Crise sanitaire dans le 93 : vous ne confinerez pas notre colère !

Point de vue de profs en colère sur la crise en cours et notamment les inégalités criantes qu’elle accentue.



La crise sanitaire que nous affrontons est d’une rare violence. Elle impose une gestion performante et précise, au plus près des événements qu’il ne s’agit pas tant d’accompagner que d’anticiper par des mesures fortes et adéquates. Malheureusement, force est de constater que cela n’a jamais été le cas.

La chronologie témoigne de l’impéritie d’un exécutif qui semble méthodiquement déterminé à insulter l’intelligence : Agnès Buzyn affirmant, avant de démissionner, que « le risque de propagation du coronavirus dans la population est très faible » ; Emmanuel Macron s’affichant au théâtre le 6 mars pour inciter les Français·e·s à sortir ; Jean-Michel Blanquer qui pérore en affirmant n’avoir jamais « jamais envisagé la fermeture totale, de toutes les écoles de France », huit heures avant d’être désavoué par le chef de l’État qui profite de l’occasion pour appeler toutes et tous, « même les plus vulnérables », à se rendre dans les bureaux de vote pour finalement annuler le second tour des municipales ; Sibeth Ndiaye qui échoue à dissimuler l’indigence des moyens mobilisés et achève de se décrédibiliser par ses déclarations contradictoires sur les masques ; etc., etc., etc.


Sans même évoquer la gestion calamiteuse de la crise de l’hôpital public, le « scandale d’État » de la pénurie de masques [1], le démantèlement du dispositif de préparation à une crise sanitaire majeure mis en place en 2007 à la suite de l’épidémie de grippe aviaire, le constat est accablant…


De toute évidence, pendant que l’exécutif se paie de mots en déployant une rhétorique martiale affligeante. La lutte contre le virus et le maintien à flot de la société repose en grande partie et plus que jamais sur les travailleuses et les travailleurs « invisibles » et précarisé·e·s les plus exposé·e·s aux risques, en majorité des femmes [2]. Femmes, que le gouvernement, par ses réformes successives (loi Travail, « réforme » de l’assurance chômage, « reforme » des retraites, blocage sur le congé parental au niveau européen [3]) continue à précariser encore un peu plus alors même que l’égalité hommes/femmes était censée être l’un des piliers du quinquennat d’Emmanuel Macron même si dès le début nous n’avions guère d’espoir en la matière [4].

Le président de la République va même jusqu’à appeler au retour des « jours heureux », une référence directe au programme du Conseil national de la Résistance pour lequel l’intérêt général devait toujours primer sur l’intérêt particulier et qui a permis entre autres de créer la Sécurité sociale et de renforcer les services publics, alors même qu’il s’est évertué à poursuivre la destruction de ce qu’il reste de ce bel héritage qui coûte comme tant d’autres choses « un pognon de dingue ». Par contre le gouvernement est très prompt à trouver de l’argent pour aider les grandes entreprises françaises les plus polluantes sans aucune contrepartie sociale et environnementale [5] alors même que nul n’ignore que la pandémie actuelle trouve ses sources dans nos modes de vie et nos choix de développement économique [6] qui restent aveugles aux innombrables cris d’alarme des scientifiques du monde entier concernant l’urgence de la crise climatique.


Alors forcément quand cette triste équipe nous fait savoir que les élèves reprendront le chemin des établissements scolaires à partir du 11 mai, l’émoi est légitime !


Cette annonce d’Emmanuel Macron aurait pour fondement la lutte contre les inégalités. Mais de qui se moque-t-on ?


Quand nous nous sommes mobilisé·e·s à de nombreuses reprises contre les « réformes » du lycée professionnel et général en pointant du doigt le creusement inévitable des inégalités de telles mesures, nous n’avons reçu, au mieux, que du mépris et les « réformes » ont été menées tambour battant sans aucune concertation et dans une improvisation kafkaïenne qui serait risible s’il ne s’agissait d’un sujet aussi important.

Quand, au mois de mai 2018, un rapport parlementaire documente la faillite de l’État en Seine–Saint-Denis et décrit « une République en échec » parce que « les politiques de droit commun […] sont bien en déca de celles mises en place dans le reste du pays », il faut patienter un an et demi pour que quelques insignifiantes promesses courant sur les dix années à venir soient prononcées.


Chaque année, nous réclamons à toute force un plan d’urgence pour le département, évidemment sans être jamais entendus. Nous verrons bien ce qu’il en sera de celui exigé hier par les camarades du Val-de-Marne… malheureusement sans illusions [7].

Ce gouvernement prétend découvrir les inégalités sociales et la fracture numérique alors même qu’il en détournait allégrement le regard auparavant. Il a d’ailleurs, 6 mois auparavant, divisé par deux les fonds sociaux des établissements visant à venir en aide aux familles les plus démunies.

Brandir ainsi l’étendard du souci des inégalités est proprement indécent, quand des élèves mineur·e·s isolé·e·s dorment à la rue et sont dénutri·e·s, quand le 115 envoie des familles passer la nuit dans les salles d’attente des urgences hospitalières, quand la médecine scolaire est inexistante sur le département, quand nos classes sont surchargées et appelées à l’être encore plus d’années en années, quand des postes sont supprimés, quand durant des mois nos élèves n’ont pas cours faute de remplaçant·e·s, quand les AESH sont en nombre notoirement insuffisant, quand le travail social ne peut être mené dans nos établissements par manque criant de moyens humains et matériels, quand les RASED [8] sont démantelés…


Quelle impudence ! Prétendre désormais lutter contre les inégalités pour servir d’autres objectifs ne fait qu’attiser notre colère !

Ainsi, voilà que le souci de celles et ceux « qui ne sont rien » imposerait de rouvrir les établissements scolaires. Nous apprenons aujourd’hui que le conseil scientifique préconisait de laisser fermées crèches, écoles, collèges, lycées et universités jusqu’en septembre afin d’éviter une plus grande propagation du Covid-19, mais « prend acte » de la décision politique et réclame l’application des gestes barrières…

Or depuis déjà près de deux semaines qu’Emmanuel Macron s’est exprimé et, à 15 jours de l’échéance, aucune communication réelle sur les conditions sanitaires de la rentrée n’a été faite. Quid des tests ? des masques ? des produits d’hygiène élémentaires ? de la restauration collective ? de la capacité des équipes d’agent·e·s à assurer la désinfection des locaux ?


Renvoyer ces questions à plus tard ne permet pas de dissimuler le haut niveau d’impréparation et le manque évident de moyens.


Nous veillerons farouchement à ce que les personnels et les usagers vulnérables ne soient pas exposés à un risque significatif. Seule une participation volontaire des un·e·s et des autres peut éventuellement permettre d’envisager qu’une rentrée puisse avoir lieu le 11 ou le 18 mai. Nous ne transigerons en aucun cas sur les modalités de la reprise des enseignements et ce d’autant moins que notre département subit de plein fouet les conséquences de cette épidémie et affiche une surmortalité effarante [9].


Face à toutes les incertitudes planant sur la mise en œuvre prochaine du déconfinement, une conviction : celles et ceux qui feront le choix de reprendre le travail prendront cette décision sur la conviction authentique de se mettre au service d’une jeunesse privée de tant qu’elle a un besoin vertigineux d’école, sans illusion aucune sur la démagogie et l’incurie de l’exécutif. Nous sommes en effet bien conscients que, malgré les louables et nombreux efforts déployés pour mettre en place la continuité pédagogique, le travail scolaire à distance et les nombreux liens établis avec nos élèves ne sont qu’un pis-aller et ne pourront jamais se substituer à l’enseignement au sein des classes, a fortiori pour les élèves qui ne sont pas en capacité matérielle de suivre cet enseignement.


Enfin, il nous est impossible de ne pas laisser éclater notre colère tellement les conséquences de la faillite de l’État à accompagner les plus fragiles sont d’une violence inouïe.


Qu’en deux mois, la France soit incapable de redéployer son infrastructure industrielle et tertiaire pour être enfin en capacité de produire masques et tests dont nous manquons cruellement interroge pour le moins.


Mais que le préfet de Seine–Saint-Denis en soit à redouter « des émeutes de la faim » et que la préfète déléguée pour l’égalité des chances mendie auprès des grandes entreprises « des couches et du riz » est tout simplement effrayant.

Nous sommes révolté·e·s de voir chaque jour s’allonger les files d’attente devant les distributions d’aide alimentaire assurées grâce au dévouement de structures associatives mettant en œuvre une solidarité pour laquelle se dérobent les pouvoirs publics [10].


L’effarement ne le cède qu’à l’indignation quand nous voyons que « dans les foyers, les chibanis meurent à huis clos » et qu’à Romainville, plus de 300 personnes sont confinées dans des chambres de 7,5 mètres carrés [11].


Comment ne pas être horrifié·e par la situation de ces ultraprécaires abandonné·e·s à leurs sorts : celles et ceux qui d’habitude travaillent sans être déclaré·e·s, celles et ceux qui sont privé·e·s de logement, les sans papiers, les mineur·e·s isolé·e·s, les élèves dont les conditions matérielles ne permettent aucune « continuité pédagogique » et dont les journées dans un logement souvent trop exigu doivent depuis longtemps être devenues synonymes d’angoisses, les vendeuses et vendeurs à la sauvette, les biffins et les chiffonnières, toutes celles et tous ceux vivant d’expédients… ? Dans quel esprit malade a bien pu naître l’idée de maintenir en activité les centres de rétention administrative où seule une répression féroce permet de contenir la révolte de personnes exposées inutilement à des risques majeurs de contamination puisque la fermeture de toute frontière interdit de fait leur expulsion ?

Enfin, les mots nous manquent également pour décrire les agissements odieux de la police qui semble n’avoir plus aucune limite et se livre à de véritables ratonnades à la moindre occasion [12] dans un silence assourdissant.

Quelle honte pour notre pays de constater avec quelle insuffisance l’exécutif prétend gérer cette débâcle !

Les pouvoirs publics doivent de toute urgence jouer enfin leur rôle et déployer les moyens que requiert la gestion de la situation actuelle. À nous de leur tordre le bras pour les contraindre à prendre la mesure des conséquences désastreuses de leur incompétence et parvenir enfin à infléchir significativement la manière dont cette crise tant sanitaire que sociale est affrontée ! Nous combattrons pied à pied l’incurie de la crise sanitaire et les lois scélérates qui compromettent aussi bien la prise en compte de la question écologique que les libertés publiques et le droit du travail !

Vous ne confinerez pas notre colère !

Des profs du 93 en colère

Notes

Mots-clefs : lycées | coronavirus
Localisation : Seine-Saint-Denis

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