Nos Rues (sur le meurtre de Charlottesville)

« Le phénomène Trump est, à défaut d’autre chose, une mobilisation de cette sorte de bavardage meurtrier, avec en son centre le vote policier et la conscience policière. »

Extrait :

Heather Heyer a été tuée par une personne et pas par une voiture, et pourtant la voiture, une Dodge Challenger, semble presque un prolongement de la personne. Une voiture-bélier, après tout, si l’on en juge par l’emblème qui orne son capot. Dodge, qui fait partie de la galaxie Chrysler, jouit d’une mauvaise réputation auprès des observateurs de l’industrie automobile, qui pense qu’elle « vise un public de sociopathes ». Les publicités pour la Challenger comportent des slogans tels que « Viens me chercher », « Agression ultime » et le révélateur « Ici c’est l’Amérique, conduisez à l’américaine ». La Challenger, resucée de la voiture musclée des années 70, fut construite à la suite d’une série de rééditions de modèles des années 60 et 70. Pendant toute la durée du boom consumériste des années 2000, alors que les prix du pétrole flambaient à cause de la guerre en Irak, les fabricants automobiles américains sortirent un certain nombre de ces modèles rétro et gourmands en carburant, saluant le nouveau siècle et son réchauffement climatique d’un doigt d’honneur. Ils n’évoquaient pas seulement l’âge d’or de l’industrie automobile américaine mais aussi la prospérité qui allait de pair.

Dans les alentours de la ville désindustrialisée de Toledo, où avait vécu Fields et où Chrysler et ses sous-traitants sont toujours actifs, Trump a effectivement fait campagne sur cette vision du passé. Il a promis de faire revenir les bons emplois industriels qui avaient non seulement fabriqué ces voitures américaines, musclées et magnifiques, des années 60 et 70, mais fournissaient les salaires décents qui permettaient aux ouvriers de les acheter. Il a promis de le faire par des moyens racistes ou du moins nationalistes : des droits de douane protectionnistes contre la vilenie chinoise, un mur le long de la frontière sud pour protéger les emplois des citoyens contre les immigrés, et des programmes d’infrastructures qui incitent à l’exploitation des ressources domestiques, en particulier les énergies fossiles. Trump a ainsi contribué à faire de la véritable prospérité industrielle existante une prospérité mythique inexistante. Certes, les ouvriers blancs étaient les principaux bénéficiaires du boom industriel de l’après-guerre. La lutte antiraciste, associée à la pénurie de main-d’œuvre en temps de guerre, a cependant mis un terme à la ségrégation dans bon nombre d’usines et permis l’accès à des emplois bien payés à des noirs qui avaient migré depuis le Sud. Dans certains endroits, les ouvriers blancs s’opposèrent à ces luttes ; dans d’autres, ils en furent solidaires. Le marché du travail de l’après-guerre relevait bien moins du jeu à somme nulle que ce qui vint à sa suite. Quand l’emploi se développe, il y a bien moins de raison de penser que vous obtenez votre boulot aux dépens du chômage d’un autre. Mais dès que les licenciements commencèrent dans les années 70 et 80, la race joua le rôle d’arbitre entre qui perdait et qui gardait son emploi. Le racisme réglait les factures, même si en définitive les ouvriers blancs perdirent aussi leurs emplois quand les usines fermèrent complètement. Ainsi débuta le mythe séduisant d’un âge d’or de la blancheur dans l’esprit de jeunes gens à la dérive tels que Fields — le fantasme de l’ouvrier d’automobile musclé rachetant les voitures musclées qu’il avait construites et qui avait encore assez en poche pour régler les traites de la maison. La Challenger est l’incarnation du revanchisme blanc, le capot s’élançant au-dessus du radiateur comme un poivrot en rogne cherchant la bagarre, avançant tête la première, et écartant les bras.

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