Mais que font un ministre de l’intérieur, un préfet de police et des syndicats de flics dans la Bourse du Travail ?

Texte de la Coordination contre la répression et les violences policières de Paris

  • Lettre de Solidaires Paris à la commission administrative de la Bourse du travail de Paris

    " À l’attention des membres de la Commission Administrative de la Bourse du Travail de Paris

    Nous, Union départementale Solidaires Paris, avons appris par voie de presse (Sur le site Mediapart, article datant du 29 septembre 2022), qu’une réunion d’unification entre plusieurs syndicats policiers dont l’UNSA Police et Alliances, membres de la CGC-CFE a eu lieu dans la salle Croizat. Nous ne remettons pas en cause la capacité de chaque union départementale à réserver des salles de la Bourse du Travail pour ses propres activités syndicales. Bien au contraire, mais nous sommes choqués par le fait que l’actuel Ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, était invité et a pris la parole pour se féliciter de cette unification.

    Pourquoi sommes nous choqués ?
    Il est bien évident que l’arrivée d’un ministre du gouvernement demande un déploiement de force de l’ordre et de sécurité dans les locaux de la Bourse et dans ses alentours. Ce déploiement est une entrave à la libre circulation des syndicats qui ont leurs locaux rue du Château d’Eau, aux usagers qui viennent à la rencontre de ces syndicats et des conseillers juridiques et aussi du personnel de la Bourse.
    La venue et la prise de parole, au sein même de la Bourse, d’un ministre qui a usé de la répression contre les manifestations revendicatives depuis 2020 est pour nous une provocation. Une provocation dans une salle où se rencontrent les salarié-es et où ils élaborent ensemble les revendications qu’ils portent ensuite dans la rue. Cette venue est antinomique au mouvement social dont la Bourse est le symbôle.
    Les unions départementales qui composent la Commission Administrative de la bourse n’ont pas été informées de cette venue, ce qui est problématique.
    De surcroît et compte tenu des risques que peut comporter ce genre d’intrusion dans les locaux de la Bourse, nous demandons que les organisations syndicales composant la CA aient leur mot à dire sur ce type d’initiative.
    En l’occurrence, nous souhaitons que la Commission Administrative de la Bourse du Travail de Paris condamne la venue du Ministre de l’Intérieur dans nos locaux."

    Le bureau de l’union départementale Solidaires Paris

Le 28 septembre 2022, la Bourse du Travail de Paris a laissé s’installer dans ses murs une opération de propagande orchestrée par deux syndicats de policiers — dont le plus raciste et réactionnaire, Alliance Police Nationale —, en présence du préfet de police et du ministre de l’Intérieur ! Tout cela dans un silence assourdissant, venant d’abord des centrales syndicales qui siègent à la Commission administrative de la Bourse du Travail [1], tout comme de la part des partis de la gauche d’appareil ou des ONG de « défense des libertés ». Surtout qu’une première réunion de préparation, au même endroit, a eu lieu le 7 septembre dernier ! [2]

Depuis quelques mois, nous avons remarqué que des sections syndicales de policiers UNSA deviennent de plus en plus présentes à la Bourse, essentiellement des agents de la nouvelle police municipale parisienne qui prévoit de recruter à terme plus de 3000 flics. Très souvent, c’est la grande salle Ambroize Croisat qui les accueille. Déjà, se réunir aux côtés de flics (en uniforme !) nous met plus que mal à l’aise, étant nous même proches de victimes ou victimes directes de leur oppression, mais le grand spectacle du 28 septembre fut d’une toute autre ampleur. Cette grande messe entérinait la création d’un bloc syndical ultra-autoritaire, regroupant treize organisations autour d’UNSA police et d’Alliance, pour tenter d’écraser aux prochaines élections de décembre les keufs de SGP-FO, les soi-disant « flics de gauche » (FO est historiquement très proche du PS). Derrière ce décor perfide, comble de l’obscène, se sont affichés dans les tribunes de la Bourse du Travail les deux plus grands exécutants de la répression quotidienne, à savoir le ministre agresseur Darmanin et le préfet Nunez, lui-même ancien ministre, qui ont « répondu à l’invitation » pour finalement faire allégeance aux petits chefs de la syndicalo-milice nationale.

Après sa déplorable démonstration de force devant l’Assemblée nationale en mai 2021, accompagnée de presque tous les partis politiques (PS, PC et EELV étaient là, en compagnie des leaders de toute la la droite et des ministres), Alliance investit maintenant les Bourses du Travail ?

On se contrefout des calculs politiques de quelques syndicats de flics. D’ailleurs en sont-ils vraiment ? Il s’agit avant tout pour Alliance, de répandre l’idée d’une gestion toujours plus violente de la société et non de lutter contre un patron. On sait bien qu’il n’y a pas de flics de gauche ou de droite, ce sont tous des soldats de l’État et du capital. Et rappelons-le, la justice a toujours été au service de la police. La colère vient du fait que cette opération ait pu se dérouler sous nos yeux, dans une Bourse du Travail, en présence d’un ministre d’État. En colère qu’aucune organisation syndicale n’ait agi avant pour s’y opposer et qu’aucune non plus ne se soit prononcée sur ce meeting deux semaines après les faits. Comment cela a-t-il pu se réaliser sans opposition, sans résistance ?

Les Bourses du Travail ont eu un rôle profondément émancipateur dans l’organisation de la classe ouvrière il y a une centaine d’années. L’idée même de créer un lieu autogéré, qui échapperait aux structures étatiques comme à l’influence des cartels et des capitaines d’industrie, était foncièrement révolutionnaire, à la fois produit et instrument de l’anarcho-syndicalisme. Tout au long du 19è siècle le mouvement ouvrier tient à bonne distance tout fonctionnaire d’État et les forces de police, compris à juste titre comme les forces répressives du capitalisme. A fortiori, il est impensable des les accueillir dans les murs des Bourses du Travail.

Aujourd’hui encore, elles restent un lieu de résistances, d’échanges, d’élaborations.

Les Nuits Debout en 2016 ont redonné vie à cette Bourse rue du Château d’eau, toute proche de la place de la République, renommée pour l’occasion place de la Commune. Alors la voir foulée par un ministre d’État accusé de violences sexuelles, multipliant les propos racistes, c’en est trop !

Le silence des organisations syndicales qui a entouré cette réunion inquiétante est assourdissant. Assourdissant pour les libertés publiques, inquiétant pour l’autonomie des organisations syndicales.

Il est impératif pour nous de réaffirmer la violence et la menace que représente la présence des flics et de toute force répressive de l’État à l’intérieur des Bourses du Travail. Le mouvement ouvrier n’a de cesse de combattre et de s’émanciper des lois liberticides et de l’exploitation capitaliste. Les flics et toutes les cohortes dites de « sécurité » sont les garants de cet ordre capitaliste et des injustices sociales qui lui sont liées. Il est impossible de banaliser cette présence quand nous combattons sans relâche pour la justice sociale, la fin de l’exploitation et pour l’égalité des droits.

Nous espérons que nombre d’organisations syndicales, de groupes et de collectifs relaieront autour d’elles et eux cette sinistre nouvelle afin que cette infamante présence policière à l’intérieur de la Bourse du Travail, adoubée par les plus hauts représentants de l’État sécuritaire, soit à jamais reléguée au magasin des mauvais souvenirs. Et si d’aventure il leur prenait l’envie de réitérer, soyons présents, en nombre, devant NOTRE Bourse du Travail, pour dénoncer cette exécrable présence.

Coordination contre la répression et les violences policières, 11 octobre 2022

Notes

[1La Commission administrative gère l’utilisation des salles de la Bourse. Elle est composée de délégué.es désigné.es par les organisations syndicales admises en son sein, soit pour la CGT (6 membres), CFDT (4), FO (4), CFTC (2), Unsa Éducation (2) et Solidaires (2).

[2On s’est fait souffrance et sali les yeux en allant consulter le groupe facebook d’Alliance Police nationale...

Localisation : Paris 10e

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