Un retour détaillé sur le camp de Bure

Deux mois après le camp qui s’est tenu à Bure du 1er au 10 août 2015, un participant au camp et à son organisation livre son point de vue détaillé sur le camp et ses pourtours.

Un rush d’avant-camp plutôt supportable

Le camp s’est organisé en amont sur plusieurs mois, à raison d’une réunion « nationale » par mois et de réunions décentralisées plusieurs fois par mois. Chacun-e pouvait apporter sa pierre à l’édifice, à son niveau et avec ses compétences ou expériences. Dès janvier, nos envies individuelles et collectives avaient ainsi été formulées et faisaient l’objet de débats.

De mars à juillet, l’infotour a écumé plus de 60 lieux en France et au-delà pour appeler au camp et expliquer à tou-te-s ce qu’on en attendait. Il a également permis de reccueillir de nouvelles énergies, de nouvelles propositions et des apports logistiques. Le site et les appels ont été traduits en italien, espagnol, allemand, anglais et russe, et envoyés hors des frontières, par mails ou par courrier postal.

À partir de mai, des chantiers collectifs ont permis de penser collectivement l’aménagement du terrain pour le camp, d’évaluer les possibilités en terme d’accès à l’eau, de branchement électrique, etc.

En juillet, beaucoup sont parti-e-s en vacances et il nous semblait que le reste à faire était insurmontable, qu’on n’y arriverait pas. Sans doute un sentiment habituel dans ce genre de cas. Il fallait donner du contenu aux différentes « commissions », alimenter le programme des discussions et s’assurer qu’elles seraient préparées en amont, prévoir l’approvisionnement en bouffe et faire le lien avec les maraîcher-e-s de la région, vérifier qu’on aurait bien les chapiteaux et autres structures, que les cantines pourraient assurer les repas pour autant de monde et pour dix jours, anticiper d’éventuels arrêtés préfectoraux ou le débarquement de journalistes prompt-e-s à nous « zadifier ».

Une semaine avant le camp, moins de dix personnes étaient présentes à la dernière réunion d’organisation. Le dernier chantier a vu se terminer la mezzanine dans le bâtiment de l’ancienne gare, mais rien ne semblait garantir que tout le reste serait prêt à temps. Au final, c’est trois jours avant le début du camp que la plupart des personnes du collectif VMC sont arrivé-e-s, à peu près en même temps que l’afflux de sollicitations médiatiques sur le téléphone presse.

Après quelques moments de speed, le camp a finalement commencé sur une note positive : les bonnes nouvelles arrivaient les unes après les autres et tout s’est finalement mis en place assez naturellement, avec le soutien enthousiaste des premier-e-s arrivant-e-s.

Une organisation collective qui roule (presque) toute seule

Au début du camp, une AG d’ouverture a permis de rappeler dans quel esprit ce rassemblement avait été imaginé et avec quels objectifs : redonner un coup de boost à la lutte locale contre Cigeo et, par extension, à la lutte anti-nucléaire ; faire un bilan collectif de nos luttes des dernières années, notamment autour des ZADs et contre le renforcement des systèmes sécuritaires ; s’organiser contre la COP21 en fin d’année ; bâtir des stratégies de lutte sur le long-terme pour mieux résister aux logiques économiques et sécuritaires qui nous oppressent.

À partir de là, beaucoup d’autres aspects de notre présence à Bure semblaient implicites, voire coulant de source au regard de nos histoires communes et des milieux politiques auxquels nous appartenons. Seul-e-s cell-eux qui ne s’y reconnaissaient pas pouvaient encore douter de la pertinence d’être ensemble et de vouloir un grand moment d’échanges. Encore faut-il se reconnaître dans un « nous », ce qui est souvent sujet à controverse.

En tout état de cause, la proposition d’organisation collective a prise. Plutôt que de s’organiser dans un seul groupe de plusieurs centaines de personnes, il a été choisi de se répartir en plusieurs groupes (Vladimir, Martine, Nestor, Michelle, Camille) qui géraient chacun des aspects de la logistique différents selon le jour. Un grand tableau indiquait le nombre de personnes nécessaires par tâche. Au moins jusqu’au jeudi, près de 200 personnes ont participé à l’autogestion du camp, ce qui ressemble à un énorme succès par rapport à d’autres expériences de camps où moins d’une cinquantaine de personnes se retrouvaient à tout gérer pour plusieurs centaines.

Pour autant, il y avait un certain nombre de personnes référentes (dont le rôle consistait surtout à coordonner et tenir les un-e-s et les autres informé-e-s des besoins et des avancées, à s’assurer que les choses étaient rangées à leur place, voire à transmettre certaines connaissances techniques). Ainsi, il y avait une ou plusieurs référent-e-s pour les structures, l’automedia, l’électricité, la sécurité, la medic, la legal team, l’espace cinéma, l’espace enfant, l’écoute, l’économat, l’eau, le programme, l’atelier, etc.

Ces référent-e-s ont été pour la plupart submergé-e-s lors des premiers jours, avant de trouver des volontaires pour déléguer, de pouvoir se reposer davantage sur les groupes d’organisation ou juste de laisser tourner certaines choses dans le vide. Il a été ainsi difficile pour certain-e-s référent-e-s de profiter du camp au même titre que n’importe quel-le autre participant-e.

L’autogestion n’est pas encore chose acquise.

Agencement des espaces et répartition des structures

L’avantage du terrain était qu’il nous était prêté, ce qui a permis d’anticiper son aménagement pour le camp bien en amont. Pourtant, jusqu’au dernier moment, il subsistait des incertitudes sur le fait que nous aurions assez de structures (tentes, barnums, chapiteaux, yourtes). Ce n’est que le 1er août que nous avons eu confirmation qu’on aurait bien le deuxième grand chapiteau. De la même manière, des tentes se sont ajoutées alors qu’on n’y comptait plus.

La personne référente pour les structures était particulièrement sollicitée. Jusqu’au premier jour des discussions, nous ne savions pas si l’espace LGBTI, le cinéma, l’infokiosque, l’espace écoute ou l’espace artistique auraient des structures disponibles. Et au final, aucun espace n’a manqué de structures. Nous avions au total quatre grands chapiteaux (deux ronds, un carré et un en bois laissé par les ami-e-s de Silence), un tipi, une dizaine de chapiteaux moyens et tentes collectives, une dizaine de barnums, quatre yourtes, sans compter plusieurs constructions en dur et véhicules autour des cantines, de la boulangerie, de l’atelier vélo, de la caravane intergalactique et de la guinguette de Calais.

L’agencement a été pensé de manière à ce que le parking soit séparé des tentes, qu’il n’y ait pas de tentes dans l’espace central et que les espaces calmes (medic, enfants, écoute, LGBTI et cinéma) et l’espace non-mixte soient séparés au plus possible du reste du camp et des endroits anîmés. Ce n’est que par défaut, et parce qu’il ne restait plus d’autre endroit, que l’espace fêtes s’est retrouvé malencontreusement du mauvais côté, près de la route et de l’entrée du camp, nous obligeant à passer soit près des espaces calmes, soit près des espaces de non-mixité pour rejoindre le centre du camp. Pour autant, le chemin qui s’y rendait était séparé de ces espaces soit par les bâtiments de l’ancienne gare, soit par un muret et des bosquets épais. C’est le compromis qui a été trouvé, c’était loin d’être idéal. Certain-e-s se seraient bien passé de cet espace fêtes, on en reparlera un peu plus loin.

Un long chemin boisé séparait la route du camp lui-même, tandis que les voitures venant sur le camp devaient contourner le terrain par le champ attenant pour rejoindre le parking situé à l’opposé de la route. A l’entrée du camp, le long de la route, l’espace accueil et le barnum pour recevoir les journalistes ont été installés de manière à pouvoir faire l’interface avec les arrivant-e-s, les passant-e-s et les indésirables éventuel-le-s avant qu’il/elles n’arrivent sur le camp lui-même, ce qui a été utile notamment pour tenir à distance les journalistes les moins respectueux.

Le choix de parler aux journalistes

Il avait été décidé que le groupe (auto)media mettrait à disposition un contact presse et diffuserait des communiqués à l’attention des médias. Il ne s’agissait pas de « se faire entendre » ou de faire confiance à la presse bourgeoise pour transmettre nos intentions, mais de se prémunir au plus possible de l’intrusion non éluctable des journalistes. Il fallait mettre en place un dispositif qui puisse drainer les journalistes à l’écart du camp, leur donner un minimum de grain à moudre et les dissuader d’entrer sur le terrain, tout en évitant des prises de parole individuelles au nom et à la place de tou-te-s ou encore des altercations directes entre les journalistes et des participant-e-s au camp qui n’auraient pas la patience d’être diplomates. On s’est dit que si on n’organisait pas d’interface et si on ne posait pas un cadre pour elleux, on prendrait beaucoup plus de risques de les voir s’incruster de force, voler des images depuis les abords du camp ou filmer en caméra cachée.

Les deux premiers jours du camp, lors du montage, on a rencontré un certain nombre de journalistes à l’accueil du camp, de l’autre côté de la route. Ce cadre était contraignant pour nous, obligeant plusieurs d’entre nous à consacrer du temps à répondre à leurs questions, et nous empêchant de participer au début du camp avec nos ami-e-s. De plus, cette manière de les recevoir mettait en porte-à-faux les personnes présentes à l’accueil, qui n’avaient pas choisi d’avoir affaire aux journalistes, et auraient sans doute préféré pour certain-e-s les éconduire, plutôt que de servir de standard pour le groupe (auto)media.

Il avait également été décidé qu’on ne se priverait pas de répondre aux articles les plus mauvais, à la fois par le biais du site vmc.camp et en adressant notre réponse directement à l’auteur-e de l’article. Ce qui a été fait, avec des décryptages plutôt efficaces de certains articles. Cette pratique a pu permettre de mettre en lumière les procédés journalistiques et indiquer aux journalistes que leur manque de rigueur les exposait à nos railleries et à la discréditation publique de leur travail, au moins vis-à-vis de leurs collègues.

Enfin, la conférence de presse avait été pensée pour livrer nos intentions et donner les raisons de notre présence à une presse qui se montrait toujours plus pressante. : le contact presse a sonné plusieurs fois par jour durant les deux semaines qui ont précédé le camp. On l’a joué courtois-e-s, se contentant de fournir les informations consensuelles et pratiques sur la mobilisation, refusant la personnalisation des entretiens (en donnant des pseudo, en ne disant rien de nous et en donnant une fin de non recevoir au questions concernant nos opinions personnelles) et faisant preuve de fermeté lorsqu’il s’agissait de leur présence sur le camp.

Au final, celleux qui ont participé à la conférence de presse, et même si elle a permis de dire tout ce qu’on voulait dire, ont trouvé que la forme ne nous correspondait pas, qu’elle ne nous mettait pas à l’aise et donnait l’occasion aux journalistes de faire corps et de se liguer collectivement contre nous, en posant des questions sournoises et en se serrant les coudes pour moquer nos manières d’agir. Le résultat de la conférence a été une série de mauvais articles, qui contrastaient avec ceux de la semaine précédente : les entretiens individuels, de visu ou par téléphone, avaient donné lieu à davantage de pertinence de la part des journalistes. Froissé-e-s par notre accueil maladroit, les journalistes présent-e-s à la conférence de presse se sont « soulagé-e-s » dans leurs papiers, ormis un-e ou deux journalistes, qui ont écrit des articles corrects malgré tout.

Ce qu’il faut retenir : « ce n’est pas parce que les journalistes disent et écrivent de la merde qu’on se compromet à leur dire ce que l’on pense ».

Une première action collective plutôt réussie

En amont du campement, il avait été évoqué le fait qu’on organiserait une marche aux flambeaux et que le jour le plus approprié pour la faire serait celui consacré à la lutte locale. L’initiative avait été partagée avec les quelques membres d’associations locales dés le dimanche.

L’idée était que l’action devait être rejoignable par tou-te-s, et permettrait éventuellement à celleux qui voulaient se détacher de la marche pour aller faire autre chose de le faire, sans que cela n’aie forcément un impact direct sur les autres. Le spectre du Chéfresne était présent dans beaucoup d’esprits, avec l’angoisse de voir se reproduire un schéma où la « manif tranquille » servirait de diversion et subirait la répression au même titre que le « groupe vénère ». Mais en même temps, chacun-e savait qu’on ne pourrait pas brider la volonté de certain-e-s de saisir l’occasion pour aller taper l’Andra.

Dans les aspects logistiques, un petit groupe de personnes s’est chargé d’aller couper du bois dans la forêt pour les torches, de récupérer de la paraffine et du tissu pour pouvoir les incendier, tandis que la logistique du groupe d’action "vénère" s’est organisée plus discrètement.

Les détails ont été peaufinés jusqu’au dernier moment, alors que tout le monde s’était déjà rassemblé à Mandres en Barrois pour un gros pique-nique devant le lavoir. A cette occasion, si le parcours avait été défini, la manière dont les participant-e-s seraient informé-e-s n’était pas encore très claire. Finalement, des masques en tissus ont été distribués en même temps que les flambeaux, au départ de la marche qui avait été explicitée rapidement par un intervenant au mégaphone, avec un bref topo juridique rappelant les risques pour celleux qui voulaient participer. On ne savait pas du tout à ce moment quel type de dispositif policier allait être déployé. Au départ de Mandres, seuls deux flics en civil attendaient de voir ce qu’on allait entreprendre, détendus au point de danser au rythme de la batucada qui commençait à jouer.

La marche est finalement partie, sur la route entre Mandres et Saudron qui passe devant l’Andra. Mais ne sachant toujours pas ce que la préfecture nous réservait, il avait été décidé que l’ensemble du cortège obliquerait par les champs à 1 kilomètre avant le rond-point de l’Andra, pour traverser en amont du laboratoire en direction de la forêt de Glandenoie. Ce qui a été fait, créant le doute en queue de cortège, les participant-e-s pensant que tout-e-s celleux qui coupaient par les champs prendraient part à une action directe. Le doute dissipé, l’ensemble de la manifestation a suivi le parcours prévu, jusqu’à un petit bois où il était prévu que le cortège se divise en deux. Les guides de la marche ont bien, mais non sans mal, informé l’ensemble des participant-e-s de la séparation, indiquant à tout-e-s le chemin à suivre pour la marche au flambeaux.

Dans les minutes qui ont suivi, entre cent et cent-cinquante personnes ont suivi le haut de la colline, tandis qu’autant ou un peu plus de personnes ont rejoint le groupe se préparant en contrebas à atteindre les grilles de l’Andra. Les flambeaux se voyaient de loin et donnaient une chouette image depuis le bas de la colline, se détachant juste sous la lune lorsque la marche a traversé les champs entre les forêts.

Un certain nombre de rôles ont été distribués entre les participant-e-s à l’action directe, qui se sont assez rapidement dirigé-e-s sur la clotûre à l’arrière de l’Andra, avec banderole renforcée, boucliers, feux d’artifices, grappins, cordes et projectiles, paré-e-s à toute éventualité de confrontation. On évoquait notamment depuis plusieurs jours la présence de quads de la gendarmerie, ainsi que la présence d’au moins deux gendarmes en moto-cross.

Au final, deux ou trois grilles de l’Andra ont été arrachées, sans que les gendarmes n’interviennent, malgré leur présence à dix mètres à l’intérieur de l’enceinte, avec boucliers et casques, ainsi qu’en contrebas de l’Andra à l’extérieur, sans doute pour empêcher tout contournement du laboratoire en direction de l’entrée. L’ensemble du groupe s’est replié ensuite vers le bois de Mandres, où la marche aux flambeaux s’était laissée convaincre de l’attendre par une mauvaise information diffusée par talkie-walkie : initialement, il avait été prévu que la marche rejoindrait le camp sans attendre celleux qui étaient allé-e-s attaquer l’Andra.

Une fausse information a également été véhiculée, prétendant que quatre personnes avaient été arrêtées, créant la confusion et des altercations entre les participant-e-s à la marche aux flambeaux. Un réflexe bien connu de psychose collective. C’est l’un des principaux reproches qui a été formulé a posteriori envers l’organisation de l’action, ainsi qu’un manque de coordination et d’information entre les différents groupes. Mais au final, tout s’est bien terminé, sans répercussion sur le camp ni sur les participant-e-s à l’action.

Un espace teuf qui s’invite en dépît des décisions collectives

Lors de discussions menées à plusieurs reprises lors des réunions d’organisation du camp de Bure, l’idée d’une scène de concert avait été rejetée. Nous ne voulions pas que s’instaure une ambiance de festival et que soit attiré un public consommateur de fête. Nous savions que le fait de programmer des concerts transformerait la forme du rassemblement et ferait venir des personnes qui font la tournée estivale des festivals et autres teufs en milieu rural. Après l’expérience du festizad à Notre Dame des Landes, nous ne voulions pas avoir à assumer collectivement les mêmes conséquences à Bure.

Dans le même esprit, nous avions annoncé que le collectif organisateur ne vendrait pas d’alcool sur le camp. L’alcool, quoi qu’on en dise, transforme nos rapports et participe à une certaine idée de la convivialité, peu regardante de la sensibilité de celles et ceux qui ne boivent pas. Mais après quelques échanges, expéditifs et convenus il faut l’admettre, il avait été admis que des collectifs extérieurs pourraient vendre leur alcool artisanal, dans la mesure où il permet à certains groupes de financer leurs luttes ou l’antirep.

C’est donc par ce truchement que s’est imposée la nécessité d’aménager sur le camp un espace « où-il-serait-possible-de-boire-et-de-faire-du-bruit », à l’écart du centre et de l’espace tentes. Cette décision accompagnait l’idée un peu naïve que chacun-e peut se contrôler en ayant bu. Et au regard des possibilités offertes par le terrain, l’espace fête n’avait pas d’autre espace disponible qu’une clairière située derrière le bâtiment en ruines de l’ancienne gare de Luméville, en bordure de la route. Et contrairement à ce qui a été écrit par la suite, il n’a pas été prévu que le chemin y menant passait par l’espace tentes non-mixte. C’est plutôt pour éviter qu’il passe devant les espaces écoute, enfants, LGBTI et medic que le chemin est finalement passé entre les bâtiments de la gare et les douches (voir plan). De fait, l’espace non-mixte se situait derrière un muret et une rangée de bosquet par rapport au chemin. Et si des personnes ont choisi de traverser l’espace non-mixte, on ne peut s’en prendre qu’à celles-ci.

Au final, l’espace teuf a été improvisé pour ceux et celles que la perspective d’un camp sans alcool et sans concert dérangeait, mais aussi parce qu’il semblait difficile de refuser un débit de boisson dont les revenus serviraient à financer l’antirep. Et il faut admettre qu’on n’a pas eu à déplorer d’incidents provoqués par des personnes bourrées. Pas à la connaissance de tou-te-s en tout cas...

Un groupe de musique maladroit qui cristallise le conflit

En amont du camp, les groupes Nemesis et Sang Conteste avaient contacté le collectif, pour proposer de jouer à Bure lors d’une escale sur la route de Rosia Montana. Il leur avait été précisé au téléphone qu’on n’aurait pas les capacités électriques suffisantes pour amplifier un concert, mais leur demande n’a pas été clairement refusée. Deux jours avant le camp, une personne du groupe nous a appelé pour s’étonner que le programme anonçait un concert « non amplifié » alors qu’il/elles avaient des guitarres électriques. A ce moment là, il était trop tard pour leur demander de lire précisément les principes généraux du camp, à savoir qu’on ne voulait pas de concert. C’est donc avec bienveillance qu’on s’est arrangé.e.s pour que le concert puisse se faire malgré tout, mais à la maison de la résistance à Bure.

Et finalement, après un premier concert à la maison de la résistance de Bure, une partie des organisateur-ices du camp a pris l’initiative d’accueillir un second concert de ces deux groupes le mardi soir au camp, alimenté par un groupe électrogène.

A l’occasion de ce concert, les musicien-ne-s ont eu la mauvaise idée de passer une chanson de Noir Désir, sachant pertinement que son chanteur Bertrand Cantat s’était rendu coupable de violences conjugales, entraînant la mort sous les coups de Marie Trintignant en 2003 et le suicide de Krisztina Rády en 2010. Passer une chanson de lui, c’est donner du crédit à ses paroles, c’est considérer qu’on peut prendre du plaisir à entendre la voix d’un tueur de femmes. Et si même les autres membres de Noir Désir ne veulent plus entendre parler du passé, alors il faut nous aussi savoir l’enterrer. Pas pour la qualité musicale du groupe, mais pour ce qu’incarne son chanteur principal.

C’est donc en toute logique que des personnes ont débranché le groupe électrogène pour protester contre cette tribune une nouvelle fois offerte à une voix qui se doit d’être réduite à jamais au silence. Devant cet acte qu’on ne cherchera pas davantage à justifier, tant il ne nous appartient pas de juger s’il est ou non pertinent, des personnes ont vociféré, accordant plus d’importance à la jouissance du moment présent, et relativisant comme toujours l’importance du ressenti des personnes se reconnaissant davantage dans la souffrance d’une Marie Trintignant que dans la jouissance apolitique des fans de Bertrand Cantat. Soirée gâchée diront certain-e-s, tandis que d’autres y verront un acte exutoire nécessaire et non négociable.

On n’ira pas jusqu’à dire que Nemesis et Sang Conteste soutiennent Cantat, mais leur manque de jugeotte et leurs réactions après coup laissent penser que leur compréhension des luttes portées dans des lieux comme celui-ci reste très superficielle. En tout cas, le débranchement du groupe électrogène aura été l’élément déclencheur d’une potentielle prise de conscience collective, ce qui est bien plus intéressant que n’importe quel concert.

Une AG de mi-camps qui libère la parole

Un certain nombre de personnes ont souhaité organiser une AG le mercredi soir, dans l’optique de faire un point logistique à mi-camp et permettre aux personnes arrivées depuis dimanche d’amener des questionnements d’ordre général ou liés à l’organisation du camp. Cette AG, amenées par quelques personnes du collectif VMC, ne faisait pas consensus au sein du collectif, dans la mesure où il pouvait laisser croire à l’existence d’une équipe décisionnelle qui pouvait prendre la liberté de convoquer une assemblée en dehors de toute concertation avec le reste du camp. Pour autant, cette crainte n’était pas fondée, dans la mesure où la tenue de cette AG ne s’imposait d’aucune manière et pouvait très bien être refusée par les participant-e-s au camp s’il/elles ne la jugeaient pas pertinente ou utile.

Le fait est que nombre de personnes souhaitaient parler de l’incident de la veille et discuter de certains problèmes inhérents au fonctionnement du camp.

C’est ainsi qu’après un bref compte-rendu des différentes « commissions », un groupe d’une quinzaine de personnes a souhaité lire un communiqué adressé à l’ensemble des participant-e-s au campement, ainsi qu’aux musicien-ne-s de Nemesis et Sang Conteste, pointant une nouvelle fois les problèmes de sexisme et le manque de prise en considération des comportements hétéronormés, misogynes, lesbophobes, homophobes, transphobes, etc. La déclaration visait aussi à expliciter le geste de la veille à l’encontre du concert.

L’AG a alors pris une tournure spectaculaire, lorsque dans toute leur mauvaise foi et leur maladresse, qu’on peut éventuellement mettre sur le compte de la naïveté, les membres des groupes de musique ont tenté de se justifier en relativisant la gravité du geste de Cantat, tout en s’abritant derrière leur CV militant et leur soutien inconditionnel à toutes les Zad, comme si cela suffisait à les dédouaner. La discussion se transformant en arène, les participant-e-s à l’AG se sont transformé-e-s en auditoire, aplaudissant, huant et criant à chaque prise de parole.

D’autres prises de paroles, évoquant la mise en place de groupes de discussion non-mixte hommes sur le sexisme ont rencontré des oppositions bruyantes, accusées de vouloir reproduire un entre-soi de dominants dont rien de positif ne pourait ressortir.

Les passions libérées, l’assemblée a pris la forme d’une dispute de comptoir, où les grosses voix et les propos plus que limites ont pris le dessus sur la discussion.

C’est ainsi que l’espace teuf aura à nouveau constitué le cheval de Troie des conflits sur fond de sexisme et d’alcool, tant l’esprit et les comportements qu’ont observe dans ce type d’espaces de consommation et de jouissance égoïste (rien à voir avec la convivialité) trouvent toute leur place dans les schémas de domination qu’on prétend combattre.

Encore et toujours le sexisme

Le lendemain de l’AG, la question du sexisme a pris plus de place dans les discussions. Et si personne ne s’illusionne du fait que cela puisse changer outre-mesure les comportements des un-e-s et des autres, il faut néanmoins admettre qu’une large majorité des participant-e-s y voient un enjeu majeur. On ne peut pas nier la volonté collective de vouloir tendre vers quelque chose de meilleur, en tentant d’éliminer au plus possible ce qu’il y a en nous de profondément ancré.

Très rapidement, un « mur du sexisme et du cisheteropatriarcat » a été accroché sur le chapiteau central, pour que chacun-e puisse y inscrire des mots entendus sur le camp. Dans les jours qui ont suivi, et jusqu’à la fin du campement, une multitude de propos dégueulasses ou stupides ont été anotés, afin que plus personne ne puisse plus les nier. Une manière de réaffirmer que les milieux anarchistes ne sont pas exempts de la saloperie sexiste qui gangrène l’ensemble des rapports sociaux.

Florilège : « Soit-disant on n’aurait pas de sujets de débâts en non-mixité masculine, alors que elles, elles ne font parler que de leurs viols » ; « Hey, salut gros seins ! […] mais nan, t’énerve pas, j’te fais un bisou » ; « Les meufs, elles sont venues faire les soldes » ; « Dans une relation, il y a toujours un dominant et un dominé. Le dominé, c’est celui qui est pénétré » ; « Une zone de non-mixité ? Moi, la seule chose que ça me donne envie de faire, c’est d’y aller et de dire : tiens, je vais faire une sieste dans CET arbre là. Ça nous divise. J’accepte, mais je ne comprends pas. » ; "Les féministes passent leur temps à se victimiser et quand tu rampes pour les satisfaire, elles sont toujours pas contentes" ; "Le polyamour, c’est plus difficile pour les mecs que pour les meufs" ; "Il n’y a qu’avec une paire de couilles qu’on peut grailler du caviar" ; "Le chanteur de Noir Désir, si ça se trouve il l’a juste giflée et elle est tombée" ; "Les hommes aussi sont victimes de sexisme" ; "J’espère qu’il va continuer à faire chaud, comme ça les meufs vont montrer leurs seins" ...

De là à dire que le camp de Bure ne prenait pas en considération les questions de sexisme, c’est un mensonge. Considérer que des priorités ont été données à certain-e-s choses en dépît de la question du sexisme, c’est malhonnête. Trop souvent, la maladresse des moyens mis en place permet à certain-e-s de faire des procès d’intention, ce qui est extrêmement triste. En tout cas, en ayant participé à l’organisation de ce camp, je peux affirmer que la prise en compte des enjeux liés aux rapports de domination y a toujours été centrale et primordiale. Et le fait que certain-e-s « commissions » ont été plus investies que celles liées à ces questions n’implique pas une volonté de faire passer certaines questions en arrière plan.

Sur le même plan que le sexisme, d’autres enjeux politiques de long terme passent malheureusement souvent derrière les nécessités logistiques et sécuritaires du moment présent.

Ce qui manque sans doute, c’est une capacité collective à se faire justice par rapport aux personnes qui, dans nos milieux, ne se sont pas débarrassés de leurs comportements hétéropatriarcaux et les imposent aux autres sans que cell-eux-ci ne parviennent à le leur faire comprendre. En d’autres termes : on reste impuissant-e-s à réagir collectivement aux comportements qui nous oppressent. Ceci notamment parce qu’on n’a pas résolu la question de la justice de manière générale et en milieu anti-autoritaire en particulier.

Un foisonnement de discussions s’ajoute au programme

Entre ce qui avait été prévu et ce qui a finalement eu lieu au programme, nous avons dépassé toutes nos attentes. Et quand bien même certaines discussions n’ont pas atteint les objectifs qu’on aurait voulu, la semaine aura été extrêmement riche.

Des grandes thématiques avaient été choisie pour chaque journée, correspondant aux grands axes de nos luttes quotidiennes : lutte locale contre l’enfouissement des déchets nucléaires, contre-sommets et camps internationaux, luttes de territoires ou contre les Grands Projets à la campagne (ZADs) et en ville (urbanisation), luttes contre les frontières et en solidarité avec les migrant-e-s, luttes contre les violences policières et sécuritaires, organisation de la mobilisation contre la COP21 et enfin luttes écologistes radicales et antinucléaires. D’autres questions apparaissaient au programme de manière transversale, comme celles portant sur le sexisme, la vie collective, nos affects ou encore l’autogestion.

L’idée était que chacun-e devait se sentir libre d’ajouter des discussions et des ateliers au programme, ce qui s’est fait assez naturellement, dans la mesure où un grand tableau permettait à chacun-e d’inscrire sa proposition là où il/elle l’entendait. Des crieurs et crieuses se chargeaient ensuite d’annoncer le début de chaque discussion en passant parmi les gen-te-s.

Si les trois premiers jours du campement, une personne référente pour le programme s’est trouvée un peu submergée, sollicitée de toutes parts, et contrainte en plus de faire l’amorce de plusieurs discussions que personne d’autre n’avait voulu se réapproprier, par la suite les choses se sont déroulées naturellement, chacun-e s’investissant dans l’organisation des débats, avec l’aide précieuse d’un groupe de personnes motivées par l’animation et la modération des différentes discussions.

Finalement, voilà ce qui a pu être organisé/discuté sur le camp de Bure au cours de ces 10 jours :

discussion « Retour sur les mobilisations internationales (camps et contre-sommets) »
discussion « Esthétique et représentation des luttes »
discussion « Spécificité des luttes LGBT et besoin de non-mixité »
discussion « Luttes migratoires et contre les frontières »
discussion « Le réseau No-Border et Calais Migrant Solidarity »
discussion « S’organiser avec les victimes de violences policières »
discussion « Les armements de la police »
discussion « Langage et comportements discriminants dans nos groupes »
discussion « Regards croisés sur les luttes de Notre-Dame-des-Landes et du No-TAV »
discussion « L’avenir des luttes de territoires (retour critique sur les ZADs et perspectives)
discussion « Retour sur la marche No-TAV »
discussion « Les luttes de territoires en ville (rénovation urbaine et gentrification) »
discussion « Ca gronde dans les bois » sur les forêts
discussion « Faire des liens entre clownerie et militantisme »
discussion « Justice et règlements de comptes dans nos espaces »
discussion « Transparence, transversalité et conscience collective »
discussion « Regain réactionnaire et d’extrême-droite »
discussion « Confusionnisme et théories du complot »
discussions sur les enjeux et l’organisation de la mobilisation contre la COP21
discussion « Considérations sur l’alcool dans nos luttes »
discussion « Contre CIGEO, quelles expériences pour quelles actions ? »
discussion « L’avenir des terres agricoles et la question foncière »
discussion « Les luttes contre RTE, la THT et les énergies dites renouvelables »
discussion et échange d’informations sur l’extractivisme et les énergies nocives
discussion autour de la revue Micrurus
discussion « La place de l’humain de la préhistoire à demain »
discussion « Le transport de déchets nucléaires »
discussion « Féminisme et lutte contre le sexisme »
discussion « Politisation d’un lieu de vie quotidien »
discussion « Stratégies et perspectives de la lutte contre Cigeo »

présentation de la lutte locale à Bure et environs (par les associations et collectifs locaux)
présentation du camp d’action contre Nobel-Sport (24-25 octobre 2015) »
présentation du camp international de Chalkidiki contre les mines d’or (18-25 août 2015)
présentation du camp Action Climat de Rhénanie (9-16 août 2015)
présentation de la lutte contre le Traité Transatlantique de Commerce et d’Investissement à Bruxelles

assemblée antinucléaire
réunion internationale contre la répression
rendez-vous de clowns activistes
lectures partagées « Intersection technologie/nature/féminisme »
théâtre « Les monologues du vagin et autres témoignages »
conférence gesticulée « Privé de propriété »
lecture de la pièce « La tête et le ventre » et discussion sur la non-exlusivité relationnelle
moment d’échange collectif en non-mixité femmes sur les moments vécus sur le camp

atelier d’autoformation en mécanique en non-mixité
ateliers de gynécologie domestique mixte et non-mixte
atelier d’autoformation sur la facilitation et l’animation de discussions
ateliers de grimpe militante (escalade et tripodes)
atelier autour des médias, de l’automedia et des médias libres
atelier d’échanges pratiques « Trucs et astuces dans la résistance »
ateliers de réparation de vélos
atelier sur les plantes sauvages
atelier « Rythms of Resistance » (batucada)
atelier d’autoformation juridique « Que faire en cas d’arrestation ? »
atelier de permaculture
atelier d’autodéfense numérique
atelier non-mixte de création « Retrospectives visuelles sur nos vies sexuelles et affectives »
atelier de teinture végétale sur tissu

La décision de raccompagner deux confusionnistes vers la sortie

Au cours d’une première réunion de mise en place du programme, et alors que chacun-e était libre d’y proposer une discussion ou un atelier, nous avons rencontré une première fois une personne qui souhaitait intégrer au programme un débat sur les « énergies secrètes ». Il lui a alors été demandé de préciser sa pensée, dans un soucis de clarté. La personne a alors évoqué l’existence de sources d’énergie méconnues, car faisant l’objet d’une censure par des lobbies occultes, et dont l’existence nous serait révélée quasi uniquement sur Internet. Des énergies dont l’efficacité serait « scientifiquement attestée », mais dont certain-e-s promoteur-ices subiraient des pressions, des menaces, voire auraient été carrément réduit-e-s au silence.

La quasi unanimité des personnes présentes a alors jugé que l’énonciation de théories complotistes n’avaient rien à faire sur ce campement. Il a été signifié à la personne qu’on la jugeait confuse et qu’il pourrait être intéressant qu’elle se joigne à la discussion sur le confusionnisme et les théories du complot. Il n’a alors absolument pas été question de l’exclure du campement.

Une seconde personne avait suscité à plusieurs reprises la suspission dés les premiers jours du camp. Le premier soupçon est apparu lorsque, avant même le début du camp, elle s’était installée sans gêne dans une pièce de la maison de la résistance où plusieurs personnes travaillaient sur la préparation du camp, échangeant des informations et des documents sensibles. Elle avait été invitée à sortir, après avoir consulté sans demander des documents d’organisation et lorgné sur l’écran d’ordinateur d’une personne présente qui bossait sur les questions juridiques. Quelques jours plus tard, elle avait été retrouvée avant 8 heures du matin à la maison de Bure, alors que tout le monde était désormais installé sur le terrain du camp, en train de prendre des photographies avec son iPhone et de lire indistinctement ce qui traînait sur place. De la même manière, elle s’était incrustée dans une réunion d’organisation sans demander et avait été surprise en train de faire des photos en cachette. Tout d’abord soupçonnée d’être un indicateur ou un infiltré, elle avait accepté d’être « mis à l’épreuve » par le groupe « écoute » qui tentait par là de ne pas être exclusif et de donner une chance de rester à quelqu’un dont le comportement inquiétait un certain nombre de personnes. Les soupçons ont été levés et la personne a pu rester sur le camp.

Les deux personnes évoquées précédemment ont posé problème à nouveau au cours de la discussion sur le confusionnisme et les théories du complot. L’objet de la discussion n’était pas de savoir si oui ou non les différentes théories du complot étaient crédibles ou entendables, mais de savoir comment on lutte dans nos milieux contre le complotisme, qui souvent s’accompagne d’un confusionnisme politique dangereux pour les idées que nous portons, car alimenté par un scepticisme mystique tendant vers le négationnisme, le révisionnisme, le survivalisme ou les idées d’extrême-droite.

Très vite, ce deux personnes ont pris la parole, n’hésitant pas à se définir comme confusionnistes et faisant référence aux arguments classiques du complot, évoquant tantôt les francs-maçons, tantôt le 11 septembre, voire les chemtrails, nous expliquant au passage que nous étions sans doute mal informé-e-s et qu’eux savaient des choses que nous ignorions.

C’est pourtant avec beaucoup de patience qu’il leur a été demandé de ne pas insister, alors même qu’une ou deux autres personnes semblaient partager leur confusion, mais restaient discrets. Les principes de tolérance et de liberté de pensée ont été brandis par certain-e-s pour demander à ce qu’on les laisse parler et qu’on considère leur point de vue comme pouvant faire l’objet du débat. En somme, ç’aurait été comme donner la parole à un fasciste lors d’un débat sur l’antiracisme...

Ce n’est que le lendemain qu’il a été décidé par certain-e-s de ne pas laisser ces deux complotistes se sentir chez eux sur le camp. C’est donc sans agressivité qu’on leur a demandé de bien vouloir s’en aller, leur précisant qu’il valait mieux qu’ils y réfléchissent chez eux et qu’ils repensent à ce qu’ils avaient vécu de bien sur le campement jusque là avant de tirer des conclusions hâtives sur nos milieux ou les idées que nous portons.

Cette décision n’était pas évidente à prendre et à appliquer, notamment lorsque d’autres personnes nous ont qualifié de « fascistes » parce qu’on ne laissait pas des idées différentes des nôtres s’exprimer. Il a été répondu à cet argument que le camp prétendait porter certaines positions politiques claires, qui ne pouvaient souffrir de compromis avec ce que nous considérions comme des croyances et non comme des idées.

Au même titre, précisons qu’un vrai fasciste – portant sur le bras un tatouage représentant une croix de lorraine et servant des discours sur l’invasion d’immigrés et l’inégalité des civilisations - avait été viré du camp deux jours plus tôt une demie heure après y être entré. Egalement, une personne de la CNT connue pour des agressions sexistes avait elle-aussi été invitée à partir.

Au final, les « ami-e-s » de l’une des personnes exclues ne semblaient pas suffisament proches d’elle pour quitter le camp avec elle, voyant sans doute qu’il y avait plus d’intérêt à rester qu’à partir. Comme quoi, les positions politiques sont parfois de circonstance et non de conviction.

Entrée en scène des « spontanéistes »

Beaucoup de personnes sont arrivées à partir du mercredi, sans pour autant s’investir dans les groupes mis en place pour l’organisation du camp, ni se préoccuper plus que ça du contexte local et des objectifs politiques à long-terme formulés par le collectif à l’initiative du camp. Une partie d’entre ell-eux ne sont d’ailleurs venue que pour les discussions concernant la mobilisation contre la COP21, à propos de laquelle des fantasmes insurrectionnels abondent déjà.

Avec les manifestations de Frankfort (Blockupy), Milan (No Expo) et Paris (COP21), l’année 2015 semble renouer avec des pratiques insurrectionnelles qu’on croyait essouflées, comme si beaucoup regrettaient que ces grands moments d’exutoire collectif aient en partie disparu depuis le sommet de l’OTAN de 2009.

La COP 21 à Paris en fin d’année est donc l’occasion d’un nouveau contre-sommet, alors même que la pratique des contre-sommets reste sujette à caution, comme en témoigne une discussion en début du camp de Bure. Héritière de l’altermondialisme, la pratique des contre-sommets se fonde pour beaucoup sur, d’une part, le fait de considérer qu’on a quelque chose à attendre des gouvernant-e-s, d’autre part, que l’écho médiatique qui résultera de la mobilisation, ajoutée à l’idée que « plus y’a de monde, plus ça clashe », créera les ferments d’une réelle insurrection. L’effet Streisand remplace la bonne vieille mèche de dynamite. L’idée est séduisante pour la plupart d’entre nous, mais elle est trompeuse. Aussi trompeuse que les mouvements des désobéissants, des indigné-e-s ou de leurs avatars citoyennistes et non-violents de l’autre côté.

Des personnes proches de cette perception des choses étaient présentes à Bure, accordant plus d’attention aux conséquences immédiates de l’action directe qu’à la mise en place de stratégies politiques à long-terme. Venir, proposer une action sans prendre le temps de la penser, puis repartir aussi vite qu’on est venu, une recette maintes fois éprouvée...

Et puisque les discussions de Bure sur la COP21 ne semblaient pas réunir les conditions pour proposer une grande insurrection de masse, il a sans doute fallu que certain-e-s trouvent du réconfort dans l’idée de poser des barricades en feu à proximité de l’Andra, rejoignant pour ça un nombre conséquent d’autres personnes que l’idée d’aller taper directement sur le laboratoire ne déplaisait pas.

Une proposition d’action qui ne passe pas

En attendant les barricades, des personnes proches de celleux qu’on a choisi de ne pas nommer dans le paragraphe précédent ont voulu proposer une action collective qui fasse consensus, à savoir un pique-nique-blocage devant les grilles de l’Andra. Cette proposition a été faite le jeudi soir pour le lendemain matin, alors même qu’une action « coup de poing » se préparait pour le soir suivant.

Malgré le caractère plutôt consensuel de la proposition, elle a été rejetée fermement par nombre de participant-e-s à l’assemblée, sous prétexte qu’elle leur semblait non dépourvue d’arrière-pensée. Certain-e-s estimaient que la proposition d’action dissimulait un piège, dans lequel les participant-e-s à l’action subiraient la répression que d’autres auraient provoqué, en utilisant le rassemblement a priori pacifique comme tremplin pour des actions directes contre l’Andra. Sans compter que l’action proposée pour le matin aurait rendu difficile voire impossible l’action déjà pensée pour le soir, ce qui n’a pas manqué d’énerver cell-eux qui l’avaient préparé.

La réputation et les préjugés à l’encontre des personnes à l’initiative de la proposition ont joué contre elles, dans la mesure où personne n’avait envie de leur faire confiance. La manière avec laquelle des factions se sont constituées dans l’assemblée pour soutenir ou contester l’action, a abouti sur une nouvelle crevaison de l’abcès entre cell-eux qu’on appelle à tort « appelistes » et les autres. L’AG a abouti sur des discussions interminables entre cell-eux qui voulaient bien discuter, portant sur la possibilité ou non de faire des choses ensemble. Encore une fois, cette question reste sans réponse. Car ces guerres de chapelles nous dépassent, tant elles sont déjà plus vieilles que beaucoup d’entre nous...

Une grosse action avortée, l’adrénaline en emporte certain-e-s

Vient l’action du soir, organisée par d’autres, qui n’avaient pas souhaité intégrer les premiers à leurs réunions de préparation. Par manque de confiance là encore.

Un quorum de 150 participant-e-s avait été décidé pour que l’action puisse avoir lieu. L’idée étant de s’en prendre collectivement à l’écothèque de l’Andra, qui symbolise tout l’effort entrepris par les nucléocrates pour nous faire croire qu’ils se préoccupent de la nature. L’action avait été minutieusement préparée, avec répartition des rôles, préparation du matériel, stratégie d’approche et d’intervention une fois parvenu-e-s sur les lieux. Et cela en toute discrétion, la plupart des participant-e-s ne sachant pas quel était l’objectif exact.

Au moment du rendez-vous, situé à l’extrêmité Ouest du camp, le décompte des participant-e-s donne moins de 150 personnes, à peu de choses près. De fait, et après moults tergiversation, l’action est annulée. Prudence est mère de sagesse paraît-il. Surtout qu’on apprenait entre temps que l’Andra était sérieusement protégée par « environ 300 gendarmes » avec quads et canons à eau. Si l’information était largement exagérée, le doute préconisait quand même de renoncer.

Pour autant, cela n’avait pas empêché une soixantaine d’autres personnes de partir vers l’Est en direction de Luméville (à l’opposé) pour « faire diversion ». Cette décision avait été prise suite à l’éviction d’une partie d’entre ell-eux des réunions préparatoires, mais dans le but de participer quand même à l’action collective en tentant d’attirer l’attention des gendarmes ailleurs. C’est ainsi qu’une barricade enflammée s’est retrouvée sur la route entre Luméville et Horville, gardée par plusieurs dizaines de personnes cachées dans les fourrés.

Informé-e-s par des personnes venues les rejoindre après avoir vérifié le dispositif des gendarmes devant l’Andra, la soixantaine de barricadie-re-s est alors repassée au camp dans l’espoir d’y trouver des candidat-e-s pour relancer l’action initiale en direction de l’Andra. Hélas pour ell-eux, la plupart étant couché-e-s, il n’y avait guère plus de monde pour retenter l’aventure. D’autres ont volontairement refusé-e-s de repartir, les conditions n’étant plus réunies pour que la stratégie initiale puisse fonctionner.

Sans compter qu’entre-temps, une voiture de flics passant girophares allumés à proximité du camp avait donné lieu à une alerte sur le camp : quelques personnes un peu trop spontanées en ont alors réveillé plein d’autres, créant sur le camp une tension inutile et libérant la bêtise grégaire de certain-e-s autres, qui n’ont rien trouvé de plus intelligent que de balancer pétards et fusées autour d’eux, sans raison aucune.

Tandis qu’une quinzaine de personnes a décidé d’aller se promener près de l’Andra, tou-te-s les autres sont allé-e-s se coucher, en grande partie fatiguées de tout ce cinéma.

Départ massif avant le démontage

Le samedi, ce sont entre 100 et 150 personnes qui ont déplanté leurs tentes pour s’en retourner chez ell-eux, laissant à d’autres le sentiment désagréable d’être venu-e-s uniquement pour poser une action avant de repartir, se souciant fort peu de la subtilité des enjeux propres à la lutte locale et de la nécessité de participer collectivement au démontage du camp. Comme si cell-eux qui avaient lancé l’initiative du camp avait forcément la tâche de tout ranger après. Le succès de l’autogestion des premiers jours avait laissé espérer mieux...

Ce départ sentait le dépit et la frustration à plein nez, comme s’il n’y avait pas mille choses plus intéressantes à attendre de ce camp que la seule perspective de brûler un bâtiment de l’Andra. Comme si l’échec de la nuit induisait que nombre d’entre ell-eux ne se sentaient plus à l’aise pour rester un ou deux jours de plus, au moins pour la grosse discussion qui allait suivre sur les perspectives de la lutte contre Cigéo. Dommage.

« Green washing » de la propriété de l’ingénieur Hance

Il est un homme qui travaille pour l’Andra et que tout le monde déteste à travers la Meuse, y compris parmi ses collègues. Sa réputation le précède. Cet homme, Emmanuel Hance, habite dans un pavillon à Liffol-le-Grand. Il est chargé des acquisition foncières de l’Andra. Dans le cadre de son travail, Hance force la main aux habitant-e-s de la région pour les contraindre à céder leurs terres à l’Andra. Il est bien connu pour les pressions et menaces qu’il exerce sur les habitant-e-s des environs. Il est aussi salarié de l’OPE, un organisme à la solde de l’Andra dont le rôle est de mener les expertises environnementales qui permettront de valider le projet d’enfouissement des déchets radioactifs.

Dans la nuit du lundi 10 août, un groupe de personnes a choisi de déverser des seaux de merde devant sa porte et d’asperger sa façade de vert, histoire de lui faire comprendre qu’il n’était pas intouchable.

Avant même de porter plainte, l’affreux ingénieur est venu sur le terrain du camp, habitué sans doute à ce que les gens le craignent, pour se faire justice par un moyen qui nous reste inconnu. Il pensait certainement, comme bon seigneur en sa seigneurie, qu’il pouvait venir où bon lui semble exercer ses menaces. Mais des personnes présentes lui ont fait comprendre qu’il n’était pas chez lui et que tout ne lui était pas permis. Raccompagné à la porte, il lui a été signifié de ne jamais remettre les pieds à cet endroit, tant il y était considéré comme un ennemi. C’est sans doute la solution la plus douce qu’il pouvait espérer au regard de ce qu’il inflige aux habitant-e-s de la Meuse depuis trop longtemps.

Dans la journée qui a suivi, la une des journaux évoquait l’action, attribuant à Hance un courage dont il n’a absolument pas fait preuve, et s’empressant d’affirmer que la résistance locale était grimpée en tension. Les journalistes croient toujours savoir ce qui anime les gens, alors même qu’elle/ils sont à des années lumières de la réalité. Hance en tout cas, n’a sûrement pas gromelé son dernier mot. Le quasimodo de l’Andra a déposé plainte et nous ne doutons pas qu’il y aura des suites.

Ce qu’on sait déjà, parce que des paysan-ne-s nous l’ont dit, c’est que nombre de personnes ont sabré le champagne à l’annonce de la nouvelle, se libérant grâce à cette action de quelques kilo de frustration et de colère contenue.

Un démontage convivial

Les deux jours suivants ont vu une quarantaine de personnes se charger du démontage, du rangement et du nettoyage du camp. C’est l’énergie qui nous restait qui dictait le rythme du démontage, ce qui a permis que ces jours soient réellement conviviaux et détendus.

Discussions posées, moments de farniente, notes de guitarre, chants autour de la table, boom dans un poid-lourd, grosses bouffes collectives en plein air et à la maison de Bure, puis plongeon dans la rivière, avant de faire les comptes du camp et de s’en retourner chez nous, juste le temps de prendre du repos et de revenir plus tard. Nos retrouvailles de septembre viendront vite, et beaucoup ne se séparent pas forcément.

Derniers moments de stress

Le mardi, un gendarme en moto-cross s’abîme dans le fossé au passage d’une voiture conduite par des participant-e-s au camp. Chose naturelle, cell-eux-ci se fendent la poire, ce qui n’est pas du goût du motard humilié, qui part à leur poursuite. Contrôle agîté devant la maison de Bure, où les gendarmes sont filmés et entourrés de nos ami-e-s, avant d’être remerciés. Pour autant, la conductrice prend une prune et se voit confisquer ses papiers. Il faudra une journée entière pour les récupérer, quelque part entre les gendarmeries de Montiers et Gondrecourt.

Puis, le mercredi matin, un espace rouge avec deux flics à lunettes noires est surpris en planque à côté de la maison de Bure. Ils ont des sales gueules, des gueules de flic en somme. Moment d’angoisse quand, après avoir été repérés, ils démarrent en trombe. Accompagnés d’une estafette de gendarmerie, ils suivent l’utilitaire d’une participante au camp. Finalement, après quelques centaines de mètres, et parce que celle-ci revient en arrière, ils partent dans une autre direction. On veut bien croire qu’on est parano, mais là c’était vraiment trop flagrant. Depuis plusieurs mois, les gendarmes exercent un contrôle approfondi de cell-eux qui fréquentent la lutte locale...

Quelles perspectives pour la lutte locale ?

Avec le recul, on peut dire que la fin du camp de Bure ne sonne pas la fin de notre présence sur place. Dans l’esprit de beaucoup, ce n’est qu’un début et on reviendra. Déjà à la fin de l’été pour faire un débrief ensemble et discuter des perspectives pour la suite.

Certain-e-s ont dés à présent décidé de passer du temps sur place, pas encore sûr-e-s de pouvoir s’installer mais en bonne voie pour le faire. D’autres repasseront régulièrement à la maison de la Résistance. Et d’aucun-e-s pensent que l’année prochaine verra la lutte locale prendre un nouveau tournant, avec le début des travaux d’aménagement de la voie ferrée notamment.

Ce qui s’est passé durant le camp a redonné de l’espoir à certain-e-s qui n’en avaient plus beaucoup de voir la lutte reprendre. Des rencontres ont eu lieu, qui laisseront des traces. Notamment celle entre quelques paysan-ne-s de la Meuse et d’autres de Notre-Dame-des-Landes. Certain-e-s habitant-e-s qui ont pu être apeurée à l’annonce de la venue de dizaines d’anarchistes n’ont pas eu à s’en plaindre, voire les ont trouvé très sympathiques. D’autres se sont réjouis de la raclée mise à celui qui les harcèle tou-te-s, Emmanuel Hance.

Mais on ne s’illusionne pas, la route est longue. Et la lutte locale a déjà une histoire, qui n’a été ni rose, ni toujours simple. En tout cas, on a planté des graines. On viendra les arroser autant que faire se peut.

P.-S.

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