"Ne crois pas avoir de droits", interview du collectif de traductrices

Le mois dernier paraissait en France "Ne crois pas avoir de droits". C’est le récit d’une expérience politique menée par un groupe de femmes de Milan entre les années 60 et 80. Publié en 1987 en Italie, il vient d’être traduit en français. À l’occasion de sa présentation à Grenoble, nous avons lu le livre, et rencontré le collectif de traductrices.

Librairie des femmes de Milan, Ne crois pas avoir de droit, La genèse de la liberté féminine à travers les idées et les aventures d’un groupe de femmes, Editions la Tempête

Nous publions ici l’entretien pour celles et ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’assister aux présentations. Il nous semble que ce livre est riche sous plusieurs plans, et dépasse les thématiques féministes. Il explore par exemple les rappports entre droit et liberté, ou relate comment ces femmes ont choisi la pensée hétérogène, voire le désaccord, comme moyen d’être irrécupérables. Merci aux traductrices.

Comment a été écrit ce livre ?

Léa. C’est un livre qui est signé de la librairie des femmes de Milan, écrit à plusieurs mains par les femmes qui racontent leur histoire.
Marta. C’est un livre écrit à posteriori, en 1987, qui fait référence à une période plus large, entre 66 et 86.
Justine. Et la librairie des femmes de Milan existe encore aujourd’hui. Elle a été ouverte en 1975 et son ouverture est racontée dans le livre, elle a pour but de faire circuler, d’archiver, de rendre disponible des livres écrits par des femmes, et de créer de l’élaboration, de la pensée. Donc elles font aussi des présentations, des discussions.

Ce livre raconte une expérience de vingt ans, dans l’introduction il y a un passage qui tourne autour du mot « généalogie ». C’est quoi le rapport entre le livre et le temps long ?

J. On voit très bien dans le livre qu’il y a une réorganisation des événements et des idées a posteriori, parce que je ne connais aucun groupe politique qui arrive à avoir une telle analyse de ses erreurs, de ses faiblesses au fur et à mesure qu’il avance. Vous êtes pas d’accord ? C’est vrai qu’il y a aussi plein de choses qui témoignent des pensées qui étaient élaborées sur le moment. Ce qui fait aussi l’intérêt du bouquin, et donne une force, un sentiment de solidité.
M. C’est un livre a posteriori, mais elles ont récolté au fur et à mesure de leur histoire tous les textes et tous les tracts, ce qui fait qu’elles arrivent précisément à rendre les mots de certaines personnes, témoigner de ce qu’elles ont dit et de comment ça a bouleversé toute leur manière de faire de la politique. Donc c’est aussi une envie d’archiver au fur et à mesure qui fait qu’on va chercher des tracts, des choses qu’on a écrites à l’époque, et qu’on peut réécrire toute cette histoire en gardant certains aspects particuliers de cette époque.
Gemma. Il y a des signes objectifs qui montrent que c’est écrit à plusieurs mains : des sous-parties où des femmes prennent la paroles en disant « là, ce chapitre, c’est nous qui l’écrivons ». Et puis il y a des signes plus subjectifs : des positions qui ne sont pas toujours cohérentes, notamment vis-à-vis des droits, il y a des positions plus radicales qui s’expriment par moments, et d’autres fois un peu moins.
L. Ça se sent dans le style, les parties sont écrites différemment.

Quel est le sujet du livre ?

G. C’est l’histoire de ces femmes pendant les vingt années qui précèdent l’écriture.
J. Comme le dit le sous-titre, c’est la génération de la liberté féminine, à travers les idées et les aventures d’un groupe de femmes. Le terme de « génération » nous a questionné : il veut dire à la fois qu’il y a de la liberté qui s’est générée, un engendrement, et en même temps il y a toute la réflexion autour de la généalogie et de l’histoire. Ces deux sens du mot permettent de comprendre le bouquin, c’est l’histoire de la naissance de leur liberté, et le geste de vouloir la raconter permet de constituer cette généalogie. Au début du livre elles font cette chose très humble que d’espérer qu’il atteindra son but, mais qu’il se perdra peut-être dans les flots de l’histoire. C’est plutôt ce qui s’est passé : quelque chose s’est oublié et on le redécouvre avec ce livre.
M. Le livre a été traduit en d’autres langues, mais pas en français. Pourtant, il y est question des rapports avec des groupes de femmes françaises. Il faut dire que le féminisme de la différence n’a pas connu les mêmes trajectoires politiques en France et en Italie…

Qu’est-ce que le féminisme de la différence à partir des années 60 en Italie ?

G. J’aime bien partir du geste de séparation initial fait au milieu des années 60 par plein de femmes qui appartiennent entre autres à des groupes extraparlementaires d’extrême-gauche, parce qu’elles se rendent comptent que la façon de faire de la politique dans ces groupes-là ne leur convient pas. Ce qui l’explique, c’est que tout soit marqué symboliquement par les hommes, que le monde soit fait pour les hommes par les hommes, que ce soit dans les institutions étatiques, juridiques, dans l’éducation, le monde du travail, bref que tout est empreint du sceau du masculin et qu’elles n’ont pas leur place là dedans. Le geste de séparation c’est de dire qu’elles vont réussir à faire s’exprimer une différence qui jusque-là n’a pas été exprimée. Qui est demeurée tue sous le monde universel masculin. C’est ça le féminisme de la différence initialement.
J. C’est la manière de le dire qui est le plus proche de ce que les autrices portent. Il y a d’autres manières dont le féminisme de la différence s’est incarné, qui serait un peu plus proche des questions sociales, plus marxiste par exemple, dès cette époque.
G. À travers les revendications pour le salaire domestique notamment : c’était des femmes qui refusaient d’aller travailler et demandaient un salaire pour ce qu’elles faisaient déjà, plutôt que se rajouter ce qu’on a appelé ensuite la double journée de travail. Mais ces conceptions se recoupent sur un refus du travail. C’est le cas surtout en Italie et aux États-Unis dans le mouvement wages for housework.
J. Effectivement ce qui relie tout ça c’est l’idée de ne pas avoir comme ultime voie de libération le fait de ressembler à des hommes, d’avoir la même vie qu’eux. Elles voient très bien que c’est pas ça la liberté. La lutte des femmes ne peut pas avoir comme horizon ultime de ressembler à ça. C’est pas possible. Il y a quelque chose à interroger en amont, donner sens à ce que l’on vit, à la manière dont on est construites, à ce qui pour nous a de la valeur, et faire parler de ça.
G. Et c’est pour ça que le terme de différence vient s’opposer à cette époque à celui d’égalité. Parce que l’égalité était prônée comme mode d’émancipation de la femme, c’était ce qui devait lui offrir les même droits que les hommes. Et avoir les mêmes droits que les hommes ça signifiait à terme avoir une vie qui serait en tous points similaire à celle des hommes. Et du coup s’opposer à l’égalité c’était pour elles ouvrir des mondes possibles, que leur vies ne soient pas un pur mimétisme des vies masculines qu’elles côtoyaient déjà. D’où le titre.
J. Il y a un passage de Sputiamo su Hegel [Crachons sur Hegel] de Carla Lonzi qu’on aime bien citer et qui était une sorte de manifeste du féminisme de la différence :
« Le destin imprévu du monde tient au fait de prendre un nouveau départ pour que les femmes parcourent le chemin en tant que sujet. (…) La femme ne doit pas être définie par rapport à l’homme. Notre lutte autant que notre liberté se fondent sur cette conscience.L’homme n’est pas le modèle que la femme doit imiter dans le processus de découverte d’elle même. La femme est l’autre pas rapport à l’homme, l’homme est l’autre par rapport à la femme. (…)
L’égalité est un principe juridique : le dénominateur commun présent dans chaque être humain auquel justice doit être rendue.La différence est un principe existentiel qui concerne les façons d’être de l’être humain, la particularité de se expériences, de ses finalités, de ses ouvertures, de son sens de l’existence dans une situation donnée et dans la situation qu’il veut se donner. »

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