« On nous menace d’être déportés » explique Laura

Fin juillet 2016, 43 Roms sont expulsés du 250 bvd de la Boissière à Montreuil où ils vivaient depuis six ans. Depuis, ils et elles campent devant la mairie. Aucune solution de relogement n’a été prévue et des OQTF ont été signifiées. Entretiens.

« On nous menace d’être déportés » : Laura est une des « 43 Roms au total, 24 adultes et 19 enfants, 3 de moins de un an, le plus âgé de 13 ans », comme le rapporte Emilie, une des fondatrices de l’association Asphalte.

Ils ont été jetés à la rue, expulsés d’un jour sur l’autre par le harcèlement de la police nationale depuis le 28 juillet 2016. Aujourd’hui 7 sont menacés par une Obligation de Quitter le Territoire Français (OQTF).
Le travail d’accompagnement est concentré sur leur annulation et la régulation des problématiques.

Avant tout garantir leur droit de résidence en France. Logement, travail en sont les conditions sine qua non

En ce mercredi 12 octobre 2016 en plein après-midi, la journée est ensoleillée, le ciel azur.
Mais un léger vent frémit quelque peu, la température rappelant l’approche imminente de la sentence glaciale de l’hiver et de ses dangers corollaires pour tous ceux qui sont contraints de vivre dehors exposés à son frimas. De plus les jours qui ont précédé ont été nuageux et surtout pluvieux.

A la sortie du métro, place de la Mairie de Montreuil, en région parisienne, les 43 roms survivent là, devant les yeux clos, les oreilles sourdes du maire de la ville.
L’installation de leur campement est primitive, quelques tentes seulement.
Des millions de réfugiés fuient des États, des pays invivables, la guerre.
Ici en France, en démocratie, le refus des institutions persiste et continue de « laisser pourrir la situation des roms montreuillois, et de menacer, faire pression sur les plus fragiles. Une maman, une des personnes à qui une Obligation de Quitter le Territoire Français a été remise est en garde à vue au commissariat » comme l’explique Liliana.

Rom elle-même, elle est une des cadres bénévoles de l’association Roms Réussite spécialiste de la résolution des problématiques des roms. Elle continue de déplorer l’attitude « de la mairie qui depuis quinze jours ne répond plus aux lettres ».
Le plus urgent, le plus grave, c’est « l’annulation des mesures d’OQTF », même si quand elle l’évoque, Liliana rassure également.
Son « association dans le passé a fait annuler plusieurs de ces mesures ». Les devoirs des associations accompagnatrices sont d’apporter les preuves d’insertion des personnes menacées, explique Liliana.

Menacées comme Daniel, la quarantaine, la barbe saillante noire, les yeux rieurs, pleins de joie de vivre, généreux en paroles, affable, et volubile, très accueillant, robuste, père de famille de trois enfants.
Il exprime qu’il a « peur », se sent « menacé ».
Et surtout ce sont l’incompréhension et la lassitude qui transparaissent à travers ces mots. « En Roumanie il n’y a rien, il n’y a pas de travail, il n’y a pas d’argent ».
Ceux des citoyens roms « ayant travaillé ne sont pas menacés de cette manière par une OQTF », explicite Liliana. En cette période de chômage de masse, être un actif sans emploi met en péril le travailleur potentiel d’être renvoyé en dehors des frontières.
« Les trois principales preuves d’insertion sont le travail, la scolarisation des enfants -les enfants de ces familles sont scolarisés à partir du CP, auparavant ils restent avec leurs parents-, et d’avoir un numéro unique de demande de logement social » énumère Liliana.
« Si un père de famille travaille il protège sa femme qui peut rester en France ».
La prise en charge des citoyens roms a également dévolu par délégation de service public à l’association Adoma où « deux familles sont allées ce matin », raconte Liliana, et assumée par ailleurs par Réseau Education Sans Frontières (RESF). Son association Rom Réusssite semble plus efficace, elle chuchote pour éviter d’éventer ses projets donnant de bons résultats.
En effet, d’un coup d’un seul, Liliana devrait obtenir gain de cause pour 43 roms, en satisfaisant aux exigences drastiques de l’état français « pour les treize familles toutes un emploi et un logement, les deux preuves d’insertion [les plus difficiles] pour qu’elles puissent rester ». Et obtenir ce droit finalement si cher de vivre en France en terre de République, démocratie, des droits de l’homme, de la femme et de l’enfant. Ceci est synonyme de beaucoup d’espoirs.

Des familles pâtissant de la perte de leur autosuffisance

Effectivement, avant l’incendie d’une cabane attenante à l’immeuble, où ils vivaient plus ou moins, qui les a jeté dans la précarité, à la rue, sur décision préfectorale en juillet, ces habitants avaient réussi à construire un système de vie.
Liliana décrit ce système et le contraste avec la situation présente "avant cette expulsion ils avaient un abri, un lieu de stockage.
Ils étaient biffins, ils pouvaient stocker ce qu’ils trouvaient dans les poubelles dans les murs de l’immeuble. Les vendre sur les marchés. Et vivre. Mais maintenant ils ne peuvent plus le faire. Ils n’ont plus de lieu.
"
Ainsi s’expliquent leurs activités quotidiennes, qu’ils n’ont pas choisies. Ils n’auraient jamais voulu ce changement qui les réduit pour l’instant à aller parler aux plus de personnes possibles, leur narrer le déroulement de leur drame avant d’essayer dans un français approximatif d’obtenir leur sollicitude matérielle, soit quelques euros.
La mendicité n’avait jamais été la source de financement de leurs dépenses réduites jusqu’à ce jour d’été du 28 juillet 2016.

La violence vient de l’État, la police en premier lieu

Leur survie les expose aussi aux violences. La plus directe n’est pas premièrement celle née de l’incompréhension qui pourrait générer des gestes malheureux qu’ils n’ont pas encore eu à déplorer. Non.
La violence dont souffrent ces femmes, enfants et hommes jetés à la rue est alimentée par l’État.
Ce dernier a commencé par leur interdire le retour dans l’immeuble et maintenant le retour de bâton de cette précarité est quotidien.
Les policiers frappent en direct au moment de l’interview.
Le mardi 11 octobre 2016, ils avaient ramené «  6 camions de policiers » comme les compte Daniel sur une photographie dont il est l’auteur, enregistrée sur son téléphone portable. C’est à ce moment là qu’ils ont remis les OQTF.
Béatrice apporte ces mots pour détailler les événements. Elle est artiste peintre solidaire auprès des roms et adhérant « au projet de fresque murale témoignant de leur existence et sans cesse recommencée, initiée par Damien Roudeau, sur le mur du théâtre place de la mairie ».
La violence l’a frappée en tant que victime de première ligne : « Un soir on était dans le noir et tout d’un coup j’ai senti une main arracher mon téléphone, -ils me l’ont cassé- avant de me violenter. J’ai porté plainte. Je suis allée voir le médecin qui m’a reconnue deux jours Interruption Temporaire de Travail » (ITT).
Liliana rajoute : « la nuit ils [les policiers] viennent vers onze heures, minuit et allument plein phare les tentes, réveillant les enfants, les empêchant de dormir ».

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Subitement à nouveau en ce mercredi, jour de loisirs pour les enfants, les policiers débarquent alors que les parents des roms viennent juste d’essayer de se poser pour manger un peu.
Une kangoo, trois uniformes, deux hommes. La police nationale les accuse d’occuper la place.
Un des deux hommes entre deux phrases à l’attention des roms grommelle :« vous vous rendez compte qu’on nous brûle » faisant certainement référence aux altercations entre les jeunes de Grigny et la police nationale. Et d’exiger des roms d’obtempérer et sur le champ « de démonter les tentes. »
Ses mots dans cette situation semblent ubuesques : « on avait pas dit que ça restait comme ça. On avait dit que vous deviez plier les tentes la journée. Les tentes la nuit oui. Mais le jour pour un peu de tenue... »

Daniel, seul homme présent pendant cette énième nouvelle contrition de suite s’exécute. Il court de toutes parts, allant de tente en tente. Il les plie avec tout son dynamisme. Ponctuant ses efforts de « s’il vous plaît », joignant les mains pour prier la femme et les hommes assermentés. Tant il apparait effrayé et craindre pour l’ensemble des familles. La scène commence à 13:40 et s’achève plus d’une demie-heure plus tard.
L’apparence de la place semblait adaptée. Là il ne reste plus en surface que les cantines des repas distribuées par une des personnes solidaires.
Une des mères se lamente, désemparée à l’attention des forces de l’ordre, après que Daniel a tout rangé « mais là les enfants n’auront plus d’endroit pour se reposer. Où vont-ils se reposer ? ».

Délogés le 14 novembre de leur dernier refuge démontrant la violence d’État

Les roms ont été rencontrés le vendredi 18 novembre 2016 entre midi et quatorze heures. Ils s’étaient réfugiés depuis quelques temps à l’arrière du théâtre de Montreuil, quelque peu protégés par l’auvent des bourrasques venant mordre tous les familles.
Non contents de les laisser dans cette situation d’inconfort le plus total, de précarité, d’exposition au danger, les services de police les ont délogés de ce dernier refuge lundi 14 novembre 2016, sur les ordres de la préfecture de Seine Saint Denis. Ils se retrouvent à nouveau très exposés directement sur la place de la mairie.
Entre le stoïcisme des adultes et les frayeurs des enfants, les émotions des roms par rapport aux violences d’État sont partagées.
Parmi eux les mots en français s’enchainent avec difficulté.
Une des plus jeunes va habituellement à l’école. Dania, environ neuf ans, joue devant le supermarché, déplaçant une petite poussette où se trouve une enfant en plastique. Elle parvient à exprimer les troubles que les forces de police ont perpétrés ce lundi. « Ils nous ont dégagés de là-bas. Oui, Ils ont été violents. Ils nous ont poussés. Ils n’ont pas fait mal. Il n’y a pas de blessés. » La température hivernale immobilise les mains sans gants. Pourtant elle veut bien rigoler et dire qu’« il ne fait pas froid. Il fait chaud ».

Les naufragés sont habillés de trois ou quatre épaisseurs superposées. Une des mères précise « ils nous ont dégagés alors qu’on était en train de dormir. »
Daniel rencontré plus tôt en octobre contraste par son témoignage succinct. « Lundi, il n’y a pas eu de violences ». Par contre il rappelle« il a beaucoup plu ».
Aloua [son prénom a été changé], un peu plus de vingt-cinq ans, exprime la même force de la détermination. Il vit en France depuis 2003-2004, l’année de ses treize ans. Jusqu’au mois de juillet 2016, il a toujours vécu dans une maison et surtout travaillé avec sa famille depuis que son âge le lui permet. Son français est fluide. « Les policiers n’ont pas été violents. Les policiers travaillent comme tout le monde. Ils doivent faire ce que dit le patron ». Les responsabilités incombent donc à la hiérarchie de la police nationale.

Son choix pour l’avenir diffère de celui de son camarade d’infortune Alex [son prénom a été changé], un homme solide d’une quarantaine d’années. Il l’explique par l’écart d’âge. Il a une femme, deux enfants, de quatre ans et un an. Ensemble vivent sous la tente.
Mais sa décision est prise, il va "rester ici jusqu’à ce qu’on nous donne quelque chose. En Roumanie on a pas de maison. Je suis plus jeune et c’est donc plus difficile.
Je pense que les problèmes vont être finis un jour.
Là les enfants ne vont pas à l’école, étant donné qu’ils ne sont pas lavés. Lundi [21 novembre 2016] rendez-vous avec la mairie, la préfecture et Roms Réussite.
J’ai la force de travailler. Tout travail, comme tout le monde. Avec un travail c’est bien la vie. [On fait] vivre la famille, paye l’électricité. Les enfants vont à l’école
".
Son témoignage illustre l’effondrement de leur situation depuis que les familles de Roms ont quitté leur logement à la Boissière, injustement d’ailleurs. "Nous avions un contrat pour vivre à la Boissière jusqu’en 2018. J’ai pas compris pourquoi ils nous ont virés. Ils ont dit qu’il y avait un danger que ça s’effondre sur les enfants. Mais ils ne nous ont rien donné en échange.
A la Boissière on avait quelqu’un avec un contrat qu’on payait 300 euros par mois pour faire le ménage, laver les toilettes, les chambres. Comme ça la mairie quand elle passait, voyait que c’était propre
".
Il tient à rappeler sa droiture : "Depuis 2003 j’ai toujours travaillé.
Je connais la police.
On n’a rien à me reprocher. Contrairement à ce qu’on dit j’ai jamais rien volé.
Quand on était à la Boissière je travaillais dans la peinture, la décoration, gagné 30-50 euros par jour. Nos enfants doivent avoir une vie bien.
« Il apporte une conscientisation : »Ca fait plus de quatre mois que nous sommes à la rue. Ca va aller de pire en pire à partir de janvier avec le froid« qui va sévir de plus en plus. »On peut pas aller en Roumanie. On n’a rien [là-bas] selon mes souvenirs, pas de solidarité. Ici il y a un minimum de solidarité. La Croix Rouge nous apporte des repas".

Alex semble bénéficier de plus d’opportunités pour arrêter son choix et tient le discours inverse. « Pas de solidarité ici. Dans une semaine on [lui et sa famille] sera tous partis pour la Roumanie... en car. Pas possible de rester ici. La Roumanie c’est bien. L’école. Beaucoup de travail. Des maisons grandes... surtout à Bucarest. » Il vient du sud de la Roumanie.
Ce qui arrive en ce moment ? « Ce n’est pas grave. C’est un nouveau départ ». Contre le froid ambiant, il brandit son courage et s’éloigne, chantonnant un air bon à entendre, enveloppant les familles des douceurs de ses notes. Une cantatille a capella.

Montbobier Guillaume

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