Un extrait de Micrurus : contre la médecine et son monde

Le prochain atelier de lecture à voix hautes aura lieu jeudi 14 mai à la BAM (Bibliothèque autogérée de Malakoff). Il portera sur la brochure « Micrurus » qui rassemble des textes libertaires de sensibilités différentes sur et autour de la médecine. Nous proposons ci-dessous la traduction d’un texte d’Alex Bradshaw, ainsi qu’un lien vers la brochure intégrale.

Préfiguration d’un véritable système de soin universel

1. Occuper les hôpitaux, les laboratoires médicaux, les usines de fournitures médicales et de médicaments, et rétablir les hôpitaux comme cliniques communautaires libres et gratuites
Si les communautés et les personnels soignants n’appellent pas à ce que ces institutions changent leur pratique, elles ne le feront tout simplement pas. Des collectifs de défense ad hoc, bien entraînés dans l’art de la défense – pas de la force – doivent être dressés comme force de dissuasion aux forces externes afin que ces communautés puissent occuper les hôpitaux de la manière qui leur convienne. Cela requiert qu’une majorité des hôpitaux tombent sous le contrôle des travaill·eurs/euses et que les communautés travaillent en tandem avec elleux. Bien que ces dernier·es doivent avoir leur autonomie, ils font avant tout partie d’une communauté ; car pour qu’une telle occupation soit un succès et demeure libertaire, communauté et travaill·eurs/euses doivent être sur la même longueur d’onde.
Les usines de fournitures médicales aux États-Unis et les labos que les hôpitaux utilisent doivent être occupés par leurs communautés qui s’y rattachent, tomber sous le contrôle des travaill·eurs/euses, et également comporter des collectifs de défense pour garantir le succès d’une telle opération. Le principal objectif sera de maintenir en activité ces organisations afin qu’elles servent librement et gratuitement les membres de la communauté.

2. les compagnies d’assurances privées doivent être expropriées
Les communautés et leurs collectifs de défense doivent non seulement occuper les bâtiments et les sièges sociaux des compagnies d’assurance, mais également s’assurer de la cessation de leurs activités. De plus, une majorité de citoyen·nes doivent arrêter de payer leurs primes d’assurance. Les communautés peuvent alors décider ce qu’elles vont faire des bâtiments après que les employé·es aient rejoint ou non la lutte. Elles peuvent par exemple transformer le bâtiment en clinique de soin, en faire un abri ou une soupe populaire pour les sans-abris, etc. Il faut insister sur le fait que cette étape n’a de sens que si les les hôpitaux sont occupés et fonctionnent avec succès en tant que cliniques de santé libres et gratuites.

3. Destruction du monopole sur le savoir médical
Les étudiant·e·s de tous les États-Unis ont un rôle à jouer. Pour qu’une telle transformation du système et, en fait, de la société se réalise, nous devons viser la source d’information des praticien·nes médic·ales/aux. Les étudiant·e·s doivent occuper les écoles de médecine, les écoles de soins infirmiers, les programmes d’ergo-physio-psycho-thérapie, etc., et s’assurer que tous les établissements aient la même qualité d’enseignement. En d’autres termes, les soidisant « meilleurs » établissements doivent être au même niveau que tous les autres. Il s’agit de rendre infime la ligne de partage entre les établissements d’enseignement et les cliniques communautaires libres et gratuites. Alors tous les établissements d’enseignement et d’apprentissage pourraient avoir accès aux mêmes technologies, informations, et fonctions en tant que cliniques servant la communauté.

4. Décentraliser la bureaucratie médicale
Infirmier·es, médecins, thérapeutes, psychologues, et autres personnels de santé, s’ils sont compétent·es, devraient recevoir la connaissance et le savoir-faire pour devenir praticien·nes des premiers soins. Cela ouvrirait un plus large accès aux communautés et permettrait également la disparition de la bureaucratie et de la hiérarchie dans la médecine. Le système actuel, bien trop spécialisé et divisé, place les médecins en tant que princip·aux/ales décid·eurs/euses des établissements médicaux. Cette situation accentue à la fois le rôle du/de la médecin et le sentiment de subordination du reste du personnel. Dans un système de santé plus égalitaire, un pouvoir décisionnel égal devrait être accordé aux personnels compétents et volontaires (willing). Le système pourrait être plus démocratique et participatif ; la mise en œuvre d’une plus forte coopération permettant ainsi de prévenir beaucoup d’erreurs médicales.
La division du travail lui-même est une des cibles de la critique dont découle la préfiguration d’une nouvelle société. Je pense que cela doit être appliqué aux services de santé. Les professionnel·es formé·es devraient travailler comme infirmi·er/ère ou thérapeute le lundi et comme médecin le mardi s’illes le choisissent et y sont convenablement formé·es.

5. Implanter des installations médicales de pointe dans toutes les communautés
Nous avons besoin de reconsidérer l’espace et la manière dont nous l’utilisons. Au final, si les points de préfiguration mentionnés ci-dessus sont réalisés avec succès, la société pourrait sans doute commencer à se restructurer d’elle-même selon des principes plus démocratiques et antiautoritaires. Avec le succès des services de santé tombés sous le contrôle des travaill·eurs/euses et de la communauté, il est peu probable que ces communautés toléreraient la domination dans les autres sphères de leur vie. Il est donc très peu probable que, dans une telle société, la planification urbaine soit ce qu’elle est actuellement.
L’idée que les bâtiments soient construits à petite échelle et que les surfaces les séparant soit cultivées pour la nourriture de la communauté, que la régulation du transport public se fasse par la communauté, que soit prohibée la fabrication de voitures (mis à part les ambulances et les bus communautaires), et que les routes soient beaucoup moins nombreuses, tout cela devrait devenir banal dans certaines régions.
Avoir des installations de pointe à tous les coins de chaque communauté à la place des actuelles stations-service, restaurants rapides, ou magasins de vins et spiritueux rendrait la vie beaucoup plus profitable. Il n’y a aucune raison pour que les installations de pointe en neurologie, en cancérologie, ou celles émergentes concernant les interventions cardiologiques soient centralisées dans d’immenses bâtiments à forte empreinte écologique. Toutes les communautés auront besoin de ces traitements spécialisés et d’urgence. Ces communautés devraient être conçues de manière à être écologiquement soutenables et de façon à ce que chaque communauté ait des installations de premier ordre.

6. Plus de praticien·nes, moins d’heures
Il est évident de dire qu’une société libre et volontaire est celle dans laquelle le capitalisme est une relique du passé. Dans une telle société, repenser le principe de division du travail semble aller de soi. Le principal objectif de la division des tâches est de gagner en efficacité pour augmenter la maximisation du profit. Or, il est peu probable que dans une société qui se concentre sur les besoins et désirs humains – qui ne semblent certainement pas être de travailler 40 heures ou plus par semaine – une personne ait à faire la même tâche 8 heures ou plus par jour, 5 à 6 jours par semaine, durant 40 ans. Une société qui se concentre sur le bien-être de tou·te·s et basée sur des principes socialistes et libertaires devrait à tout prix éviter cela.
À la place de la division du travail, on peut imaginer une personne suivant ses propres envies durant la majeure partie de la journée tout en s’occupant, a minima, des besoins communautaires tels que la nourriture, l’eau, l’énergie, les soins de santé, la recherche scientifique, etc.
Il n’y a aucune raison pour que les communautés ne puissent être équipées d’installations ne demandant la participation de chaque praticien·nes que 2 ou 3 heures par jour si le nombre de ces dernier·es augmente de manière très importante. Ce point est trop souvent absent des débats : nous devons prendre en considération la qualité de vie des praticien·nes. De mon point de vue, il est tout à fait probable qu’un certain nombre de personnes qui, à cause de la société de classe et du capitalisme, n’ont pas eu l’opportunité de devenir praticien·nes ou simplement de sortir de la pauvreté, seraient probablement intéressé·es par devenir praticien·nes de santé Et je crois qu’assez de gens recevraient une formation pour que les installations soient dotées en personnel 24 heures sur 24 tout en maintenant les normes d’heures de travail minimales des membres de la communauté. Par exemple, si un·e praticien·ne de soins de santé travaille 10-12 heures par semaine, soit par exemple deux ou trois heures par jour, le système pourrait prospérer. Les praticien·nes pourraient avoir aussi l’opportunité de se former dans divers domaines de soins, ceci afin d’empêcher la division du travail de se réétablir.
Je suggère que s’efforcer de réduire au maximum le temps de travail hebdomadaire et remettre en question l’existence d’une grande partie du travail que nous accomplissons devrait faire partie de la nouvelle société.

7. Faire des crimes avec violence un problème de santé : personnel de service de santé et abolition des prisons
La prison, dans une société de classe dominée par un modèle économique virulent (capitalisme), a subit un double échec : (1) elles n’enrayent pas la criminalité, et (2) elles ne réhabilitent pas. Bien sûr, c’est bien trop simpliste : beaucoup croient qu’un grand nombre de détenu·es étasunien·nes ont été emprisonné·s du fait de la couleur de leur peau. Les quartiers blancs – d’après mon expérience d’homme blanc de classe moyenne – sont autant le théâtre
d’actes « criminels » (comme le vol, l’usage et le deal de drogue) que les quartiers black et brown. Mais, alors que les agents de police ne se trouvent commodément jamais dans nos quartiers, les quartiers black et brown en sont surpeuplés.
La drogue est un problème qui peut largement être pris en charge par les personnels des services médicaux : les psychiatres, psychologues, ergothérapeutes, infirmi·er/ères, et d’autres, ont tou·tes reçu une formation adéquate dans l’aide aux personnes ayant des problèmes d’addiction. On peut douter que ce serait par choix que beaucoup de personnes vendent de la drogue dans les communautés black et brown. Le « crime » sans victime est commis par désespoir dans une société basée sur le profit et dans laquelle l’individu vendant
de la drogue est souvent exclu de l’abondance du monde blanc. La plupart des usager·es de drogue n’en prendraient sans doute plus dans une société libre. D’ailleurs, peut-être que sans capitalisme l’usage de drogue lui-même diminuerait spectaculairement.
Quoi qu’il en soit, c’est un problème de santé. Un autre problème que les personnels de santé peuvent aborder est celui de celleux qui commettent des crimes violents ou des viols. Les mêmes praticien·nes susmentionné·es sont équipé·es pour aborder les questions comportementales ainsi que la maladie mentale. J’extrapolerai alors que, même si la plupart des crimes cesseraient dans un société antiautoritaire, il y aurait toujours des anomalies. Celles-ci pourraient être traitées par les personnels de soins médicaux et non par des cellules de prison qui ne font qu’aliéner encore plus celleux n’ayant pas commis de crime grave ou souffrant de maladie mentale.
De la même manière que des problèmes de santé tels qu’un accident vasculaire cérébral ou la pose d’une prothèse de hanche demandent une rééducation très importante, les personnes qui commettent des actes sadiques devraient être traitées comme des personnes atteintes de troubles mentaux et être sujettes à rééducation. Les structures de santé mentale devraient remplacer les prisons qui sont largement occupées par des toxicomanes, des gens de couleur et des personnes atteintes de maladie mentale. Il est certain que la crise des systèmes de santé s’étend à la population carcérale.

8. Éliminer le rationnement
S’il est vrai que les deux modèles de services de soins rationnent, le programme privé le fait tout autant, si ce n’est plus, que le public. Ce système qui exclut beaucoup de personnes des soins de santé – un besoin basique – sera supprimé par les fédérations de communautés libres. Il y a une solution simple à cela : s’il n’y a pas de système de soin disponible dans une communauté, l’individu sera pris en charge dans une autre. Néanmoins, mettre en place des installations de pointe et augmenter le nombre de praticien·nes formé·es et compétent·es dans toutes les communautés, tout en étant certainement faisable, limiterait en grande partie le rationnement. Les procédures émergentes de services médicaux et celles qui améliorent la qualité de la vie devraient être traitées de la même manière que la nourriture ou l’eau qui, du
fait de leur nécessité vitale, ne devraient jamais être rationnés.
Cela implique un besoin en fédéralisme médical à travers la nation mais aussi à travers le monde. Un système de santé décentralisé serait sûrement quelque chose qui lutte pour un établissement à l’échelle internationale. Partant de là, un service de santé au Chiapas devrait être à cet égard de la même qualité que celui de l’État de New York ou en Éthiopie. Toutes les structures de soins de santé devraient avoir une politique d’ouverture à tout le peuple et
pas seulement aux membres de la communauté dans laquelle elles se situent.
Des réseaux et des communications gardant en contact constant les structures de soin des différentes communautés et zones géographiques devraient alors se mettre en place.

9. Recherche régulée par la communauté
Les scientifiques dans le domaine médical et celleux qui contribuent à la recherche médicale devraient être contrôlé·es par la communauté. Même si celleux qui contribuent à la recherche médicale devraient être autonomes, s’ils gaspillent des ressources pour des choses que la communauté à laquelle els sont affilié·es trouve superflues, cela devrait être rigoureusement débattu, et la décision finale n’appartiendrait pas seulement aux scientifiques du domaine médical, mais aussi à toute la communauté concernée. Par exemple, si du temps et des ressources sont gaspillés en un développement poussé de la chirurgie esthétique telle que les implants mammaires ou le lifting facial, une communauté pourrait décider que cela est inutile quand une communauté voisine, ou la leur, est victime d’un virus épidémique qui tue les enfants et les personnes âgées. Et ceci ne devrait pas être régulé par la seule communauté
médicale mais par la communauté dans son ensemble, tout particulièrement si la recherche n’est pas consacrée à des questions affectant la communauté.

10. Utilisation démocratique de la technologie et des ressources
Enfin, les communautés devraient, main dans la main avec les travaill·eurs/euses du secteur médical, décider quelle technologie utiliser ou non. Si quelque chose comme, disons, un certain usage de rayon X a une corrélation avec le cancer, cet usage devrait être examiné et déterminé par tou·te·s celleux qui en ont recours ou en sont affecté·es.
De plus, une grande partie de la technologie qui pourrait être utilisée par tou·tes dans la communauté ne l’est pas à cause des marges bénéficiaires. Pour prendre un exemple, un physicien m’a dit il y a quelques années que GE (General Electrics) a des rayons X pouvant montrer immédiatement si l’individu est séropositif ou s’il a d’autres virus dans le sang. Il expliquait que les médecins n’ont pas les moyens financiers d’avoir une telle technologie dans
leur clinique. Certaines technologies devraient être accessibles à la plupart des communautés dans un endroit libre et gratuit afin de pouvoir l’utiliser au lieu d’attendre inutilement pendant des mois et d’aller d’un spécialiste à un autre.
La technologie peut aussi bien être intrinsèquement mauvaise que vitale. Un hôpital fait beaucoup de bonnes choses pour les êtres humains, mais c’est aussi une structure gaspillant beaucoup et coûteuse en terme écologique. Ces établissements sont souvent extrêmement grands, n’utilisent jamais d’énergies renouvelables et sont ouverts 24 heures sur 24. En outre, le plastique – matière issue de combustible fossile – est utilisé pour des milliers de produits hospitaliers, des couvercles de gobelet aux seringues. Cela doit être supervisé par les conseils communautaires et strictement régulé. Sachant que la dégradation de l’environnement peut avoir des effets catastrophiques sur la santé des individus (toxines dans le lait maternel, mercure dans le poisson, émanation des combustions de charbon et d’autres combustibles fossiles, maladies pulmonaires dues aux gaz d’échappement, virus devenant pandémiques à cause des changements climatiques), il devrait être logique que les structures de soins de
santé ne perpétuent pas ces pratiques. Il serait de même logique que soit pris en compte dans ces installations les émanations de dioxyde de carbone et de toxines provoquées par l’usage d’électricité issue de combustion de charbon.

La force de la préfiguration
Préfigurer ou prévoir une société très différente a ses avantages. Cela peut nous apporter de l’optimisme dans une ère très tumultueuse. Et si nous pouvons préfigurer le nouveau monde, il est probable que nous puissions le construire, même au sein du vieux monde aux traits déliquescents. Les centres communautaires peuvent accueillirent des travaill·eurs/euses de santé volontaires fournissant des soins de santé gratuits, créant une troisième façon de recevoir des soins médicaux qui ne soient ni privée ni gouvernementale. Le nouveau monde peut être créé par un vaste réseau de petits espaces libérés. Des services de santé révolutionnaires ne devraient certainement pas être une exception : ces services de santé de guérilla peuvent offrir une petite lueur vacillante d’espoir et se dresser comme un exemple qu’une résistance active face à la charge mortifère du capitalisme.
Pourtant le problème doit être abordé de manière conflictuelle pour mettre en œuvre un véritable changement. Peu importe que nous soyons libér·aux/ales, progressistes ou radic·ales/aux, les décid·eurs/euses étasunien·nes n’agissent, cela n’a rien d’étonnant, que dans l’intérêt des grandes entreprises et non dans celui de la population. Ainsi, tandis que la création des cliniques libres à but non lucratif est un geste symbolique et un infime aperçu de ce que les services médicaux devraient être, si nous n’affrontons pas nos oppress·eurs/euses que sont les tyrannies privées soutenues par l’État et perpétuant l’application de logiques commerciales aux services médicaux, le statu quo sinistre continuera.
Mon optimisme réside dans le potentiel des masses organisées des communautés. La Commune de Paris, la révolution espagnole, le mouvement zapatiste, et la campagne pour les droits civiques ici aux États-Unis sont tous des rappels que des choses miraculeuses peuvent être accomplies dans un monde dominé par des statu quo menaçants quand les communautés s’unissent contre la domination. Tandis qu’aucun des scénarios mentionnés ci-dessus n’a apporté une nouvelle société, ils ont tous préfiguré des circonstances radicalement différentes. C’est en cela que leurs actions ont été déterminantes. Peut-être la population étasunienne, dans ces circonstances agitées au regard de la crise actuelle dans les services de soins, devrait prendre exemple sur ces gens.

P.-S.

La brochure est librement téléchargeable ici.

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