[USA] Soros, le « mondialisme » et les révoltes populaires : comment la droite utilise des théories complotistes pour paraître révolutionnaire

Traduction d’un article de itsgoingdown.org sur le mythe des révoltes manipulées par un riche milliardaire, la construction de ce mythe et ses bases racistes et antisémites, son essor et sa propagation... jusqu’en France.

Cet article du site anti-autoritaire itsgoingdown.org explique comment l’extrême-droite fait tirer les ficelles de tous les mouvements de protestation par un milliardaire pour expliquer sa propre inaction, puis se considère avant-gardiste parce qu’elle dénonce le fameux complot mondialiste. Tellement avant-gardiste qu’un de leurs grands copains vient d’arriver au pouvoir et relaie joyeusement toutes ces conneries, au cas où on croirait qu’une tare aurait pu lui échapper...
Ces idées semblent se répandre également en France, notamment sur une télé de merde à grande audience...
Traduction.

Dans les années 90 et au début des années 2000, un mouvement global contre la mondialisation des grandes entreprises et le capitalisme néolibéral s’est développé, sur des bases anarchistes et anti-autoritaires. En 1994, l’insurrection zapatiste au Chiapas contre l’ALENA secoua le monde : des indigènes commencent à s’auto-organiser après avoir repris des terres à l’État par la lutte armée, mêlant le zapatisme indigène et l’anarchisme mexicain. Bientôt une marée d’actions, de projets d’indymedias et de comités de base commencèrent à se former dans différentes régions des USA et nourrissent le mouvement anarchiste.
Quand les manifestants de novembre 1999 à Seattle attaquèrent l’OMC, ils rendirent célèbre la technique du black bloc, même si en réalité le mouvement anarchiste en Amérique du Nord grandissait depuis des années et explosa avec l’ascension du mouvement anti-mondialisation, et était beaucoup plus qu’une simple tactique. Quoi qu’il en soit, en parallèle du mouvement anti-mondialisation, l’anarchisme et ses idées prirent de l’ampleur.

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Des terroriste payés attaquent des révolutionnaires bénévoles pour défendre l’ordre capitaliste

Le mouvement anti-mondialisation devint, à beaucoup d’égards, anarchiste de fait ; de la façon dont les gens prenaient les décisions à celle dont ils s’organisaient pour des actions. De plus, les manifs de Seattle furent aussi importantes parce qu’elles virent des milliers de personnes rejoindre des confrontations directes qui se défiaient des directions syndicales et des ONG, pour ne rien dire des démocrates qui dirigeaient la police. Alors que le gouvernement instaurait un couvre-feu pour les manifs, apportant même un paquet de sacs mortuaires, et que le président Clinton diabolisait le Black Bloc qui voulait « juste attaquer les petits commerces », les émeutes devinrent des révoltes populaires quand des quartiers entiers firent face à la police et commencèrent à piller les magasins. Finalement la conjonction des émeutes et des barricades firent annuler la rencontre de l’OMC : les manifestants ont gagné.
Seattle fut l’élément déclencheur d’une série d’événements, car les soulèvements contre la mondialisation continuèrent, pas seulement sous cette forme, mais aussi avec des confrontations populaires entre l’État, ses forces de sécurité et la population en général. Bien que les événements du 11 septembre aient en grande partie coulé le mouvement, cela reste un moment fort de l’organisation anarchiste dans un passé récent.

Ironiquement, quand des manifestations de grande ampleur comme celles-ci éclatent ça et là dans le contexte actuel, comme cela a été souvent le cas ces dernières années avec un autre président démocrate, Obama, l’extrême-droite les condamne. Mais c’est très parlant de voir pourquoi et comment ils le font.
Généralement ,c’est d’abord sous l’angle conspirationniste, parce qu’une partie de l’extrême-droite considère toute forme de soulèvement ou de résistance populaire comme un travail d’ « activistes payés », presque toujours dirigés par le milliardaire Georges Soros. Une autre partie de l’extrême-droite va encore plus loin, et prétend que ceux qui font face à des accusations de violences et à un équipement policier de niveau militaire sont en fait les soldats des « sionistes », et sont les fantassins de « l’ordre mondialiste ».

Mais la droite n’a pas toujours vu les choses comme ça.

Quand les émeutes de Seattle contre l’OMC eurent lieu, une bonne partie de l’extrême-droite voyait ça d’un bon œil. Et même plus, ils ont même reproché à leurs militants de ne pas être à la hauteur des émeutiers qui parvinrent à annuler les rencontres. Bien que l’extrême-droite attribua ces actions au « gouvernement aux mains des sionistes » ou au « nouvel ordre mondial », bizarrement, ils les ont toujours soutenus. Matthew Hale, à ce moment-là leader de « l’Église du Christ créateur », jugea dans un essai que :

Ce qui est arrivé à Seattle est un avant-goût de l’avenir – quand des masses de blancs manifestent contre les actions de la juiverie internationale, pas en « écrivant au Congrès, en « votant » ou d’autres débilités dans le genre, mais en prenant les rues et en lançant une clé anglaise dans les rouages de la machinerie ennemie.

L’extrême-droite a-t-elle gêné l’OMC ? Non. Elle était trop occupée à « écrire aux députés » – députés qui ont été achetés il y a longtemps, ou qui attendent un « grand chevalier blanc » en armure brillante qu’ils pourraient miraculeusement élire à la présidence. Non, c’était la gauche, au sens large, qui a monopolisé l’OMC au point que les rencontres ont été quasiment inutiles, et nous devrions nous concentrer sur ces enragés, pas sur les foules de « sandwich manif dodo » d’extrême-droite qui sont si inquiètes à l’idée d’« offenser » l’ennem dont, trop souvent, ils servent les objectifs sans s’en apercevoir.

D’autres partagent son avis. Louis Beam, ex-membre du KKK, quasiment le Sous-commandant Marcos de l’extrême-droite raciste, et également celui qui popularisa le concept de « résistance sans leader » écrivit :

Mon cœur soutient ces braves à Seattle qui vinrent par milliers du Canada et des USA pour s’opposer aux brigands de Clinton et de ceux qui l’ont mis au pouvoir. J’apprécie leur bravoure. J’admire leur courage. Et je les remercie de mener mon combat… Bientôt, cependant, il y aura des millions de gens dans ce pays de toutes les tendances politiques qui s’opposeront à la police d’État dans les rues d’Amérique. Quand vous vous faites frapper, gazer, tabasser et tirer dessus par les policiers de l’OMC vous ne vous demandez pas, et vous vous fichez complètement, dles opinions politiques des autres amoureux de la liberté – car la nouvelle revendication aux États-Unis est d’échapper à la police d’État de l’OMC et rien de plus.

Nous mentionnons ce passage, comme le fit Don Hammerquist dans Fascisme et anti-fascisme, non pas pour sous-entendre qu’il puisse exister une forme d’unité entre suprématistes blancs et anarchistes, mais simplement pour monter que l’extrême-droite, à ce moment-là, reconnaissait qu’un de leurs ennemis – les anarchistes, était réellement une force politique dans le combat contre l’État et le système économique pour la protection duquel il a été conçu. Ils comprirent aussi que cette lutte donnait une image de faiblesse de leur mouvement, due à leur inaction et à leur réformisme. Il faut rappeler que ceci arrivait à une période d’intense activité antifasciste, notamment sous la bannière de l’Action Anti Raciste (ARA en VO), ce groupe qui débarquait aux réunions et tabassait les nazillons de Matt Hale, donc ces remarques n’ont pas été faites sur un coup de tête [et bim !].

Les choses sont bien différentes aujourd’hui. Par exemple, quand la communauté noire américaine de Ferguson s’est soulevée contre la police pendant l’été 2014, toute l’extrême-droite condamna la révolte en tant que le fruit du travail d’activistes payés, ou en tant qu’exemple de menace noire sur la civilisation blanche. Une organisation d’extrême-droite, les Oath Keepers, un groupe de milicien/patriotes, est même allée à Ferguson pour aider à mater la révolte, et essayer de servir de force de police auxiliaire. Cependant, une fois sur place, certains membres du groupe décidèrent de marcher aux côtés des manifestants avec leurs armes pour montrer à la police que la population n’avait pas peur d’eux. Ce changement de position de certains de leurs membres, passés de la position de soutien de l’État au soutien des citoyens noirs de Ferguson a même fait scissionner le groupe. La marche n’a évidemment pas eu lieu, mais le fait est : résistez à l’État et à sa police, surtout si vous êtes Noir, et l’extrême-droite ne vous soutiendra pas. En fait, ils vous diabolisent même en tant qu’ennemi pour ça, ou vous présentent comme un pion totalement manipulé.

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Les légendes actuelles autour de Soros qui tirerait les ficelles font écho à celles de groupes comme la John Birch Society ou le parti nazi américain

Ces énormes raccourcis remontent dans l’extrême-droite aux années 50, quand des groupes anti-communistes comme la John Birch Society imaginèrent un monde où les communistes au service de l’URSS infiltraient tous les groupes un peu influents qui essayaient de changer les conditions de vie des pauvres, des prolétaires et des opprimés. De la même manière, ils s’opposèrent fortement au mouvement des droits civiques car ils y voyaient un pas vers le socialisme. Des néo-nazis comme George Lincoln Rockwell passèrent cette idée un cran au-dessus, et proclamèrent que des organisations pour les droits civiques comme le NAACP étaient en fait dirigées par des Juifs.

Les afro-américains, d’après Rockwell, n’étaient pas assez intelligents pour s’organiser eux-mêmes et devaient donc avoir des dirigeants juifs. Une telle direction était donc d’après lui une preuve des plan judéo-communistes pour « faire disparaître les blancs par métissage ». Des idées de ce genre perdurent aujourd’hui à l’extrême-droite, des néo-nazis comme Matthew Heimbach reprennent la même rengaine fatiguée, tout en se félicitant de l’existence de groupes nationalistes noirs comme Nation of Islam. Il semble que pour l’extrême-droite, les luttes et organisations noires sont toujours dédaignées, à moins qu’elles n’aient des positions nationalistes et antisémites proches des leurs.

Tout en minimisant les résistances locales, l’organisation communautaire et les révoltes de toutes sortes, l’extrême-droite est devenue plus militante ces huit dernières années, voire insurrectionaliste. Ils ont appelé à juger Obama pour traîtrise. Ils ont demandé à ce qu’Hillary aussi soit jugée et enfermée. Lors de l’occupation armée d’une réserve naturelle nationale en Oregon, une milice d’extrême-droite a demandé la fin du gouvernement fédéral et le remplacement de l’État par le droit du shérif et l’ouverture de tous les terrains nationaux au minage, au pâturage et à l’extraction. Au même moment, l’extrême-droite raciste s’est mobilisée dans la rue, combattant les manifestants anarchistes et d’extrême-gauche, faisant plusieurs blessés et essayant même d’en tuer quelques-uns.

Au travers de tout cela, si l’extrême-droite était sûre d’une chose, c’était de l’illégitimité de toute résistance qui ne venait pas de leur bord. N’importe quelle mobilisation locale, n’importe quelle grève, occupation ou insurrection contre l’autorité de l’État était suspecte, vue comme l’action de provocateurs au service des élites mondialisatrices. Bien qu’il soit facile de rire de ces idées vues comme des délires de twittos ou de fans allumés d’Alex Jones qui se plaignent des « Lézards », maintenant que Trump fait écho à pas mal de ces positions, elles sont plus dures à écarter d’un revers de la main.

De la mondialisation au « mondialisme »

Hillary dit que les choses ne peuvent pas changer. Je dis qu’elles doivent changer. C’est un choix entre l’américanisme et leur mondialisme corrompu

— Donald J. Trump (@realDonaldTrump) June 22, 2016

Le mondialisme a remplacé le communisme, et même l’Islam, en tant que croque-mitaine de la droite, tout en continuant à les considérer tous les deux comme des menaces. L’extrême-droite, et la droite en général est très douée pour prendre des systèmes très complexes et les réduire à des problèmes causés par un groupe choisi de personnes. Comme nous allons le montrer, l’idée de « mondialisme » cherche en même temps à apparaître comme populaire voire révolutionnaire, tout en mettant de côté des groupes choisis que la droite considère comme des agents du mondialisme.

Mais d’où sort la notion de mondialisme et que peut-elle bien vouloir dire ? Après le passage de l’ALENA, lorsque que la mondialisation à autorisé les capitaux à circuler librement entre les frontières tout en empêchant les travailleurs d’en faire autant, que des programmes d’ajustement structurel sabraient dans les dépenses sociales, confisquaient les terres, et restructuraient l’économie au service du capitalisme international, l’opinion commença à changer chez les travailleurs des USA contre la mondialisation. Cette colère aida à nourrir le mouvement anti-mondialisation, de larges secteurs rejoignant le combat contre les accords de libre-échange. Mais il ne fallut pas longtemps pour que des parties de la droite commencent également à critiquer la mondialisation, un des exemples-clés de ce phénomène étant Pat Buchanan.

À droite, la discussion du capitalisme mondialisé était prise à l’envers, cela devenait une question de « mondialisateurs ». Pour faire court, le problème n’était pas un système, mais un groupe de gens, et ce problème était presque toujours décrit comme une conspiration. En fait, l’extrême-droite vit le problème en terme d’opposition entre nationalisme américain, souveraineté et pouvoir face à « l’agenda mondialisateur ».
Encore plus fort, l’extrême-droite, toutes tendances confondues, a toujours décrit l’élite du système mondialisé comme soutenue et subventionnée par des groupes indépendants des États, qui travailleraient à déstabiliser les gouvernements et attaquer les populations « natives ». Pour certains c’était les immigrés, pour d’autres les musulmans, pour la frange raciste cela voulait dire des Noirs contrôlés par des Juifs, entre autres. Mais pour tous, cela comprenait les anticapitalistes et les groupes locaux en lutte qui combattaient l’ordre social dominant et les structures du pouvoir. Comme l’écrit Liam Stack :

Mondialisme est souvent utilisé comme un synonyme de mondialisation, le système d’interaction économique global qui a été critiqué pendant des décennies par des groupes comme les syndicats, les organisations environnementales et les opposants au FMI et à la Banque Mondiale. Mais pour l’extrême-droite, le terme sous-entend une vision du monde conspirationniste basée sur le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme.

Le terme rejette par contre explicitement toute forme d’analyse anticapitaliste du système en place et remplace une analyse de classe par des idées racistes et nationalistes.

Laurent Southern, une animatrice du site d’infos canadien d’extrême-droite Rebel Media l’a formellement opposé à la mondialisation dans une vidéo postée en septembre. Elle a dit que cela renvoyait au monde dirigé par des autocrates – comme Obama, Bush et les Nations Unies – qui prêchaient « la fausse croisade de la diversité » et « l’immigration incontrôlée depuis le tiers-monde »

Hope Hicks, porte-parole de Trump, définit le mondialisme ainsi :

Une idéologie économique et politique qui met l’allégeance aux institutions internationales avant l’État-nation ; cherche la libre circulation des biens, des travailleurs et des gens ; et rejette le principe de préférence nationale par la naissance.

Pour les « anti-mondialisme » donc, le problème numéro un du quotidien n’est pas la pollution, la répression ou la pauvreté, mais la mise sous tutelle de l’État par des organisations internationales comme l’ONU et « l’invasion » des pays par l’immigration. Pour la droite, c’est une attaque contre la civilisation occidentale.

Et pour quelques personnes d’extrême-droite, cela prend des proportions extrêmes. Par exemple Alex Jones (qui estime la mondialisation comme « la pire forme d’esclavage ») considère que l’objectif à long terme des mondialistes est un gouvernement mondial unifié et que ces derniers utilisent l’immigration pour inonder les États souverains en vue de les détruire et truquer les élections. Jones continue sur le fait que les élites veulent tuer une grande partie de la population par des génocides et des meurtres de masse pour consolider leur pouvoir, et d’autres théories conspirationnistes encore plus tarées, entre le paranormal et la psychose (Obama est un démon, les reptiliens, etc.). Mais l’an dernier, Jones s’est diversifié en devenant supporter de Trump, en l’invitant à son show, et on a même pu voir Trump répeter beaucoup de chose que Jones avait dites à la radio. Il est facile de rire de Jones, mais son idée de mondialisme se vend bien.

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Une photo de Soros dans un article d’infowars sur le « mondialisme »

Les Oath Keepers, un des plus gros groupes de patriotes considère aussi le mondialisme et les mondialisateurs comme leur ennemi numéro un. D’après leur page :

Remontant aux écrits de Kant et Hegel (la dialectique), et même plus loin jusqu’à Platon, le mondialisme est la croyance en un monde utopique gouverné par les sages qui s’occupent des masses avec bienveillance. Nous savons que c’est un tas de conneries, parce que ceux qui mènent (et ont mené) le monde dans cette dystopie ont tué « collectivement » des centaines de millions de personnes, à travers les guerres, les génocides, les purifications ethniques et l’eugénisme.

Le fascisme, le socialisme, le communisme et le bon vieux capitalisme sont tous intrinsèquement mondialistes, mettant le collectif avant le particulier. C’est sur la bataille entre individualisme et collectivisme que nous devrions nous focaliser, pas sur l’opposition gauche-droite, démocrates-républicains ou fascistes-communistes, car les collectivistes se cachent derrière toutes les obédiences politiques. Si quelqu’un veut vous prendre vos droits naturels voulus par Dieu « pour le plus grand bien », vous pouvez être sûr que c’est des collectivistes. Ceux qui voudraient créer un nouvel ordre mondial sont des collectivistes.

Cette critique du mondialisme suit en grande partie la ligne de l’opposition au communisme de la guerre froide, ou intègre de nouveaux ennemis comme les migrants ou l’Islam pour faire tenir l’idée du mondialisme comme tout ce qui menace la souveraineté et le nationalisme américain. L’article de Conservativpedia sur le globalisme insiste là-dessus :

Le mondialisme est l’échec de la tentative libérale autoritaire d’une vision globale qui rejette le rôle important des nations dans la protection des valeurs et l’encouragement de la productivité. Le mondialisme est l’anti-américanisme et l’encouragement des américains à adopter une « vision globale » plutôt qu’un « vision américaine ».

Le mondialisme s’oppose au nationalisme et à la souveraineté, favorisant plutôt l’ouverture des frontières, le libre-échange et l’aide internationale. Les mondialistes se sont violemment opposés à Donald Trump en 2016. Ils lui préféraient Marco Rubio et Ted Cruz, qui avaient tout les deux voté pour l’agenda mondialiste quand ils étaient sénateurs.

Les libéraux soutiennent la mondialisation parce qu’elle tend vers un pouvoir central, de fait plus facile à contrôler. Il est beaucoup plus facile pour les libéraux de persuader une poignée de gens à la tête d’un État centralisé de légiférer en leur faveur que d’imposer leur agenda dans un gouvernement décentralisé.

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Les théories conspis d’Alex Jones et sa critique du « mondialisme » sont devenues mainstream avec Trump, qui ne va pas seulement à ses émissions mais répète aussi beaucoup de ses conneries.

C’est pour cela que l’immigration est autant la bête noire de l’extrême-droite, parce qu’elle la voit comme un outil des mondialistes pour détruire l’état souverain. Bien sûr, cette légende cache le fait que les migrations massives sont causées en grande partie par la mondialisation de l’économie capitaliste, l’engagement américain en politique étrangère et la « guerre contre la drogue », et maintenant le réchauffement climatique et le manque d’accès à l’eau. Comme le dit explicitement le National Interest :

Les nationalistes estiment que toute nation qui se respecte doit avoir des frontières clairement délimitées, sans quoi elle n’en est pas une. Ils pensent aussi que l’héritage culturel d’un pays est sacré et doit être protégé, alors que l’immigration de masse depuis des pays lointains pourrait miner l’intérêt national pour cet héritage. Les mondialistes ne se soucient pas des frontières. Ils pensent que l’État-nation est obsolète, une simple relique de la paix de Westphalie de 1648 qui codifia la reconnaissance d’un État-nation. Les mondialistes rejettent le traité pour un monde intégré où l’information, l’argent, les biens et les personnes parcourent le globe de plus en plus vite sans se soucier des concepts traditionnels de nation ou de frontière.

La logique globale des opposants au mondialisme peut être mieux redite et intégrée en voyant les propos du néo-nazi Heimbach, qui a dit que le futur proche serait une guerre entre mondialisme et nationalisme, où les nationalistes de toutes sortes se battraient contre les élites mondialistes, qui sont pour lui une classe dirigeante juive contrôlant tout. Il dit que si les nationalistes gagnent ils pourront créer un état fasciste pour chaque race. Même si la position de Heimbach semblerait un peu excessive même à droite, c’est plus ou moins la conclusion logique d’une idée basée sur l’antisémitisme. Comme l’a écrit Stack :

Les groupes d’extrême-droite aux États-Unis ont commencé à parler de mondialisme à la fin de la guerre froide, quand il a remplacé le communisme en tant que menace permanente pour la nation, selon Pitcavage. Ils parlent aussi d’un nouvel ordre mondial, et bientôt ils ont vu ses tentacules partout.

Ce modèle conspirationniste a des relents antisémites clairs, en partie parce que beaucoup des anticommunistes ont historiquement vu communisme et judaïsme comme inextricablement liés, dit Pitcavage. L’extrême-droite s’est alors focalisée sur des Juifs éminents comme l’homme d’affaires et philanthrope Georges Soros.

Ces idées conspirationnistes ont gagné en conviction quand Bush senior a célébré en 1991 la fin de la guerre froide en disant que c’était l’aube d’un nouvel ordre mondial. Ce choix de mots a été vu par beaucoup comme une preuve que la théorie mondialiste était fondée.

Le problème de toute cette discussion sur le « mondialisme contre nationalisme » est qu’elle est pleine de demi-vérités et de mensonges complets. Le capitalisme financier néolibéral est un système mondialisé. Le néolibéralisme et la mondialisation ont laissé de côté des milliards de personnes, détruit l’environnement, et réduit la qualité de vie de la plupart des gens au profit d’une petite élite.
Ce n’est cependant pas une conspiration, ce n’est pas l’action d’une cabale de Juifs, et surtout la mondialisation n’est pas faite pour détruire le pouvoir de l’État-nation pour instaurer un gouvernement mondial, ni un projet idéologique libéral/juif/musulman/communiste ou « mondialiste ».
La mondialisation et le capitalisme en général ont besoin d’États, pour contrôler et gérer les populations et les empêcher de bouger tandis que les capitaux circulent librement. Enfin, les États sont nécessaires aux élites à différents niveaux pour instaurer une stabilité et empêcher les révolutions quand des crises éclatent. On remarquera aussi que ce n’est pas parce que le capital est mondialisé que les élites elle-mêmes ont une vision globale unifiée.

Mais tandis que le mythe du mondialisme existe pour expliquer le monde d’une façon qui permet à la droite d’avoir un sens pour les gens, et surtout de paraître avoir un quelconque projet politique, elle a d’autres légendes pour décrire tous ceux qui résistent ici et maintenant.

Mythe et réalité de Georges Soros

Je viens d’être élu, de manière incontestable et transparente. Maintenant des activistes professionnels, incités par les médias à le faire, manifestent. Quelle injustice !

— Donald J. Trump (@realDonaldTrump) November 11, 2016

S’il y a une chose que la droite aime ressasser, c’est que Georges Soros est derrière chaque mouvement social, manifestation ou protestation contre l’ordre établi en général. C’est quelque chose qui tient à cœur à toute l’extrême-droite et même à une partie du centre-droit. Cela leur permet d’expliquer les luttes populaires en les discréditant en tant que simple manœuvre de gens payés par un riche capitaliste maléfique. Cette légende se rattache à des textes antisémites comme les faux protocoles des sages de Sion, et le fait que Soros soit juif est la cerise sur le gâteau pour l’extrême-droite. En plus cela met de côté le problème de la réelle position dominante que les associations caritatives et les fondations ont sur les mouvements sociaux, qui est néfaste, car elles veulent recentrer les mouvements de protestation sur la politique et l’État au lieu de construire des autonomies locales.

Mais qui est Soros ? Georges Soros est le directeur de Soros Fund Managements et une des 30 personnes les plus riches du monde, se faisant des milliards avec les fonds de pensions et la spéculation sur les taux de change. Loin d’être anticapitaliste ou révolutionnaire, il est surtout connu comme « l’homme qui a mis à genoux la banque d’Angleterre » après s’être fait plus d’un milliard en spéculant sur les taux de change. En plus d’être un des plus riches capitalistes vivants, Soros donne aussi beaucoup à des associations à but non lucratif libérales qui soutiennent le parti démocrate et ses bureaucrates. Il a ainsi financé de nombreux candidats démocrates, comme Hillary Clinton et Barack Obama. En 1984, il a mis en place l’Open Society Foundation qui sert de réseau de prêt, s’ajoutant à la liste des organisations caritatives qui ont repris les missions des services sociaux pour remplir les trous créés par le sabrage de nombreux budgets lorsque Reagan était au pouvoir.

Parce que Soros est très riche, parce qu’il fait des dons à ce que l’extrême-droite identifie comme groupes de gauche comme MoveOn.org (une façade du parti démocrate), l’ACLU (asso pour les libertés civiles), Human Right Watch et MediaMatters.org (une grosse structure non-lucrative libérale), en plus d’être d’une famille juive, la droite adore utiliser son image pour renforcer tout un tas de théories conspirationnistes, antisémites... et aux yeux de l’extrême-droite chaque émeute, grève, occupation ou perturbation est due à un homme : Georges Soros.

C’est aussi une légende qui, comme les protocoles des sages de Sion ou des programmes télé comme Ancient Aliens a des vues, des clics et des votes. Une des dernières pubs de campagne de Trump attaquait Soros, aux côtés du directeur de Goldman Sachs (où ironiquement un des hauts conseillers de Trump ancien de Brietbart a bossé), la réserve fédérale et Hillary Clinton, avec ce que beaucoup ont vu comme des sous-entendus antisémites. En 2010, Glenn Beck a sorti une série en deux parties sur Soros, l’appelant « le marionnettiste », prétendant qu’il voulait un seul gouvernement qu’il dirigerait. Encore une fois, cet ensemble de luttes et des protestations est réduit à un seul problème simple, et en tant que riche juif Soros est un méchant tout trouvé pour l’extrême-droite.

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L’extrême-droite voit Soros derrière toutes les luttes de pauvres, surtout des noirs, pour les discréditer et les minimiser. Cela va avec l’idée qu’une cabale juive dirige le monde, mais aussi que les noirs sont incapables de s’organiser sans quelqu’un qui tire les ficelles.

Par exemple, à l’automne 2014, l’extrême-droite a réutilisé le mythe Soros pour le mettre derrière les émeutes de Ferguson, disant qu’il aurait payé des millions de manifestants. Plus tard, alors que les manifs s’étendaient à Baltimore, l’extrême-droite a redit que Soros finançait Black Lives Matter, que beaucoup à droite identifiaient totalement avec les soulèvements spontanés des communautés noires. Alors que le « Movement for Black Lives » (en gros l’organisation officielle de Black Lives Matter) essayait de diriger le mouvement qui devenait de plus en plus radical, il a reçu de l’argent de structures comme la fondation Ford ou l’Open Society Foundation de Soros. Sans surprise, certains leaders de Black Lives Matter et de ses initiatives pour le progrès social, Campaign Zero, ont fini par soutenir Clinton...

Pour l’extrême-droite, c’était la preuve que le mouvement dans son ensemble était financé par Soros, et que toutes les émeutes et manifs étaient téléguidées. Alors que ce que cela révèle, c’est que les libéraux et les grosses associations caritatives essayaient de ramener des mouvements populaires spontanés dans le giron de la politique politicienne, pour étouffer tout potentiel révolutionnaire [1]. On pourra lire cet article de Left Voice dans lequel Julia Wallace et Juan Ferre montrent que cette relation entre généreux donateurs (dont Soros) et associations ont sorti la révolte de la rue et lui ont donné des formes plus acceptables.

On peut se demander, comment la plate-forme d’un mouvement qui a rempli les rues à travers tout les États-Unis est devenue une liste de recommandations à essayer de proposer au Congrès ? Les signatures et les noms nous donnent un indice : beaucoup d’associations caritatives, dont beaucoup sponsorisées par la Fondation Ford, Soros, le Black-led movement fund et d’autres capitalistes.

Les riches donateurs comme Soros ne sont pas les alliés des luttes populaires, précipitant naïvement leur propre chute. Des organisations comme la fondation Ford ne veulent pas plus de libertés, plutôt de l’apaisement et de l’assimilation. Il y a une longue liste de capitalistes étant intervenus dans des mouvements sociaux (par ex. le mouvement des droits civiques), en les détournant du militantisme vers le compromis. La philanthropie est une stratégie des riches, qui, en dépensant une partie de leurs fonds pour soutenir des projets progressistes, étouffent les révoltes et maintiennent leurs positions de pouvoir ; et maintiennent le capitalisme.

Beaucoup d’organisations qui faisait partie du mouvement Black Lives Matter ont accepté des dons de grandes entreprises, dont un d’un demi-million de Google (Fondation Ella Barker). Il y a toute une communication sur l’opposition au capitalisme, mais qu’est-ce qui est vraiment fait quand on voit que ces associations acceptent de l’argent de millionnaires et de firmes qui pèsent des milliards ?

La florissante industrie caritative a un rôle clé à jouer dans la société contemporaine. Elle contient les rancœurs des déclassés, des plus exploités et opprimés. Elle détourne l’énergie des activistes des actions au profit des procédures légales. L’argent et la logistique injectés dans ces mouvements a une influence déterminante. En échange de ressources précieuses, ils cadrent les revendications et les méthodes de ceux qu’ils financent selon leurs besoins. Si progressiste que cela puisse paraître, l’afflux généreux d’argent dans ces mouvement est terriblement néfaste. Une part non-négligeable des activistes se professionnalisent, reprennent les codes de ces organisations et leurs modes de pensée qui ne mènent nulle part.

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un superbe photomontage très révélateur...

En résumé, Soros et une bande d’autres libéraux riches et influents ont contribué à pacifier et à contenir Black Lives Matter pour l’amener sur un plateau au parti démocrate, mais n’ont absolument pas « financé les émeutes » comme voudrait le croire l’extrême-droite. Les élites qui veulent contrôler les mouvements avec de l’argent veulent qu’ils soient politiques, pas perturbateurs.

Mais ce sont des légendes qui ne sont pas prêtes de s’éteindre. Récemment, l’extrême-droite proclamait sur les réseaux sociaux que Soros allait « utiliser les groupes noirs haineux pour faire tomber l’Amérique ». Sans surprise, leurs « citations » se sont révélées totalement inventées. Plus récemment, ils ont prétendu que Soros possédait un certain nombre de machines à voter dans différents États, et pouvait donc truquer l’élection, mensonge vite exposé comme tel.

Pourquoi la droite a besoin de ces légendes

En fin de compte, la légende de Soros et des mondialistes est utile à l’extrême-droite tout simplement pour expliquer pourquoi les gens se révoltent : de leur point de vue, c’est qu’ils sont payés, et seraient trop bêtes pour être capables d’organiser quoi que ce soit d’eux-mêmes. Cette idée remonte aux vieilles rengaines racistes et anticommunistes de la John Birch Society qui veut qu’un groupe manipule les travailleurs et les pauvres dans un plan élaboré visant la domination du monde.

Mais surtout la droite a un besoin réel d’expliquer pourquoi ces révoltes éclatent, parce qu’en les attaquant elle se donne une image révolutionnaire, à la pointe d’une lutte globale contre le mondialisme et ses émules, ce qui justifie une prise du pouvoir de leur part. Ce mélange de négation de la capacité des gens à mener leurs propres luttes, surtout les pauvres et les immigrés, et de l’insistance sur le fait que ces gens doivent être dirigés, prévaut tant à droite que dans la gauche autoritaire, et devrait être reconnu comme néfaste et combattu.

Pour combattre l’extrême-droite nous ne pouvons pas simplement ignorer ces idées, nous devons nous y attaquer de front !

Pour la diffusion de ces théories en France on peut essayer de regarder une édifiante vidéo de BFM où des "experts" commentent les manifs lors de l’investiture de Trump : vers 15’15.

P.-S.

Traduction d’un article de itsgoingdown.org faite pour Paris Luttes Info.

Notes

[1Les assassinats suspects de plusieurs participants connus de la révolte de Ferguson, en particulier Darren Seals (figure controversée mais néanmoins très critique sur le tournant politicien et citoyenniste d’une partie du mouvement Black Lives Matter), ont fait couler beaucoup d’encre aux États-Unis, en particulier sur le fait qu’aucune enquête sérieuse n’a été menée, ce qui a poussé certains à y voir au minimum une complicité policière et un appui du mouvement para-policier raciste Blue Lives Matter. NdT.

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