Une situation excellente ?

Depuis le début du mouvement, les revendications portées partent principalement des conditions matérielles d’existence et c’est leur force. Difficiles à synthétiser, mais englobant tous les aspects, elles pourraient être réunies sous une formule qu’on a beaucoup entendue et qui à le mérite de percuter : « On n’en veut plus de cette vie de merde ». À force de durée, de conflictualité, d’approfondissement, le mouvement en cours nous oblige à réviser nos catégories d’analyse.

Vu les événements des derniers jours et ceux qui s’annoncent dans les jours à venir, il est possible que la situation soit excellente [1]. Le pouvoir exprimé par les Gilets Jaunes a en effet provoqué une crise profonde au sein du gouvernement. Beaucoup de choses restent incertaines, le mouvement est trop récent, trop mouvant et contient trop d’éléments nouveaux pour tirer des conclusions, mais les gilets jaunes sont en train de produire un bouleversement d’ampleur, dans lequel toutes nos forces ont leur mot à dire.

Le samedi 1er décembre a marqué une nouvelle étape de la mobilisation. Alors que l’exécutif faisait le pari d’un affaiblissement, les gilets jaunes ont remonté d’un cran le niveau de la confrontation, déjà bien élevé les semaines précédentes. La manifestation parisienne s’est transformée en une offensive telle qu’on n’en a pas connu depuis bien longtemps. Non seulement les gilets-jaunes étaient plus nombreux, mais ils et elles ont déployé une inventivité particulièrement efficace face à l’encadrement policier. La révolte débordait de toute part et les techniques répressives habituelles – lacrymogènes, grenades, nasses, matraques ou canons à eaux – ne pouvaient pas y faire grand-chose. Des comités d’action s’improvisaient entre deux boutiques de luxe, on traversait des avenues bordées de sapins de Noël enflammés et des tags recouvraient la Place Vendôme. L’attention a tendance à se focaliser sur Paris, mais les récits qui émergent dans d’autres villes, voire des villages, montrent que le phénomène est bien plus large. Si on peut y voir une continuité avec les formes de réappropriations de la violence dans les cortèges, notamment depuis 2016, il faut reconnaître qu’un cap a été franchi.

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Plus surprenant encore, le début de semaine qui a suivi donne l’impression que le ton est donné et qu’il peut porter plus loin encore. La réaction immédiate et puissante des lycéen.es est de ce point de vue exemplaire. Ils et elles ont repris leur lutte contre la réforme du bac et la sélection en donnant aux blocages l’intensité de l’époque gilet-jauné. Dans les facs, les AG font le plein contre l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiant·es étrangers. Et on peut espérer que les occupations qui se mettent en place s’inspirent elles aussi du climat pour prendre une forme moins autocentrée que ce qu’on a pu connaître dans la première moitié de l’année. Les ambulancier·es ont carrément envahi la place de la Concorde alors que celle-ci se remettait à peine des émeutes du week-end. Dans le syndicalisme de combat, des appels à prendre part à la manifestation commencent à voir le jour. En Île-de-France, les cheminot·es et les postier·es ont déjà donné le ton, suivis par des secteurs moins attendus comme les cimentiers du Groupe Lafarge, ou par les camarades de Geodis Gennevilliers. Les fédérations traînent un peu, comme à leur habitude, mais certaines appellent à la grève, voire au blocage pour la CGT transport, à partir de lundi.

Au-delà des luttes les plus visibles, tout un ensemble de micro-évènements échangés de bouche à oreille laissent à penser qu’un parfum de révolution traîne dans l’air. Selon les écoles – et sans que ce soit contradictoire – on peut y voir le résultat d’un processus de subjectivation en pleine émergence ou bien l’ouverture d’une forme de légitimité à passer à l’acte. Dans les deux cas, l’effet produit peut être considérable au-delà d’une temporalité courte. Si le mouvement continue de se renforcer, on voit mal comment des réformes comme celle des retraites ou de l’assurance chômage pourraient être mises sur la table, comme c’était prévu, au début de l’année prochaine. Pour le moment, Macron et son gouvernement continuent dans le cynisme absolu au service des plus riches. Ils se sont contentés de lâcher une ridicule suspension des taxes carburant pour l’année 2019, chiffrée à 4 milliards, ce qui représente une offrande de 6 centimes pour le diesel et de 3 centimes pour l’essence. Super ! Comment peuvent-ils croire qu’un truc aussi insignifiant pourrait faire taire des gilets-jaunes qui depuis vingt jours passent leur semaine sur des ronds-points et leur samedi face aux flics ? Sans compter que la veille, mardi 05 décembre, l’assemblée venait de valider un cadeau dix fois plus gros pour les patrons : une transformation du CICE en baisse des cotisations sociales pour un coût de 40 milliards sur l’année 2018 [2]. Un énorme foutage de gueule.

On entend souvent que les gilets-jaunes ont bougé, mais on peut aussi penser que c’est nous-mêmes qui avons fait bouger nos cadres d’analyse de la situation, après reconnaissance des effets engendrés. Aux premiers jours, on était un peu étonnés que les gilets-jaunes carburent au prix de l’essence. Et pourtant, la taxe carbone, au même titre que la TVA, sont bien des impôts non redistributifs, dont les riches s’acquittent aisément alors que d’autres galèrent. La thématique demeure trop restreinte mais elle a vite été débordée, sur la question des services publics ou du retour de l’ISF [3] par exemple. Et elle peut encore déborder au-delà, jusqu’à rejoindre des enjeux qui nous sont plus familiers. Sur la question des salaires tout d’abord, qui semble difficilement évitable quand on parle de difficulté à finir le mois. Sur la misère du travail aussi, qui occupe une place de choix dans le pourrissement de nos quotidiens. Sur les violences policières bien sûr, qui ont viré au défoulement généralisé ces derniers jours. Finalement, depuis le début du mouvement, les revendications portées partent principalement des conditions matérielles d’existence et c’est leur force. Difficiles à synthétiser, mais englobant tous les aspects, elles pourraient être réunies sous une formule qu’on a beaucoup entendue et qui à le mérite de percuter : « On n’en veut plus de cette vie de merde ».

Tout ça reste largement imprévisible et des zones d’ombres persistent. Des courants citoyennistes, légalistes et nationalistes traversent bien certains esprits embrumés et nécessitent de poser des clivages nets. Ces aspects sont surtout visibles dans les plateformes revendicatives qui sont apparues d’on ne sait où et auxquels les médias se sont empressés de donner une visibilité. On y trouve notamment une division raciste entre des migrants illégaux qu’il faudrait « reconduire dans leur pays d’origine » et d’autres qui mériteraient d’être « bien traités » et de recevoir des « cours d’Histoire de France ». Sauf que les porte-paroles censés porter ces revendications sont massivement désapprouvés par la base et concrètement empêchés de faire leur sale boulot. Il semblerait que les gilets-jaunes soient en cours d’expérimentation d’une pratique radicale de la démocratie horizontale, n’opposant pour le moment que la foule au pouvoir en place.

Dans la liste des doléances, on trouvait aussi des éclairs de vécu dont on pourrait presque s’inspirer tellement ils sentent bon la déstabilisation du cadre institutionnel des négociations. Celui-ci par exemple : « Un enfant de 6 ans ne se gardant pas seul, continuation du système des aides PAJEMPLOI [4] jusqu’à ce que l’enfant ait 10 ans ». La formulation est tentante et on se verrait bien demander : « Le salarié étant situé dans un rapport inégal, abrogation de la Loi Travail jusqu’à la fin des temps ». Ou bien : « Emmanuel Macron étant devenu insupportable pour beaucoup d’entre nous, destitution du chef de l’État ». Vu le niveau de conflictualité – et si on arrive à le maintenir – on pourra de toute façon viser très haut dans les exigences. Et si on parvient à l’augmenter, il va falloir penser à proposer beaucoup mieux.

C’est donc sur les conditions de maintien et de renforcement du soulèvement qu’il faut désormais se pencher. Dans ce contexte, les collectifs et les secteurs engagés dans les mouvements sociaux de ces dernières années peuvent pousser plus fort qu’ils ne l’ont déjà fait. Il s’agit notamment d’imposer des dimensions qui ne peuvent pas rester à l’écart d’un mouvement de cette ampleur et dont l’absence sonnerait à elle seule comme une défaite. Contre les tentations racistes d’une partie des gilets-jaunes, ou les tentatives de récupération de l’extrême-droite, les luttes menées depuis les quartiers populaires portent un antagonisme puissant qui porte déjà ses fruits. La jeunesse de ces mêmes quartiers est bien présente autour des barricades des Champs-Élysées, aux côtés de révoltés issus d’un monde plus rural qui connaissent eux aussi la galère. Dans le climat actuel, ces jonctions peuvent et doivent se démultiplier, en étant soutenue par les alliances construites avec d’autres fronts de lutte. Il n’est pas non plus question que le mouvement des gilets-jaunes efface les combats fondamentaux qui sont actuellement menés sur le terrain du féminisme et de l’anti-sexisme. Si la présence des femmes est particulièrement forte dans les blocages mis en place depuis le 17 novembre, c’est parce qu’elles subissent en premier lieu les conditions de vie dégradées, les bas salaires et le travail gratuit, et parce que cette violence quotidienne est systématiquement invisibilisée. Pour ne pas reproduire cette invisibilisation, l’oppression patriarcale doit clairement être ajoutée parmi les cibles.

Tordre le bras aux dérives fascisantes, c’est le sens de l’appel à rejoindre les gilets-jaunes qui a été lancée le 1er décembre par une alliance hors du commun regroupant : les Cheminot·es de l’Intergare, le Comité Adama, l’Action Antifasciste Paris-Banlieue, le Comité de Libération et d’Autonomie Queer et la Plateforme d’Enquêtes Militantes. Cette initiative a été un succès, y compris dans les débordements perpétuels dont elle a été l’objet. Dès les premiers pas du cortège, celui-ci a été rejoint par des groupes de gilets-jaunes qui occupaient chaque coin de rue entre la Gare Saint Lazare et les Champs-Élysées, si bien qu’il gonflait à vue d’œil, jusqu’à perdre ses limites. Si un tel cortège peu donner visibilité et force à nos luttes, il ne s’agit pas de reproduire le déroulé classique des manifestations. Ce serait aller à contre courant des pratiques de lutte mises en place par les gilets-jaunes, caractérisées par la mobilité et l’éparpillement dans un espace donné, à Paris comme ailleurs. A nous de prendre acte de ces formes vives et de les intégrer, en adaptant les pratiques de conflictualité mises en place ces dernières années. Et en les exprimant sur un nouveau terrain, dans des quartiers où le niveau de richesse atteint des niveau extrêmes et où les revendications des gilets-jaunes prennent tout leur sens.

On ne sait toujours pas vraiment qui est ce « nous » des gilets-jaunes, dans lequel nos luttes ont leur place. Mais on est au moins sûr d’une chose, c’est que le processus de désignation du « eux » évolue vite. Il cible très clairement Macron, sa police et ses ami·es. Ça effraie les bourgeois, ça nous réjouit !

Le 6 décembre 2018
Plate forme enquête militante

Notes

[1Dans une formulation précédente, qui parodiait Mao, nous notions que : « grand est le chaos sous le ciel – mais il n’est pas sûr que la situation soit excellente », voir http://www.platenqmil.com/blog/2018/11/30/sur-une-ligne-de-crete-notes-sur-le-mouvement-des-gilets-jaunes

[2Créé en 2013 sous François Hollande, le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi est censé réduire le coût du travail et créer de l’embauche. Sauf que des boîtes comme Carrefour, qui touche plus de 100 millions d’euros chaque année à ce titre, filent le fric aux actionnaires et continuent de licencier en masse.

[3Impôt Sur la Fortune, supprimé par Macron en début de mandat.

[4Pajemploi est un organe de l’Urssaf qui permet de bénéficier d’aide pour la garde des enfants.

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