monde que c’est normal, qu’il faut rester. On décide donc de rebrousser chemin, ce qui nous permet de voir les flics en train de se mettre en place dans les petites rues adjacentes pour boucler la place et tenter une nasse géante. En retournant sur l’avenue de Friedland, une heure après notre arrivée, nous voyons que les manifestant·es continuent à affluer et ont pris le raccourci qui nous avait été interdit un peu plus tôt. La fanfare invisible a retrouvé des couleurs, entourée de nombreux camarades. Les antifas et les k-ways noirs en gilet jaune sont bien visibles.

Nous sommes plusieurs à partir en manif sauvage par la rue Lord Byron, bientôt suivis par les CRS, vexés que nous ne tombions pas dans leur piège. Nous tenons bon pendant une vingaine de minutes avant de nous disperser dans les petites rues. Retour en bas de l’avenue de Friedland vers 15h30, où de gros nuages de lacrymo sont apparus. Nous laissons le soin aux camarades sur place de nous raconter cet épisode.

Soudain, déboule de la rue Beaujon un énorme groupe de k-ways noirs, de gilets jaunes et la fanfare invisible aux cris de « Paris, debout, soulève-toi ! ». Et à partir de ce moment, les flics ont complètement perdu le contrôle, malgré leur plan négocié avec les organisateurs collabos.

Les manifs sauvages

Poursuivi·es par des CRS et leurs fourgons, tirant des lacrymos, nous redescendons au pas de course le boulevard Haussmann. Une compagnie nous attend à Saint-Augustin et nous tire dessus. Nous nous dispersons et nous partons avec un petit groupe qui continue vers les grands magasins. Les flics nous talonnent toujours en courant, suivis par leurs fourgons. Nous espérons les semer au niveau du Printemps en prenant la circulation à contresens, semant des trottinettes électriques pour bloquer les voitures. Ils tirent leurs grenades par-dessus les véhicules, sans aucune visibilité. L’une d’entre elle éclate au milieu d’un petit groupe, a priori sans faire de blessé·e. Nous bifurquons dans les petites rues, mais les CRS continuent à nous suivre.

Nous ne sommes plus qu’une petite centaine en arrivant devant l’Opéra. Nous décidons d’enlever nos gilets jaunes pour être plus discrets, montant des barricades de fortune sur l’avenue de l’Opéra pour retarder leur avancée. Un immense drapeau tricolore trahit cependant notre présence. Nous tournons rue des Pyramides alors que les flics, qui étaient remontés dans leurs fourgons pour avancer plus vite, débarquent, chargent, lacrymogènent. Ils commencent clairement à s’essouffler, ils n’ont pas l’habitude de faire autant de sport. Nous traversons les Tuileries sous l’œil mi-effaré, mi-curieux des touristes, puis nous prenons le pont Royal.

Les flics eux remontent dans leurs fourgons et nous suivent toutes sirènes hurlantes. Nous ne sommes plus qu’une trentaine contre vingt fourgons, comprenant que nous sommes voué·es à l’échec, nous nous dispersons devant le musée d’Orsay. Une dizaine de camarades se font malgré tout serrer, nous leur apportons tout notre soutien.

Sortant la carte MediaManif, nous voyons qu’il y a du monde à Saint-Lazare. Nous nous y rendons, un groupe d’une centaine de gilets jaunes bloque la circulation devant la gare, et force les conducteurs·trices à klaxonner s’iels veulent passer. Si nous étions des expertes sur un plateau télé, nous dirions que tout se passe dans une ambiance « bon enfant ». Il est clair que les gilets jaunes présent·es ici sont en majorité de province. Quand une dizaine de CRS arrive, iels s’écartent gentiment sans protester, discutent avec eux, et s’amusent à se faire peur (« Ah, on va se faire charger ! »).

Nous partons donc à la recherche d’un groupe plus revendicateur. En remontant vers Saint-Augustin, nous croisons une colonne de fourgons de CRS. Tout naturellement, nous la remontons, et, arrivées à la Madeleine, nous retrouvons un bon millier de gilets jaunes, de camarades anticapitalistes, et encore une fois, la fanfare invisible. Nous quittons tous la place par la rue de l’Arcade, talonné·es par une cinquantaine de CRS. Nous sommes de retour à Saint-Lazare, où le groupe précédent a disparu. Nous nous engageons dans la rue Saint-Lazare, tournons rue de la Chaussée d’Antin pour échapper à des flics arrivant en face. Le cortège a dû se faire couper, nous n’étions plus qu’un demi-millier en arrivant sur le boulevard Haussmann.

Nous nous dirigeons vers Richelieu-Drouot, et nous retrouvons avec joie le reste du cortège. Mais les flics sont là aussi : en face, une trentaine de fourgons, derrière, les flics à cheval. Tous se font copieusement huer, plusieurs demandent à libérer les chevaux. Nous refluons boulevard des Italiens, les flics montés commencent à nous charger. Nous partons dans les petites rues, jetant des poubelles en travers de la chaussée pour les ralentir, hurlant « Paris, debout, soulève-toi ! », « Ahah, anti, anticapitalistes ! », « Tout le monde déteste la police ! ». Un « Castaner nique ta mère » n’a eu pour seule réponse que le silence. Une dernière charge nous disperse tout près de la rue de Rivoli, vers 18h. Ne retrouvant pas d’autres camarades (nous apprendrons plus tard qu’ils ont remonté Rivoli vers Bastille), nous décidons de rentrer.

Bilan

Bien que la journée avait mal commencé avec une ambiance nauséabonde et une organisation collabo, à partir du moment où nous avons agi comme nous l’entendions, tout s’est beaucoup mieux passé. Nous avons appris les choses suivantes :

  • les flics ont appris à courir
  • pour les semer, il faut prendre les rues à contresens et bloquer la circulation (leurs fourgons ne peuvent pas les suivre, et ils s’épuisent vite)
  • ils n’hésitent plus à envoyer vingt fourgons pour poursuivre quelques dizaines de manifestant·es (si on multiplie le nombre de groupes, vont-ils se séparer ?)
  • mis à part place de l’Étoile, peu de lacrymos ont été tirées (est-ce qu’ils sont à court ?)

En tout cas, l’énorme participation est spectaculaire, à nous d’en virer tous les fachos (surtout le matin) !

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