Maintenant, des armes

Depuis sa sortie le 21 avril 2017, Maintenant, troisième ouvrage signé par le Comité invisible, a fait l’objet de diverses critiques et donné lieu à de nombreuses discussions. Il ne s’agit pas ici d’ajouter une opinion de plus à cette liste, mais d’étudier le socle théorico-philosophique sur lequel s’appuie ce livre, en examinant quelques armes qu’il offre aux forces révolutionnaires.

Des armes au secret des jours
Sous l’herbe dans le ciel et puis dans l’écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poíêsis dans les discours
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On passe totalement à côté de ce texte de Léo Ferré si l’on ne comprend pas que les armes y figurent une métaphore des mots. Comme on en manquera encore l’essentiel en ne considérant cette métaphore uniquement en tant que symbole. Car toute sa puissance est enveloppée dans l’Allégorie – au sens qu’en donne Walter Benjamin – qu’elle exprime. Dans cette chanson, il est autant question d’armes que de mots, les deux termes s‘affectant l’un l’autre, dans le lien qui les tient ensemble.

De même, Maintenant, publié par le Comité invisible le 21 avril 2017 aux éditions La Fabrique, ne peut être pleinement saisi, sans y apposer le sous-titre suggéré par un recueil d’écrits d’Auguste Blanqui, paru dans la même maison d’édition, intitulé Maintenant, il faut des armes. Il n’est d’ailleurs pas innocent que ces textes de Blanqui aient été introduits par une préface adressée À un ami, signée par « quelques agents du Parti imaginaire » – Parti imaginaire dont « l’organe conscient », Tiqqun, est de notoriété publique la forme précédemment prise par le Comité invisible, qui plus tard livrera À nos amis.

Car il n’est question dans Maintenant que de forger des armes à même de réaliser « L’insurrection qui vient », d’actualiser l’éthique révolutionnaire qui est au cœur de la pensée livrée par le Comité invisible au fil de ses écrits. La nécessité de se procurer des armes n’a jamais été aussi actuelle que maintenant. Et c’est de cette nécessité que découle Maintenant et dont se préoccupent ceux qui, refusant de se présenter comme « auteurs » – les mots leur venant davantage qu’ils ne leur appartiennent –, peuvent être appelés avec Ferré : « poètes de services à la gachette ».

Reste à voir comment…

Des armes et des mots c’est pareil ça tue pareil

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Alors quelles sont ces armes ? Ou plutôt, quelle forme prennent-elles dans Maintenant ? Tant il est évident qu’un livre imprimé reste incapable de saboter le moindre caténaire, ni de dynamiter un quelconque data center. Il en reste cependant – par naïveté ? par paresse ? par aveuglement ? – à sérieusement reprocher à Maintenant de ne pas proposer de plan d’action, de stratégie, voire de ne pas appeler à la grève générale ou à la jonction des luttes. Comme si une révolution avait jamais été engendrée en conditionnant les gestes de sa réalité à la description prescriptive par écrit de ce qu’ils devraient être et de l’ordre dans lequel ils seraient sommés de se produire [1].

Non, il n’entre pas dans la puissance effective d’un livre de se déployer hors de l’ordre de la Pensée. Les seuls projectiles qu’il puisse cracher sont les connaissances qu’il exprime, les vérités qu’il enveloppe, les perceptions qu’il donne à lire. Maintenant est un livre, les armes qu’il met à disposition de ses lecteurs sont nécessairement situées dans la Pensée.

Il ne faudrait pas non plus opposer la pensée aux actes [2], entrer dans l’inopérante distinction dialectique entre la théorie et la pratique [3] et reprocher à Maintenant de ne faire que parler de révolution, sans la faire. Ce serait tout d’abord blâmer un livre d’être ce qu’il est et de ne pas être ce qu’il n’est pas. À tout le moins, si l’on se contente de quelques résidus hégéliens, doit on considérer pratique et théorie comme deux moments de la même action. Mais l’on passerait à côté de l’attaque que constitue Maintenant contre le concept de Temps, comme nous le verrons plus tard. Surtout, si l’on accepte la lecture spinoziste que j’ai proposée du précédent ouvrage du Comité invisible, À nos amis, il devient farfelu de séparer actes et paroles, pratique et théorie, corps et esprit. C’est rentrer là dans un mode de pensée typiquement cartésien, que Maintenant se propose justement de faire voler en éclat – nous le verrons également. C’est en effet tenir pour distinctes la substance Étendue et la substance Pensée. Alors que dans la philosophie spinoziste – dont Maintenant est de toute évidence fortement imprégné – l’Étendue et la Pensée ne sont pas des substances, mais des attributs de la substance unique, que l’on nomme celle-ci l’Un, le Tout, Dieu ou la Nature. Celle-ci est l’Être universel par lequel tout ce qui est, peut être dit être, et qui s‘exprime dans une infinité d’attributs, chacun permettant de la saisir selon un certain ordre. Et la Pensée et l’Étendue ne sont que les deux attributs qui sont accessibles à notre entendement limité, les deux ordres selon lesquels les êtres humains appréhendent le même infini absolu de la Nature. Les armes que façonnent les mots de Maintenant ne sont qu’un autre aspect de celles dont doivent s’équiper les corps révolutionnaires.

Il est donc clair que les armes dont Maintenant est chargé ont pour cible notre manière de penser, de percevoir et de comprendre le monde. Mais que ceci ne peut être dissocié de notre manière de l’habiter, de comment nous y vivons. C’est là le principe même d’une forme de vie : ce qu’elle est ne peut se distinguer de comment elle est. Et ceci n’est pensable qu’à partir d’une ontologie modale, une définition de l’Être entièrement comprise selon la modalité par lequel il est – ce qu’est précisément l’ontologie spinoziste [4].

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On peut se saisir de telles armes selon – au moins – trois manières différentes, qui sont autant de degrés de lecture de Maintenant et qui reflètent assez bien les trois genres de la connaissance selon Spinoza [5], que nous avions abordés avec À nos amis. On peut, au premier degré, prendre les mots de Maintenant tels qu’ils ont été écrits. Ce qui est la moindre des choses. Encore faut-il ne pas se laisser aller à inférer depuis ce qu’on lit des déductions qui ne s’y trouvent point. C’est ce qui arrive lorsqu’on prend de plein fouet telle ou telle critique de telle ou telle pratique, de telle ou telle pensée, de telle ou telle personne pensante ou pratiquante, comme une attaque contre ce que l’on pensait constituer l’ensemble de ses pratiques, de ses pensées ou de ses références. Le Comité invisible alors énerve. De ce qu’il vient questionner ce que l’on pouvait penser comme inquestionnable dans une pensée « de gauche », de ce qu’il vient ébranler ce que l’on croyait être de solides fondations, il énerve et déclenche en retour foule de réactions sur tel ou tel point, d’une confusion telle qu’elle vient recouvrir ce qui est réellement écrit.

Dans ce premier degré de lecture, il convient donc de laisser de côté toute opinion, car il n’en est aucunement question : Maintenant donne explicitement des perceptions du monde qu’il faut donc prendre en tant que telles. On ne peut rien objecter à une perception qui constate, comme l’a exprimé en France le conflit du printemps 2016, que l’époque actuelle est invivable et qu’on ne peut s’en remettre à l’espoir que demain viendra apporter des solutions ; que le monde est fragmenté, à tous niveaux, et que si les maîtres des infrastructures tirent partie de cette fragmentation pour faire croire qu’ils mettent en œuvre la seule unification possible, d’autres partent de cette fragmentation même pour tisser des liens qui mettent en échec l’ordre actuel des choses, ou plutôt son désordre ; qu’il n’existe pas de sphère politique détachée de la vie, où il serait possible d’agir ; qu’il s’agit de trouver un autre usage de ce que l’on a érigé comme institutions ; que la principale d’entre elle se fonde sur le travail humain alors que celui-ci, devenu largement inaccessible autant que superflu, ne peut plus se poser en synthèse sociale ; que l’ordre actuel ne tient plus que par la force de coercition incarnée par sa police, qui dès lors se constitue en obstacle ; que la suite du monde dépend justement de la perception que nous en avons. Voilà tout ce que l’on peut tirer d’une telle lecture.

Mais déjà quelques concepts pointent, qu’on peut reconnaître comme justes même si l’on ne voit pas bien ce qu’ils renferment : destitution, fragmentation, forme de vie, figure du Crevard, guerre civile, liens, etc. Cela devrait suffire à s’engager dans un deuxième degré de lecture, où il s’agirait de comprendre réellement ce qui est écrit dans Maintenant. La tâche n’est pas facile. Le Comité invisible ne laisse pas de références en notes de bas de page dans lesquelles on pourrait puiser. Mais honnêtement, qui va vérifier les notes de bas de page ? Après tout, l’Éthique de Spinoza n’en contient pas non plus. Et pourtant Maintenant, tout comme l’Éthique, ne cessent de faire des référence, de se confronter à d’autres pensées et font preuve d’une maîtrise admirable du socle théorico-philosophique sur lequel ils appuient leurs propres pensées. Mais ni Spinoza ni le Comité invisible ne se livrent à l’explication ou l’analyse des pensées qu’ils écrivent. Ce n’est tout bonnement pas leur tâche. La leur est de mettre par écrit les pensées qui les traversent, pas de les expliquer. Il y a toujours des clefs d’explication. Le lecteur exigeant se demandera : « Tiens ? Mais pourquoi il dit ça, là ? Pourquoi il le dit comme ça ? À quoi il fait référence ? » Et les références sont aisément trouvables. Mais c’est au lecteur de faire l’acte positif de les chercher. Et il se trouvera bien des commentateurs pour l’aider – ou pour l’orienter sur de mauvaises voies, c’est selon… C’est en tout cas la méthode, lorsque l’on est en face d’un livre qui vous donne des armes, pour se les approprier : il faut chercher à avoir une idée non seulement claire et distincte, mais plus encore adéquate, de ce qu’est cet ouvrage de la pensée, de ce que sont ces armes, des causes qui les font être ce qu’elles sont. Ainsi le livre qu’on a entre les mains – et donc sa cargaison d’armes – devient non celui de son ou de ses auteurs, mais une notion commune entre lui et le lecteur et entre tous les lecteurs.

C’est depuis ce degré de lecture que j’écris. Après avoir passé un bon trimestre à consulter les sources qui transpirent dans Maintenant, à les indexer, les catégoriser, les rapprocher, etc [6]. Cependant il existe un troisième degré de lecture : celui qui correspond chez Spinoza à ce qu’il nomme la « Science intuitive », c’est-à-dire la connaissance directe des essences. À ce niveau, les armes de Maintenant sont directement saisies. Il n’est pas innocent que les plus virulentes critiques à l’égard de ce livre soulignent malgré tout la poésie de son écriture. Car la poésie est le langage du troisième degré de la connaissance. De cette lecture là, il n’y a rien à en dire, elle a déjà su saisir l’essence des armes de Maintenant et saura s’en servir sans faillir, les faire exister en actes, au plein sens de l’allégorie.

Mais c’est donc depuis le second degré de lecture que je souhaite dire ici quelques mots. Non pas pour faire une exégèse de Maintenant. Cela nécessiterait un livre au moins six fois plus épais qu’il ne l’est lui-même. Encore moins pour faire une réponse argumentée aux critiques qu’on entend ici ou là. Celles-ci sont suffisamment inopérantes pour ne pas s’y attarder plus que de raison. Non, je voudrais décortiquer ici, désosser, deux des principales armes que charrie Maintenant. L’une se présente au tout début du livre, avant même qu’il ne débute vraiment, mais en parcourt l’intégralité. L’autre en est la conclusion, exposée dans son dernier chapitre, mais celle-ci s’élabore dès les premières pages et se poursuit dans celles qui suivent. La première est certainement celle dont l’envergure s’étend le plus loin. La seconde est sans doute celle dont l’intensité est la plus puissante.

Notes

[1Il faut être particulièrement dyslexique pour oser avancer comme critique que Maintenant ne prescrit aucune proposition programmatique, car il est pourtant bien écrit : « Nous n’avons pas de programme, de solutions à vendre. Destituer, en latin, c’est aussi décevoir. Toutes les attentes sont à décevoir. » Comité invisible, Maintenant, Paris, La Fabrique éditions, 2017, p. 124.

[2Cf. Giorgio Agamben, « Vers une théorie de la puissance destituante », Lundi matin, #45, 25 janvier 2016, https://lundi.am/vers-une-theorie-de-la-puissance-destituante-Par-Giorgio-Agamben.

[3Tristan Dagron, « Giordano Bruno et la théorie des liens », Les Études philosophiques, n° 4, « Philosophie italienne », octobre-décembre 1994, p. 486-487.

[4Cf. Giorgio Agamben, L’usage des corps : Homo Sacer, IV, 2, traduction Joël Gayraud, Paris, Éditions du Seuil, 2015, p. 246.

[5Cf. Baruch Spinoza, Éthique, traduction Robert Misrahi, Paris-Tel-Aviv, Éditions de l’Éclat, 2005, II, Proposition 40, Scolie II, p. 177-178.

[6Ceux qui sont intéressés peuvent consulter mes notes de travail.

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