Témoignages des interpellé.e.s du 22 mai, retour sur le calvaire

Témoignage écrit par les interpellé.e.s de la manifestation pour la Fonction publique et contre Parcoursup du 22 mai 2018.

La pluie, les lacrymo, les coups

22 mai 2018, manifestation pour la défense de la Fonction Publique et contre Parcoursup. À Paris, de nombreuses et nombreux manifestant.e.s. marchent en direction de la place de la Nation, en dépit de la pluie. Fusent alors, comme de façon quasi systématique, les grenades lacrymogènes. La foule suffoque, pleure, panique et recule tant bien que mal pour se protéger. Certains et certaines chutent, tentent de se mettre à l’abri, tandis que les CRS chargent. Viennent alors les coups de matraques, les contraintes physiques, et les insultes. Un déchaînement de violence injustifiable à l’encontre des manifestant·e·s, dont les corps seront frappés, étranglés, traînés et entravés, causant blessure après blessure.

La foire aux intentions

Pendant et aux abords de la manifestation, 128 personnes ont été interpellées. La qualification juridique des faits qui leur sont reprochés est la « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de dégradations ou destructions de biens ». Les fouilles deviennent à charge : sweat à capuche, coupe pluie, foulard, lunettes, béquille, clés. Tout objet pourrait être « arme par destination », tout vêtement pourrait être accessoire de « dissimulation », toute personne pourraient être accusée de vouloir commettre des délits. Les raisons d’interpellations seraient donc les suivantes : s’être protégé de la pluie, du vent, des gaz lacrymogènes ou du soleil, avoir porté du noir, avoir marché, ou s’être trouvé à côté d’autres personnes. Tout est prétexte pour violenter et enfermer. En l’absence de faits caractérisés, la police interpelle hasardeusement quiconque croiserait son chemin. Personne n’étant alors à l’abri.
Ainsi commencent les procès d’intention...

La garde à vue, les mensonges et les sévices

Les interpellé·e·s sont alors amené·e·s au commissariat. Aux violences physiques précédemment subies, s’ajoutent les violences psychologiques insidieuses opérées durant la détention. Les mensonges fusent, la police affirme qu’il est impossible de demander le même avocat. Devant la pression, plusieurs cèdent et demandent un autre nom ou se retrouvent avec un commis d’office. Pour celles et ceux ayant demandé à voir un médecin, la consultation ne se fera qu’au bout de cinq heures, en dépit des contusions. Malgré le sang coulant de ses blessures, et les multiples demandes d’aide, aucun soin ne sera prodigué à une personne sérieusement blessée qui aurait dû être conduite aux urgences sans attendre et ce malgré les demandes répétées du médecin pour l’emmener à l’hôpital.

Alors que certains sont entassé·e·s dans des cellules inadaptées à leur nombre et à la décence, d’autres sont isolé·e·s dans des cellules individuelles glauques et pesantes. La découverte concrète des conditions de garde à vue sidère, désole et démoralise. Elles privent de tout, d’humanité, d’espace, de temps. Dépourvus de dignité, de confort, d’activités, et de contacts avec l’extérieur, ne restent que l’incompréhension, le sentiment d’injustice et l’angoisse.

Tout doit être demandé : à boire, à manger, les toilettes, l’heure, l’obscurité. Les plus simples demandes restent souvent ignorées durant de longues périodes, quant elles ne sont pas tout bonnement bafouées. Des policier·ère·s infligeront à un·e interpellé·e claustrophobe, la fermeture de sa seule source d’air extérieur, en état de détresse et sans soins. D’autres étrangleront un mineur qui voulait simplement aller aux toilettes depuis plus de 2h pour lui apprendre la leçon : en garde à vue, on a pas de droits. Les corps s’affaiblissent, et le moral s’effondre à mesure que la détention se prolonge.

Entre les sévices, les effets des médicaments prescrits par les médecins, et les menaces de la police, les conditions d’interrogatoires sont difficiles à supporter. Le droit de garder le silence est invoqué, mais bafoué pour beaucoup, victimes d’intimidation. On interroge toujours certain·e·s en pleine nuit, et tout est fait pour nous garder éveillé·e·s en permanence : néon, bruit de serrure, discussions anodines, insultes... On nous garantit que si nous parlons, si nous donnons nos empreintes digitales ou ADN nous sortirons plus tôt. Encore un mensonge policier.

Pas de répit au TGI

Au dépôt au Tribunal de Grande Instance, le même manège pour nous priver de nos droits recommence : impossibilité de consulter le médecin, l’avocat, ou de manger. Un cruel jeu de cache-cache empêchera un·e interpellé·e de consulter son avocat pourtant présent sur place depuis une dizaine d’heures, on l’a perdu lui disait-on. Le Juge des libertés et de la détention ira jusqu’à collaborer pour prolonger la détention au-delà de la durée légale. Les interpellé·e·s du 22 mai encore en attente, manifestant·e·s et occupant·e·s du lycée Arago se rencontrent en cellule. Ils et elles se comprennent spontanément, ayant vécu les mêmes mécanismes répressifs d’un système qu’ils dénoncent. La quasi totalité des interpellé·e·s convoqué·e·s en comparution immédiate se présentera le ventre vide et sans avoir bénéficié d’une douche. Certain·e·s sortiront du tribunal au bout de 79 heures, d’autres resteront en détention provisoire en prison, dans l’attente d’un procès.

Soyons clair.e.s il s’agit ici, d’actes d’un gouvernement qui a peur, face à un mouvement social contestataire pour préserver la fonction publique, face à une jeunesse qui veut se battre pour avoir un avenir sans sélection et ses résultats catastrophiques. Peur face à la colère qui gronde et qui cherche donc à détruire dans l’œuf toute initiative qui les remettrait lui et sa politique, en cause.

Soutien à tous ceux qui subissent la répression

Nous nous enfonçons aujourd’hui dans un état policier ultra répressif. Pour celles et ceux suspects de contester l’ordre établi il n’y a plus de proportionnalité des mesures : les garde à vues sont systématisées, ainsi que les déferrements devant une justice qui n’a jamais aussi mal porté son nom. Les rafles massives sont le prétexte à étendre le fichage de la population, dès le plus jeune âge. Manifester, s’organiser, militer aujourd’hui cela voudrait-il dire être prêt à renoncer à sa liberté quelques jours, semaines, ou mois ? Nous ne devons pas tolérer cela !

Le dernier camarade du 22 mai encore en détention provisoire est sorti hier, et nous félicitons le travail de son avocat ! D’autres sont sous contrôle judiciaire en attendant leur procès : interdit·e·s du 12e arrondissement, d’Île-de-France, de manif ou obligé·e·s d’aller pointer chez les flics. Nous n’oublions pas que ce que nous avons vécu, n’est qu’un des multiples visages de la répression que subissent chaque jour en France et dans des conditions souvent pires :

  • les personnes des quartiers populaires qui font au quotidien les frais des pratiques violentes de la police
  • les victimes de meurtres, viols et mutilations par la police
  • les victimes de violences à qui l’on refuse l’enregistrement de plainte, l’écoute et la protection
  • les personnes en garde-à-vue ou dans les geôles des tribunaux
  • les prisonnier·ère·s dont en France plus d’un quart n’ont pas encore été jugé·e·s
  • les adultes et enfants que la France enferme dans les zones d’attente, les locaux et centres de rétention administrative avec pour objectif de les déporter ...
  • celles et ceux qui sont interné·e·s contre leur gré dans les hôpitaux psychiatriques
  • les jeunes qu’on enferme dans des « centres éducatifs »
  • et tant d’autres ...

Les brutalités, interpellations, gardes à vue et procès du mois de mai s’inscrivent dans la continuité d’une répression politique déjà en marche depuis longtemps. D’autres avant nous, on subit les mêmes violences, qui tendent à se massifier et peinent à susciter l’indignation. Ne fermons pas les yeux, ne nous taisons pas, mais unissons nous pour faire cesser ces injustices. Notre volonté de lutter se renforce, portée par de nouvelles solidarités. Nous ne laisserons pas la répression nous briser et perdurer.

Pas de justice, pas de paix !
Rejoignez le combat.

Les interpellé.e.s du 22 mai

Rdv le 15 juin 12h au rassemblement de soutien devant le Tribunal de Grande Instance de Paris (M° porte de Clichy) pour de nouvelles aventures encore plus folles !

P.-S.

le lien des vidéos de la conférence de presse : https://www.facebook.com/dernieresdecordee/videos/182860022424660/

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