Compte-rendu de la comparution des quatre inculpés de Tolbiac

Jeudi 17 mars, à l’issue de la manifestation contre la « loi travail », le mot d’ordre de se réunir sur le site de Tolbiac de l’université Paris 1 est maintenu. Entre 17h30 et 18h30, beaucoup de monde se réunit devant la fac. Certains rentrent à l’intérieur, d’autres pas. La police intervient pour dégager tout le monde. Plusieurs personnes ont été arrêtées, quatre de ces personnes ont été présentées samedi 19 mars devant la 23e chambre du tribunal de Paris, c’est la chambre des comparutions immédiates.

Le tribunal le samedi, nous sommes nombreux à ne pas connaître. Tout le monde pensait d’ailleurs que c’était fermé. En fait, non. Une chambre correctionnelle est ouverte ce jour pour accueillir les procédures de comparution immédiate. Beaucoup de camarades se sont passés le mot et nous sommes nombreux à être présents dans le hall, devant la salle d’audience. On échange quelques mots, on boit un café et on s’inquiète surtout de savoir s’il y en a qui vont dormir en prison ce soir.

Quand la salle ouvre, le flic chargé de contrôler l’entrée de la salle est assailli. Tout le monde veut rentrer, mais tout le monde ne rentrera pas, il faut donner au flic une bonne raison de rentrer : trois personnes maxi par inculpé. Dans la salle il y a une trentaine de places, mais elles ne seront pas toutes prises. A l’entrée, la police fait son travail de chien de garde et écoute bien les consignes : pas trop de monde à l’intérieur, il ne faut pas que ce soit le bordel.

L’audience s’ouvre sur d’interminables interruptions de délais [1]. Puis nos quatre camarades arrivent dans le box. Des sourires sont échangés avec la salle, on est content de les voir. Une camarade présente quand même les stigmates de la violence de jeudi : sur son front, un énorme pansement, sur son blouson et son t-shirt du sang séché, le sien. Un autre présente aussi un strap aux doigts. Venus en soutien d’autres présentent les blessures de Tolbiac : hématomes, poignet cassé et genoux doublé de volume.

A 14h30 leur audience est ouverte, dans le hall devant la salle on entend râler tous ceux qui n’ont pas pu rentrer. Les flics ont la pression, les camarades dans le box entendent, ça leur fait du bien.

L’audience s’ouvre avec le rappel des faits qui leurs sont reprochés : pour les quatre, ils comparaissent pour violences sur agent dépositaire de l’autorité publique n’ayant pas entraîné d’ITT. On leur reproche d’avoir jeté des projectiles sur la police (des pierres ou des canettes). Ils seraient trois à avoir résisté à leur arrestation. Un camarade a refusé les prélèvements biologiques, la prise de photos et la collecte de ses empreintes digitales. Enfin, la camarade est également accusée d’outrage pour avoir insulté les flics qui l’ont arrêtée, celle-là même qui a du sang plein les vêtements.

Puis vient la fameuse question posée lors de toute comparution immédiate : « Souhaitez-vous être jugé aujourd’hui ou sollicitez-vous un renvoi pour préparer votre défense ? Dans ce cas, le renvoi sera accordé et le tribunal devra alors se prononcer sur votre remise en liberté, votre contrôle judiciaire ou votre maintien en détention. » Deux des quatre enquêtes sociales ne sont pas parvenues encore au juge, c’est un peu la pagaille : un ballet incessant de gendarmes et greffiers va et vient dans la salle.

Les quatre répondent qu’ils souhaitent avoir le temps de préparer leur défense. Le tribunal examine alors les « personnalités » de chacun et chacune. Le juge lit les éléments de l’enquête sociale. On apprend alors qu’ils sont lycéens, étudiants, chômeurs, qu’ils ont parfois un boulot, parfois pas. Leurs proches s’étaient organisés avec les avocats pour apporter tous les documents qui leur serviront de « garanties de représentation » : leur domicile, leur lieu de formation, leur job.

Personne n’a de questions sur leur vie. En tout cas, pas plus que ce qui a été dit. C’est donc au tour de la procureure de faire ses réquisitions concernant le régime sous lequel ils vont comparaître à leur prochaine audience.

La procureure attaque très fort, elle essaye de rappeler le contexte dans lequel se sont déroulées les arrestations des quatre prévenus. Elle se base sur un PV de la police qui raconte que la manif du 17 mars s’est terminée devant Tolbiac, que du monde est rentré violemment dans la fac, que la présidence de l’université n’avait d’autres choix que de faire intervenir la police. La procureure va même jusqu’à dire que la blessure au front de notre camarade dans le box est probablement due à des jets de projectiles des manifestants. D’après elle, l’intervention de la police s’est faite à l’occasion d’importants troubles à l’ordre public et cela prévaut devant la liberté d’expression.

La procureure souligne que les quatre personnes qui comparaissent ne sont pas toutes accusées des mêmes faits, et qu’elle a fait l’effort avec la police d’individualiser au maximum les faits qui sont reprochés aux uns et aux autres.

Elle trouve néanmoins que c’est une bonne idée de solliciter le renvoi. Elle juge les garanties de représentation fournies par les prévenus satisfaisantes. Pour les quatre elle requiert : un placement sous contrôle judiciaire avec pointage hebdomadaire dans le commissariat de leur commune, la justification d’un emploi, d’une recherche d’emploi ou d’une formation et enfin l’interdiction de rentrer en contact avec les autres prévenus.

Le tribunal suit ces réquisitions et les 4 personnes sont remises en liberté sous contrôle judiciaire.

On aurait pu craindre beaucoup plus des réquisitions de la procureure. Ils évitent la case prison pour ce jour, c’est un soulagement, mais le contrôle judiciaire est une mesure qui sert à rappeler aux personnes qu’ils demeurent sous la main de la justice et de la police. D’un certain point de vue, on ne peut ignorer la pression qui a pesé sur la salle d’audience. Dans le hall, devant la porte, au moins 60 personnes se sont rassemblées en soutien aux inculpés, dans la salle nous étions une quinzaine. La veille devant le commissariat du 5e une vingtaine de personnes étaient venus réclamer la libération des gardés à vue et s’étaient heurtés à une place fortifiée de flics en gilets pare-balle et mitraillettes ; une heure plus tard ils étaient déferrés. En étant présent chaque fois qu’une personne est mise en cause ça peut l’aider. D’un autre point de vue, que cache l’écart qu’il y a entre la présentation de la manif et de l’occupation par la procureure et ces réquisitions ? Ne serait-ce pas simplement l’absence d’éléments permettant de mettre en cause nos camarades ? Ou parce que les autorités ont conscience que la BAC a franchi les lignes rouges de la brutalité devant des centaines de témoins et que ça risque de faire traînée de poudre. Pourquoi avoir insisté sur les efforts mis en place pour individualiser les procédures ? Précisément parce qu’il n’a pas été facile aux flics et à la procureure de monter des dossiers qui laisseraient croire que ces personnes agissaient en dehors de tout contexte de répression et de violences policières. Elles ont été importantes ce jour-là, plusieurs personnes ont été blessées, se sont retrouvées aux urgences, les photos et vidéos qui commencent à affluer sur internet (et pas seulement à Paris) en témoignent.

Leur prochaine audience se tiendra le 9 mai à 13h30 devant la 23e chambre, soyons présents ! Ne relâchons pas la pression !

Notes

[1L’interruption des délais, c’est cette carotte que la justice met à des tas de personnes chaque jour. On te dit que ton audience a commencé pour mettre fin au délai de 20 heures prévu par la loi entre ton déferrement au tribunal et le moment où ton audience doit commencer, faute de quoi, si ce délai est dépassé, ton avocat pourrait invoquer la nullité de la procédure. Une fois le délai interrompu, on te dit que ton affaire sera vue plus tard dans l’après-midi, puis on te remet dans ton trou.

Mots-clefs : justice | arrestation
Localisation : 1er arrondissement

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