La psychose post-Charlie touche aussi l’Institut des langues orientales

Un exemple de la manière dont nos vies sont transformées par la domination policière.

J’étudie l’arabe levantin à l’Inalco [1]. Depuis la fusillade dans les locaux de Charlie Hebdo, on nous a collé, comme dans nombre d’autres endroits, des chasseur-euse-s de pirates à l’entrée de l’établissement.

Jusqu’à aujourd’hui, j’ai accepté, comme l’écrasante majorité des étudiant-e-s, de montrer patte blanche à l’entrée, en ouvrant mon sac et en présentant ma carte d’étudiant-e (ou ma pièce d’identité les jours où j’avais oublié ma carte d’étudiant-e). En tirant la gueule bien sûr.

Tout le monde tire la gueule, mais tout le monde accepte. Comme on a accepté le fait que des hommes en camouflage patrouillent les rues avec un flingue en bandoulière depuis 20 ans ! [2]

Mais ce matin, j’ai oublié ma carte d’étudiant. Et là, à nouveau, devant la mine impassible de l’agente Securitas, mon sang ne fait qu’un tour. Je commence par dire calmement que je n’ai pas ma carte. Elle me rétorque qu’il faut que je présente une pièce d’identité et que j’inscrive mon nom sur un formulaire posé à côté d’elle.

Pas de pièce d’identité. Je lui dit que je n’ai pas de temps à perdre avec leurs fantasmes sécuritaires, qu’un attentat faisant dix morts tous les dix ans ne constitue pas une menace. Elle se braque, me bloque le passage, répète qu’il faut une pièce d’identité. Je me braque aussi, ras-le-bol de faire des concessions sur nos libertés tout le temps.

Elle appelle du renfort : deux mecs en rouge débarquent et bombent le torse, me répètent la même chose que leur collègue. Je suis soudainement infantilisé, réduit à mon statut de sujet. On me dit que c’est comme ça, que je n’ai pas le choix. Obéir, me plier à la sacro-sainte injonction de la loi anti-terroriste. Je ne me suis jamais senti en danger dans cette société, si ce n’est dans mon rapport conflictuel à l’État, mais là je dois intégrer les angoisses sécuritaires d’une majorité qui vit sa vie dans la peur de l’Autre.

Je leur dis qu’ils sont des robots, des petits soldats, qu’il n’y a rien qui justifie que je doive me soumettre à un contrôle de papiers pour aller en cours. Puis je me casse. Ma prof arrive, me convainc de revenir, dit qu’elle va essayer de me faire rentrer. On revient vers la petite soldate, qui reste imperturbable : « Il faut qu’il présente ses papiers ». Je lui demande « Et les étudiants sans papiers, qu’est-ce qu’ils font dans ce cas, s’ils n’ont pas leur carte d’étudiant ? » Elle me répond : « Ils rentrent chez eux ».

Tout est contenu dans cette réponse : accepte ou ferme ta gueule, intègre les règles ou reste chez toi.

Au final, la secrétaire du bureau des études arabes vient présenter mon certificat de scolarité. La petite soldate ne veut toujours pas céder, transférant sa responsabilité vers la sécurité de l’université, qui finit par accepter de me laisser passer, non sans me sermonner comme un collégien : « Il ne faut pas nous insulter. Si vous nous insultez, nous ferons un rapport et vous serez exclu de l’Inalco ».

« Petits soldats », on fait pire comme insulte. Je décide de ne rien ajouter, je les laisse parler. Je me dis que je m’en fous royalement s’ils m’excluent de leur système de reproduction des élites. Tout ce que je veux, c’est apprendre l’arabe pour parler avec mes potes de Palestine et de Syrie. Pour certain-e-s, comme Alain Bauer [3], c’est sans doute déjà suspect.

Pendant ce temps, un défilé ininterrompu d’étudiant-e-s continue de passer docilement par le checkpoint de l’entrée, sans qu’à aucun moment qui que ce soit ne s’oppose à ce qui est déjà devenu une habitude.

C’est comme si tout le monde acceptait de nier l’évidence : les terroristes qui ont mené des actions en Europe ces vingt dernières années avaient quasiment tous des papiers européens en règle. Beaucoup étaient même nés en Europe. Celui ou celle qui voudra se livrer à une attaque en règle présentera donc gentiment ses papiers comme tout-un-chacun et cachera son arme sous ses habits. Aucun-e agent-e de sécurité ni aucun-e militaire en promenade n’y pourra rien changer...

Mais encore une fois, la raison d’État l’a emporté. Le désert gagne du terrain.

Notes

[1I.n.a.l.c.o. institut national des langues et civilisation orientales au 65 rue des Grands Moulins paris 13° métro BFM, l.14

[2Le plan vigipirate est en vigueur de manière continue depuis l’attentat de Villeurbanne le 8 septembre 1995.

[3Alain Bauer est un conseiller en sécurité des gouvernements, enseignant en criminologie au CNAM et ami intime de Manuel Valls, qui contribue à vendre de la peur, notamment par le biais de bouquins qui caricaturent la réalité et livrent des analyses géopolitiques douteuses. Partisan de la prévention situationnelle, c’est notamment lui qui a, en 2007, acheté à tous les chefs de la DCRI des exemplaires de « l’insurrection qui vient » en les accompagnant d’une note les invitant à se méfier de l’ultra-gauche. C’était très peu de temps avant l’affaire Tarnac. Plus récemment, celui-ci affirmait, avec tout le professionnalisme qui le caractérise, que la plupart des djihadistes s’entraînaient sur « Call of Duty ».

Localisation : 13e arrondissement

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