Les Black Blocs expliqués à Eric Ciotti (et à ma grand-mère)

Invité sur une chaine d’informations ultralibérales en continue le 29/04/2016, Eric Ciotti commentait les débordements survenus la veille, lors d’une manifestation contre la loi Travaille ! et proposait de dissoudre les Black Blocs. Nous lui expliquons pourquoi cette proposition n’a pas de sens même si nous comprenons sa crainte à voir ce genre de pratique se généraliser.

Invité sur une chaine d’informations ultralibérales en continue le 29/04/2016, Eric Ciotti commentait les débordements survenus la veille, lors d’une manifestation contre la loi Travaille ! :

Ces groupes extrémistes sont manipulés par des mouvements qu’on connait bien : les antifas, les black blocs que le gouvernement se refuse par ailleurs à dissoudre.

Cette phrase n’a absolument aucun sens. Ou plus précisément, elle en a autant que l’idée d’envisager de limiter la course à pied en interdisant les groupes de joggeurs et de joggeuses, comme si ces derniers étaient invariants dans l’espace et dans le temps et donc bien identifiables de manière définitive. Puisque ce spécialiste des questions de sécurité intérieure ne semble pas connaitre Wikipédia, nous espérons qu’il dispose tout de même d’une connexion internet et qu’il tombera par hasard un jour sur ce court article pédagogique s’il est en mesure de taper son nom dans un moteur de recherche.

Les tactiques de manifestations offensives dites « Black Bloc » consistent principalement à s’anonymiser et user de techniques de déplacement collectif, par exemple en s’habillant en noir, en dissimulant partiellement ou totalement son visage et en défilant en cortèges serrés. Elles complexifient les process d’exfiltrage par la BAC et de surveillance par les agences de renseignement (qui se comportent, de fait, comme des polices politiques) et rendent possible, pour ceux qui le souhaitent, éventuellement en sortant des cortèges puis en les réintégrant, des passages à l’action directe tels que affrontements ou casses de vitrines mais ce n’est ni encouragé ni découragé : chacun-e fait ce qu’il/elle veut. Certain-e-s se préparent à l’avance à agir en groupe mais, là encore, il n’y a aucune obligation et ce n’est même pas toujours d’ailleurs souhaitable.

Un black bloc n’est donc pas un « casseur » (ni nécessairement un flic infiltré, comme le pensent certains complotistes simplets) qui s’agrégerait à une foule de manifestants a posteriori mais l’une des stratégies possibles dont peuvent s’emparer un groupe d’individus pour une raison X à un endroit Y à un moment Z. Sa constitution doit donc se comprendre comme un phénomème éphémère, lié à la conjoncture et sociologiquement poreux. En particulier, un black bloc n’est pas constitué uniquement d’hommes mais comprend également des femmes.

En s’offusquant de la casse des vitrines et distributeurs des banques, le pillage des grandes enseignes du productivisme, le saccage du mobilier urbain plein de publicités hideuses et sexistes, l’incendie des quartiers généraux des multinationales criminelles, les bourgeois, qui défendent leurs intérêts de classe, opèrent dans les médias un enfumage total. L’ordre républicain qu’ils invoquent ne visent qu’à cacher l’extrême violence de la pauvreté et à protéger la pyramide ultra-inégalitaire capitaliste. En s’autorisant de nouvelles formes de lutte, le prolétariat ouvre un champ des possibles et prend conscience de son propre pouvoir. En se rendant ingouvernable, chacun reprend sa vie en main et démontre non seulement l’inutilité mais aussi le parasitisme des dirigeants.

En combinant formes d’action violentes et non-violentes, sans idéaliser les unes ou les autres, sans nier la satisfaction qu’elles peuvent parfois apporter, les black blocs ont le mérite de déplacer la question des moyens de la lutte immédiatement sur celle de l’offensivité. Pour certains membres de ces groupes, la conflictualité avec l’institution policière est assumée car cette dernière mérite d’être combattue par le simple fait d’exister. Ils marginalisent l’argument récurrent : « C’est la police qui a provoqué en premier ! », ce qui est parfois vrai mais parfois également utilisé hypocritement. Si cette position n’est pas unanimement partagée, il est cependant clair que tous les manifestants authentiquement anticapitalistes (ce qui ne nécessite en aucun cas d’avoir une connaissance fine des textes de proposition de lois systématiquement dirigé contre eux, peu importe leur nom) ont tout à gagner à ne pas se désolidariser les uns des autres et à se protéger physiquement face aux violences policières et à la surveillance des polices politiques. Certains ne sont effectivement pas prêt à aller à l’affontement pour diverses raisons. Mais même ces individus non-violents, lors des mouvements sociaux, en adoptant certaines pratiques défensives, en restant bienveillant les uns envers les autres, en résistant mieux au lacrymogène à l’aide d’un masque à gaz, en se protégeant le crane avec un casque de vélo ou de chantier, en se protégeant les yeux avec des lunettes de piscine, de chasse, de soudure, en fabriquant et en portant des banderoles renforcées et des boucliers, en stockant et en distribuant du sérum physiologique et des solutions de maalox, en empêchant les séparations de cortèges, restent offensifs et font le pari comme les autres que le rapport de force peut s’inverser.

En manifestation comme sur internet, Anonymisons-nous ! Protégeons-nous ! Soyons solidaires ! Que la peur change de camp !

Si Eric Ciotti souhaite en savoir plus, il peut toujours consulter les articles suivants liés à l’actualité récente et la question de la violence et des débordements :

Ou encore une réflexion sur le violence paru sur lundi.am

Par ailleurs, avant d’aller en manif, nous lui conseillons la lecture de :

Mais qu’il sache qu’il s’exposera alors à des violences policières :

Et puisqu’on est jamais mieux servi que par les personnes concernées, des brochures sur Seattle(1999), Nice(2000), Gênes(2001), Evian(2003), Strasbourg(2009) sont aussi disponibles sur infokiosques.net.

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