4 octobre 1936, Londres : la bataille de Cable Street

Le 4 octobre 1936, des centaines de milliers d’antifascistes se rassemblent dans un quartier de l’Est de Londres afin de contrer une marche du parti fasciste anglais. Cette journée combattive et victorieuse restera connue dans les annales comme la bataille de Cable Street.

Introduction

La foule est dense ce 4 octobre 1936 aux environs de la station de métro Aldgate à Londres. Régulièrement des « They Shall Not Pass » [1], ou des « Down with Fascism » [2] retentissent, et des clameurs s’élèvent de la foule. Elles viennent notamment de Cable Street, où la police charge violemment les barricades dressées par les antifascistes. On estime qu’entre 100 000 et 500 000 personnes sont rassemblées dans le East End de Londres en ce dimanche après-midi pour bloquer la marche du BUF [3], le parti fasciste anglais. Le parti de Mosley, violemment antisémite, a prévu de réaliser un défilé fasciste ce jour-là à travers le East End de Londres, quartier où vivent la majorité des juif·ve·s de Londres. Mais la foule compacte réunie face à eux empêche tout départ de la place Royal Mint, où 2000 à 3000 partisans du BUF sont rassemblés.

Initialement, ils voulaient emprunter Leman Street, arriver à Aldgate, puis traverser le East End par Commercial Road ou Whitechapel Road. Le chef de la police de Londres propose alors aux Mosleyites un parcours alternatif dans le East End, passant par Cable Street.

Carte (approximative) résumant la situation du 4 octobre 1936

En bons supplétifs des fascistes, les quelques 6000 agents de la police et de la police montée tentent de leur frayer un chemin sur l’étroite Cable Street à coup de violentes charges qui laissent de nombreux·se·s blessé·e·s au sol du côté des antifascistes. Déjà le matin, ils avaient chargé une marche de l’EMAF [4] — le mouvement des vétérans de la 1re guerre mondiale contre le fascisme — sur Whitechapel road, donnant le ton pour la journée.

La police tentant de frayer un chemin pour une voiture remplie de fascistes
Jewish Museum, London

Mais c’est sans compter sur la détermination de la foule, présente depuis le matin : plusieurs barricades ont été dressées sur Cable Street, pour l’une d’entre elles un camion a été mis en travers de la rue et renversé, du matériel d’un chantier de construction — de la tôle, des échelles, des briques — à proximité ainsi que des meubles et des matelas apportés par les habitant·e·s sont entassés, si bien que l’avancée de la police devient vraiment difficile. Le sol est dépavé à la pioche, comme quoi les bonnes habitudes ne se perdent pas. À cela s’ajoute qu’à chaque charge, les policiers doivent faire face à des pluies de briques, de bouteilles de limonade sous pression, ainsi que des poubelles, des légumes pourris et le contenu des pots de chambre versé depuis les fenêtres par les habitant·e·s. Pour contrer la police montée, des billes sont jetées au sol. La foule est diverse, bien sûr énormément de juif·ve·s du quartier, premières personnes concernées par la haine du BUF, sont présent·e·s, mais il y aussi des dockers irlandais catholiques, des travailleur·euse·s ou des militant·e·s communistes. L’appel à l’autodéfense populaire lancé par les organisations juives (notamment le JPC [5] — le conseil des personnes juives — et l’EMAF) a été largement suivi.

Barricade avec un camion renversé sur Cable Street
La police tentant d’enlever une barricade de Cable Street

Par crainte des dégâts matériels, les fascistes arrivent dans des voitures dont ils ont remplacé les fenêtres par des filets. Mosley arrive une demi-heure en retard dans une voiture escortée par des motards fascistes. Finalement, toute marche dans le East End est clairement impossible pour le BUF. Aussi, la police leur propose d’aller plutôt faire un tour vers Hyde Park et Victoria, à l’ouest donc, dans la direction opposée à la marche planifiée. Ils se dispersent donc vers l’ouest, déconfis et humiliés par la pression populaire. Une manifestation victorieuse de centaines d’antifascistes les suit sur Tower Hill. Ce jour-là à Cable Street, les fascistes ne passèrent pas.

Quelques éléments de contexte

En 1936, cela fait quelques années que le fascisme s’est implanté en Europe, et que l’antisémitisme gagne toujours plus de terrain. En Italie et en Allemagne, Mussolini et Hitler sont désormais au pouvoir ; tandis qu’en France, les ligues d’extrême droite se portent bien et que la guerre civile espagnole qui verra la victoire de Franco débute juste. La Grande-Bretagne ne fait pas exception à cette dynamique fascisante, notamment avec Sir Oswald Mosley. Ce dernier est issu de l’establishment anglais : c’est un lord, il a été parlementaire et a appartenu successivement au parti conservateur et au parti travailliste. Il fonde un premier parti d’extrême droite, le « New Parti », qui ne rencontre pas un grand succès grâce aux antifascistes qui perturbent régulièrment les réunions. Après avoir rencontré Mussolini, il préfère changer de nom et fonde le British Union of Fascists (BUF) — l’union britannique des fascistes — en 1932. Comme les autres partis fascistes d’Europe, le terreau de ce parti est l’antisémitisme. Au cours des années 1930, les meetings et défilés fascistes se multiplient en Angleterre, et la rhétorique du parti trouve un bon relai médiatique, notamment par le journal le Daily Mail.

Mosley inspecte ses troupes avant la marche
Jewish Museum, London

Dès 1933, de nombreux·ses juif·ve·s d’Angleterre se mobilisent et s’organisent pour contrer l’ascension du BUF. À Londres, où on estime que 180 000 juif·ve·s résident, c’est dans le quartier populaire du East End, et plus particulièrement le quartier Stepney que ces dernier·e·s vivent. C’est ainsi que nombre des organisations d’autodéfense voient le jour dans ce quartier afin d’attaquer les fascistes qui distribuent leur propagande. On compte ainsi la Zionist League of Jewish Youth [6], la Jewish United Defense Association [7], l’EMAF, ou bien la Legion of the Blue and White Shirts, cette dernière terrorisant littéralement les mosleyites.

Article de The Jewish Chronicle de 1936 appelant à la constitution de comités d’autodéfense
Jewish Chronicle

Étant donné que légalement à l’époque, il n’est possible de faire annuler un événement — quand bien même des discours de haine y sont prononcés — que si celui-ci est la cause d’un trouble à l’ordre public, la stratégie des antifascistes afin de faire reculer le BUF est donc de perturber les meetings et les défilés. Une fois que c’est le zbeul, en général l’événement est interdit. Ainsi, sur l’année 1936, pas moins de 57 rassemblements de fascistes sur 117 ont été perturbés par les antifas. La mobilisation populaire est observée partout, de Londres jusqu’aux petites villes. Elle peut atteindre des proportions gigantesques, comme en septembre 1934 où 120 000 antifascistes se sont rassemblé·e·s à Hyde Park à Londres.

La police contient a foule le 9 septembre 1934 à Hyde Park
National Media Museum / SSPL

Dans l’ensemble de la population, le principal parti considéré comme activement antifasciste à l’époque est le CPGB [8], parti communiste de Grande-Bretagne. Suite à une volte-face stratégique de l’Internationale Communiste en 1935, la stratégie du CPGB à partir de cette année-là est d’appeler à un Front Populaire antifasciste, qui brasse donc assez large. C’est ainsi que beaucoup d’antifascistes d’y retrouvent, sans forcément partager les idées du parti. Sur un plan tactique, les modes d’action du CPGB s’adoucissent en vue de gagner une certaine « respectabilité » compatible avec la social démocratie anglaise. Le CPGB soutient donc avec des pincettes la confrontation directe avec les fascistes.

La semaine précédant la manifestation

Début octobre 1936, le BUF planifie une marche à travers le East End de Londres. Très vite, les habitant·e·s du quartier s’organisent et font circuler une pétition pour demander l’annulation de cette marche. Grâce à une forte mobilisation, iels récoltent près de 100 000 signatures en deux jours, et le 2 octobres, iels transmettent cette demande d’interdiction de la marche aux autorités.

Pétition du JPC adressée aux autorités le 2 octobre 1936
de The National Archives, London

Cependant, ces dernières leur rétorquent qu’il n’est pas possible d’annuler la marche du BUF, au nom de la liberté d’expression. La marche aura donc bien lieu le 4 octobre. Face à cette réponse, les quartiers populaires du East End s’organisent et appellent à bloquer physiquement la marche. Pendant deux jours, iels feront du porte-à-porte, distribueront des tracts, écriront des tribunes afin de mobiliser un maximum de monde le dimanche.

Appel dans The Jewish Chronicle du 2 octobre 1936 à bloquer la marche du BUF
Jewish Chronicle

Pendant ce temps au CPGB, c’est un peu confus. Les instances dirigeantes du Parti Communiste ont peur des possibles débordements en cas de blocage physique de la manifestation du BUF. Ainsi, le parti communiste de Londres préfère d’abord appeler à déserter le East End et à plutôt aller à Trafalgar Square (très loin donc du East End), où un Rally de soutien aux républicains espagnols est organisé le 4 octobre. Voici un de leurs tracts :

Tract distribué par le Parti Communiste appelant à déserter le East End pour se rendre à Trafalgar Square

Cette décision de déserter est vécue comme un outrage par un certain nombre de militant·e·s de terrain, et particulièrement les juif·ve·s du parti. Iels feront donc pression pour appeler à la marche, et finalement le Parti Communiste cèdera à la pression et appellera à se rassembler à 14h à la station Aldgate.

Finalement, le jour J, la manifestation antifasciste est le succès décrit plus haut.

Quelques enseignements

En vrac quelques enseignements qu’on peut tirer de cet événement, et quelques parallèles qu’on peut dresser avec des événements actuels :

  • Le rôle des policiers comme supplétifs et protecteurs des fascistes a été très clair ce jour-là. En réalité, les affrontements n’ont pas eu lieu entre les antifascistes et les mosleyites, mais entre les antifascistes et la police.
  • La marche des fascistes a été autorisée par les autorités de l’époque au nom de la sacro-sainte liberté d’expression. Quitte à nier l’humanité d’une partie de la population, la priorité du gouvernement d’alors a été de garantir la liberté des fascistes.
  • Les instances dirigeantes du parti communiste londonien étaient prêtes à trahir le combat antifasciste, et n’ont cédé que grâce à la pression des militant·e·s de base, pour la majorité juif·ve·s.
  • Les fascistes du BUF ont bénéficié du soutien de certains médias, notamment le Daily Mail, par une propagande antisémite quotidienne et une (extrême)-droitisation des sujets traités.
  • La stratégie de l’extrême droite a été de se montrer, pour étendre ses idées, avec l’idée que même une mauvaise publicité reste une publicité. Ainsi, malgré l’humiliation complète des fascistes du BUF ce jour-là, ils clameront avoir gagné 2000 adhérents dans les jours qui suivirent, (c’est aussi une preuve que le traitement médiatique de l’événement a été plutôt en leur faveur).
  • Bien sûr, les médias ont ensuite glosé sur la violence des antifascistes lors de la bataille. Ils ont rendu hommage aux familles des vitrines brisées pendant les affrontement, allant même jusqu’à accuser les manifestant·e·s d’avoir lancé un enfant dans une vitrine, voyez plutôt :
Vitrine après la bataille de Cable street
Jewish Museum, London
Le mythe de l’antifasciste lanceur·se d’enfant n’a heureusement pas perduré.

Note

Pour cet article, les sources sont essentiellement en anglais.
La majeure partie provient du chapitre 1 du livre Antifa : the antifascist handbook de Mark Bray, accessible gratuitement ici
Les images proviennent du site http://www.cablestreet.uk/
Un récit de la journée par un militant communiste présent à la station Aldgate ce jour-là : http://libcom.org/library/fascists-and-police-routed-battle-cable-street
La page wikipedia donne quelques éléments également : https://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Cable_Street

Notes

[1« Ils ne passeront pas », repris du slogan antifasciste espagnol « ¡No pasarán ! »

[2« À bas le fascisme »

[3British Union of Fascists, parti créé et dirigé par Sir Oswald Mosley

[4Ex-Servicemen’s Movement Against Fascism

[5Jewish People Council Against Fascism and Antisemitism

[6Ligue Sioniste de la Jeunesse Juive

[7L’association de Défense Juive

[8Communist Party of Great Britain

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