Manif du 22 février à Nantes (2/3) : chronologie d’un matraquage médiatique

Complémentaire de la répression policière, le traitement partial et partiel de cette journée de manifestation par les médias a amplement fait le jeu du gouvernement. Retour sur un timing parfait par un membre du collectif francilien de soutien à NDDL qui publie également, à propos cette journée, un récit des faits, et une analyse de la stratégie policière et politique.

Bien souvent absente de nos luttes, lorsque la médiatisation braque son projecteur sur nos mobilisations, elle le fait en se nourrissant de nos humeurs et de nos émotions davantage que de nos idées. Tel un rouleau compresseur elle aplatit le sens pour ne laisser qu’une flaque d’émotions confuses à digérer aux spectateurs. On ressasse le même message, bâclé, répété, amplifié et dicté par les politiciens, jusqu’à l’indigestion et l’abolition de tout esprit critique qui pourrait douter de la réalité de ce qu’on lui assène.

Dès 15h30, samedi dans l’après-midi, l’information-sensation bascule de Kiev vers Nantes : une dépêche AFP de 15h30 fait "dégénérer" la manifestation de Nantes alors que les premières grenades lacrymogènes tombent seulement sur le Cours Franklin Roosvelt. Reprise par Libération, FranceTVInfo, La Croix et tous leurs pairs, l’information dressait un tableau de Nantes assiégée et saccagée par des centaines de « casseurs ». Le décor est planté pour la boule de neige médiatique qui veut que la première publication (l’AFP) donne le ton à tout ce qui sera publié dans les heures suivantes.

Vers 19 h Manuel Valls, en déplacement à Athis-Mons, pointe déjà du doigt « l’ultra-gauche terroriste » et des "black blocs" venus de toute la France et de l’étranger pour « casser du flic ». La bonne recette de Tarnac : un poil de situation chaotique, un discours politique bien préparé et un timing bien rodé sur fond d’images-choc, et la magie du petit écran fait le reste : le téléspectateur du 20 h peut tout à la fois s’indigner, se trouver un bouc-émissaire et recevoir l’assurance du ministre de l’intérieur que tout sera mis en oeuvre pour que les choses rentrent "dans l’ordre".

Peu après, Ayrault fait écho en « saluant le travail du préfet et des forces de l’ordre » et en dénonçant des « violences inacceptables » incompatibles avec « le droit de contester et de manifester en démocratie ». Enfin le lendemain matin, le préfet, qui visiblement ne doit pas se situer en démocratie puisqu’en dernière minute il avait annoncé à l’ACIPA l’interdiction d’accéder au centre ville, organise une conférence de presse et peint un tableau noir où la ville de Nantes n’aurait jamais connu de telles violences, de mémoire, et où les affrontements n’auraient pas atteint une telle ampleur depuis le sommet de l’OTAN (que le préfet confond avec l’automne) à Strasbourg en 2008 (dixit un CRS). Il pointe la responsabilité d’organisateurs qui seraient la vitrine « institutionnelle d’un mouvement armé » basé à la ZAD. La communication institutionnelle se met au diapason du politique pour achever de désigner des coupables à l’opinion publique.

Le soir même du 22, le communiqué commun de l’ACIPA, du Cedpa, des Zadistes et du réseau COPAIN se félicite d’une mobilisation réussie, avec 520 tracteurs, 60 000 personnes et un cortège néanmoins festif. Il pointe surtout du doigt la responsabilité des forces de l’ordre dans la situation de la journée : le verrouillage du centre-ville par un important dispositif policier et le détournement du cortège viennent s’ajouter à une longue suite de mutismes, vexations et répressions qui émaillent la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes et légitiment « la colère » d’opposants qui ne choisissent pas tous les mêmes « manières de s’exprimer ».

Le communiqué est peu repris et le rouleau médiatique continue sa route tout au long de la journée de dimanche en assénant la vision de Nantes en feu, de flics blessés et de « black blocs » omniprésents dans une vaste opération de saccage concertée et planifiée. On interroge à qui mieux mieux des riverains « sous le choc » des affrontements, des manifestants déçus des violences, des nantais émus de la casse de "leur" mobilier urbain. Le tableau apocalyptique est brossé, la peur qui fait peur peut faire son office au journal de 20h.

EELV se sent obligée de dénoncer les violences pour préserver la facede Cécile Duflot lors du prochain conseil des ministres : Ayrault n’a pas manqué de la rappeler implicitement à l’ordre en soulignant "ambiguïté" de ses positions. Il faut dire que la veille elle avait osé soutenir la manifestation de Nantes.

Ce n’est qu’en fin de journée de dimanche que réussissent à se faire entendre les témoignages qui décrivent une ville sous tension et sous forte surveillance policière dès le départ du cortège, ainsi qu’une vaste offensive des flics, particulièrement violente et rapide à partir de 15h30 et jusqu’en milieu de soirée, qui finira par s’en prendre à tous les manifestants confondus.

Des photos de blessures graves occasionnées par les Lanceurs de Balle de Défense (LBD, le successeur du flashball) commencent à être publiées sur des blogs et les réseaux sociaux et des témoignages de personnes installées après la manifestation sur la Place du Commerce, au Square Daviais et devant l’Hôtel Dieu font état d’une offensive soudaine des forces de police, gazant et arrosant aux lances à eau une foule dense, surprise, interrompant des prises de parole et obligeant des bars à ranger en catastrophe leurs terrasses.

Une victime d’un tir dans le visage. Photo Yves Monteil

Lundi les communiqués de collectifs, les articles d’analyse et de témoignages fleurissent sur les blogs, médias militants et réseaux sociaux ; la communication se nuance, les médias reprennent le témoignage de Quentin, le charpentier de 33 ans qui a perdu son oeil sur le parking de la Gloriette du fait d’un projectile. Le journaliste de Rennes TV qui suivait les évènements témoigne également des blessures qu’il a subies aux jambes du fait de l’explosion d’une grenade. On parle de 20 personnes hospitalisées chez les manifestants contre 7 chez les gendarmes, on parle d’une cinquantaine de blessés (dont 13 de tirs à la tête par flashball et LDB) pris en charge par l’équipe médicale de la ZAD, de 14 personnes interpellées. Cette dernière publie d’ailleurs des conseils aux personnes blessées.

Françoise Verchère, conseillère générale FDG de Loire-Atlantique, dans une lettre à Valls, s’inquiète que ce petit nombre d’interpellations présage une descente plus conséquente sur la ZAD par la suite en vue interpeller de prétendus responsables ; elle dénonce également un aménagement du conflit avec un laisser-faire des autorités qui ont dégarni les abords de l’agence Vinci saccagée, et des engins de chantier incendiés. Dans sa formulation, la lettre taxe les services de police d’incompétence et joue la dissociation casseurs-manifestants, que le communiqué unitaire des organisateurs avait soigneusement évité.

Les médias se partagent entre une analyse des responsabilités, un portrait caricatural des black blocs, un chiffrage des dégâts de l’avant-veille et des brèves sur les condamnations lourdes, en comparution immédiate, de 5 des interpellés. Les chicaneries politiques habituelles opposent PS et UMP, avec le sempiternel échange d’amabilités sur l’incompétence de chacun.

Les médias dansent avec les autorités un ballet de vieux couple, se nourrissant de la superficialité des évènements et se contentant d’y coller les messages glanés ici et là au gré des prises de parole politiques ou d’échos qui retentissent plus ou moins fort dans l’émotionnel populaire. A la fin il n’en reste dans l’imaginaire télévisuel que des paysages enflammés et enfumés qui englobent tout Nantes dans un enfer de saccages perpétrés par des hordes de silhouettes fantomatiques, masquées et armées de pavés.

On y colle ensuite le visage grimaçant de Valls qui promet la damnation des insurgés issus d’une obscure mouvance terroriste internationale. Et au final, pour clore l’évènement, un chiffrage exhorbitant et abstrait des dégâts et l’assurance qu’on a condamné les coupables (du moins ceux qui ont la malchance de servir de boucs émissaires). Il n’y a guère que le visage meurtri de Quentin qui dépare au tableau et qui questionne sur la réalité de ce qu’il s’est réellement passé ce jour-là à Nantes, et qu’on n’aura pas lu dans les journaux. Mais les journalistes n’en ont cure (quatre articles seulement s’en feront l’écho), ils sont déjà passés à la matraque médiatique suivante.

Quentin, évacué après un tir de flashball qui l’a éborgné. Photo d’Yves Monteil.

Quant au gouvernement, il leur dit merci et peut préparer un peu plus sereinement son offensive sur Notre-Dame-des-Landes. Il ne faudra pas s’étonner ni pleurer de voir se faire courser et caillasser les journalistes de BFMTV ou des Inrocks la prochaine fois.

Lunerai, du collectif parisien de soutien à NDDL

Mots-clefs : NDDL

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