Témoignage d’une mère d’un Gilet Jaune (19 ans) condamné à deux mois de prison avec sursis

Interpellé en manif, dans le cadre du mouvement des Gilets Jaunes, 48h de garde-à-vue, déferrement au TGI, jugé et condamné, sans preuve, à deux mois de prison avec sursis et excommunié de la communauté des citoyens par déchéance, durant trois ans, de ses droits civiques, civils et de famille !

« Ce n’est pas un signe de bonne santé d’être bien adapté à une société profondément malade » Krishnamurti

« Le policier a absolument besoin de coupables, et de braves gens à protéger des coupables, faute de quoi, il ne sert à rien. Le juge a absolument besoin d’un délinquant que le policier arrête. Il faut donc une victime » lu quelque part…

Samedi xx décembre 2018, acte xx des Gilets Jaunes (GJ). Comme des milliers de personnes à travers toute la France, mon fils manifeste, accompagné d’une amie hongroise (21 ans), venue à Paris pour l’occasion, afin de nourrir sa réflexion et son travail d’étudiante, dans le cadre de ses études d’histoire, sur les mouvements populaires contemporains.
Quelque part dans Paris, vers 14h, la situation est très tendue ; la rue, qu’ils traversent, est noyée sous les gaz lacrymogènes, lancés par les forces de l’ordre, pour disperser les manifestants. Paniqués, suffoqués, mon fils et son amie se retrouvent, un moment, isolés de la foule des GJ, moment opportun pour les flics, leur permettant de procéder, avec facilité et au hasard, à des interpellations. Politique du chiffre oblige.

Mon fils et son amie sont donc manu militari embarqués, non sans avoir été préalablement insultés, menacés et violentés : « t’es une putain, t’es moche », à l’intention de l’amie ; soulevé de terre, pour mon fils, par une clé d’étranglement, alors qu’ils s’efforcent d’engager des pourparlers, sans succès, bien au contraire : les poulets, gazeuses en main, braquées sur leurs visages, les menaçant de recevoir une salve de produit incapacitant en pleine gueule s’ils ne se taisent pas. Aussitôt séquestrés dans la voiture des flics, ceux-ci, à l’aveuglette, cochent des cases sur la fiche d’interpellation : violences envers personnes, envers dépositaires de l’autorité publique en l’occurrence, jet de projectiles en direction des forces de l’ordre, résistance à l’interpellation, etc.

S’ensuivent 48h de garde-à-vue, éprouvantes évidemment, particulièrement angoissantes et révoltantes du fait du sentiment intense d’injustice et d’indignation ressenti par les interpellés, puisque rien ne justifie cette privation inique de liberté, sinon une atteinte inconstitutionnelle au droit de manifester. Impossibilité de boire lorsqu’on en éprouve le besoin, la deuxième nuit, pas une goutte d’eau 6 heures durant, alors que mon fils tousse énormément et que l’anxiété l’a privé de sa capacité normale à saliver, pas de ventoline qui pourrait soulager sa toux spasmodique, alors même qu’un médecin l’a ausculté et qu’il a réclamé un traitement, non délivré. Mon fils, déjà pas bien épais, ressortira du TGI, après 55h d’incarcération en totalité, flottant dans ses pantalons, tant il a fondu du fait d’une sudation intense générée par l’incompréhension et la détresse.

Déferrement au TGI, Porte de Clichy, vers 14h, le surlendemain, après 48h de garde-à-vue.
Les possibilités oscillent entre libération imminente avec rappel à la loi et/ou mesures de contrôle judiciaire : interdiction de manifester, de paraître dans certains arrondissements, obligation de pointer au commissariat, ou bien encore, convocation pour un procès à date ultérieure, etc. L’avocat, débordé, d’astreinte en ce xx décembre, traitant à la chaîne moult dossiers de GJ, attend, lui aussi, dans l’indécision, les arbitrages du Parquet et ne peut raisonnablement et avec sûreté nous renseigner. S’il est recommandé de refuser la comparution immédiate (CI), pour pouvoir préparer sa défense dans de “bonnes conditions”, tant l’on sait que les CI donnent lieu à des jugements expéditifs, arbitraires et lourds de conséquences, il apparaît, au vu de ce qu’il se passe dans les deux chambres d’audience ouvertes ce jour-là, que la répression à tout va du mouvement du GJ est à l’œuvre et à son comble, et qu’il vaut mieux risquer la CI, puisque les juges, en cas de refus de celle-ci, décident, quasi systématiquement, de la mise en détention provisoire jusqu’à date ultérieure de procès.

Mon fils et son amie ont ainsi mécaniquement le choix entre une CI, qui ne leur permettra pas de préparer leur défense, avec pour conséquence un jugement à l’emporte-pièce, et la possibilité d’une détention immédiate en maison d’arrêt dans l’attente de leur jugement. Il faut savoir que les conditions d’incarcération en maison d’arrêt n’obéissent à aucun numerus clausus en France : les prévenus sont entassés avec les courtes peines (moins d’un an) à quatre, cinq ou six dans des cellules de 9 mètres carrés. C’est là qu’on se suicide le plus en prison. Ces conditions d’incarcération, insupportables, ont maintes fois été dénoncées par toutes les associations défendant les droits de l’homme en Europe.

C’est à ce choix impossible que sont soumis mon fils et son amie. Ils se décideront donc pour la CI, lorsqu’ils apprendront que celle-ci est actée, sachant que nombre de personnes déferrées et l’ayant refusée ont déjà été placées en détention provisoire et faisant le pari que la CI pourrait ne pas systématiquement déboucher sur une peine de prison ferme.

Déferrés au TGI depuis 14h, l’attente semble interminable, pour les prévenus au premier chef. Il se fait bien tard, 20h30 environ, lorsque l’audience commence enfin. Nous sommes quelques soutiens dans la salle, déjà passablement abasourdis par ce que nous avons entendu, naviguant depuis quelques heures, d’une chambre à l’autre et parvenant difficilement à retenir tout ce dont nous avons été témoins, tant les “discussions” sont effarantes, les chefs d’inculpation hasardeux et les décisions de la cour arbitraires et monstrueusement démesurées. « Vous n’avez pas mieux à faire qu’à manifester le samedi ? », « ça ne va pas arranger vos finances » déclare un juge à un prévenu GJ qu’il vient de condamner à 750€ d’amende, prévenu qui a expliqué, lors de sa prise de parole, qu’il a des crédits sur le dos, qu’il ne peut pas s’installer avec sa copine, qu’il vit toujours, à 26 ans, chez ses parents auxquels il verse une pension, car il ne gagne que 1300€ pour un travail à temps plein.

De quoi mon fils et son amie sont-ils donc accusés, quels faits exacts leur sont-ils reprochés, justifiant qu’on les prive, depuis presque 54h, de leur liberté ?
La juge qui préside l’audience commence son accusation : « participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens » ainsi que : « violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique sans incapacité », fameux articles du code pénal qui font florès par les temps qui courent. Plus précisément, les prévenus sont accusés, par le fonctionnaire interpellateur, qui a été entendu par le truchement téléphonique, d’avoir ramassé des plots de grenade, grenades qui venaient d’être envoyées sur les manifestants pour les disperser, et de les avoir jetés sur les policiers. L’agent interpellateur indique aussi qu’au moment de l’interpellation, quand les deux prévenus ont vu que les policiers allaient à leur rencontre (mais de quel type de rencontre est-il donc question ??), ils ont enlevé leur GJ, que M. les a tout d’abord mis dans son sac avant que de les jeter dans les égouts.

S’ensuit alors un interrogatoire (la juge parle de « conversation », contrevérité obscène alors que tout est à charge et que la parole des prévenus est systématiquement déformée, mésinterprétée et/ou ridiculisée) durant lequel le grotesque et l’absurde rivalisent avec l’indécence et l’abjection. En effet, le fait de s’être débarrassé des GJ occupe une grande partie des “débats”, la juge insistant sur le fait que cet acte, autour duquel semble se concentrer en grande partie la charge de l’accusation, est l’indice, si ce n’est la preuve certaine, que les interpellés avaient indubitablement quelque chose à se reprocher.

La parole des prévenus, répétant à de nombreuses reprises qu’ils n’ont jamais rien jeté en direction des policiers, clamant leur innocence, est systématiquement dénigrée. La juge affirme, ad nauseam, qu’un policier ne peut pas se tromper : « Les policiers sont des professionnels, ils ne peuvent pas faire des erreurs », elle se livre à un éloge sans limite des flics : « heureusement qu’ils sont là car ils font régner l’ordre public, sinon ce serait la loi de la jungle, les plus forts l’emporteraient sur les plus faibles ».
À l’intention de mon fils, la juge ajoute : « quand vous voyez des policiers en ville qui arrivent vers vous, jetez-vous aussi votre sac dans les égouts ? », mon fils lui fait remarquer que le contexte n’est pas le même. La juge enchaîne : « vos parents vous ont-ils normalement éduqué ? Quel est votre niveau de conceptualisation ? Quel discours tenez-vous en privé avec vos amis concernant la police ? Ou bien faites-vous partie d’une mouvance qui est… [elle ne finira pas sa phrase]. C’est très révélateur cette façon de tout contester. Vous êtes comme vous êtes, M., on ne va pas vous refaire ». Violence inouïe de ces questions rhétoriques, prétendument posées dans le cadre d’une « conversation »…

Quoi qu’il en soit, le dossier est vide. Aucune pièce à conviction n’est produite pour étayer la parole de l’agent interpellateur, pas de photos, pas de vidéos, la parole, semble-t-il sacrée, de cet agent, suffit à présenter deux personnes devant la justice. À quoi bon tenter de discuter d’ailleurs puisqu’un policier ne peut pas se tromper ?! Ni bien évidemment mentir… Les inculpés sont donc confrontés à des accusations arbitraires, invérifiables et auxquelles on ne peut porter aucune contradiction.

La procureure qui livre ensuite sa réquisition réitère sur le même mode : les faits reprochés sont avérés. Elle n’a, dit-elle, aucune raison de douter des faits qui sont rapportés par l’agent interpellateur. Mon fils, de plus, ne s’est pas beaucoup exprimé en garde-à-vue. À la seule vue des policiers, il s’est débarrassé de son gilet, or, si il n’avait commis aucun délit, pourquoi se serait-il débarrassé de son gilet ? De plus encore, il a, dans un premier temps, refusé le prélèvement biologique, avant que de s’y soumettre. La procureure requiert donc 6 mois d’emprisonnement ferme ! Insistant sur le fait qu’il n’y a aucune raison d’agresser les forces de police de cette façon alors que celles-ci sont, en la période, particulièrement éprouvées. Singulièrement jeune, vraisemblablement tout juste diplômée de l’école nationale de la magistrature (ENM), il faut sûrement que cette demoiselle se montre dure, sévère pour épater la galerie et pouvoir avancer, au plus vite, dans les échelons de sa profession. Lui a-t-on parlé de la présomption d’innocence à l’ENM ? Ou n’est-elle pas plutôt persuadée que cette présomption d’innocence ne vaut rien contre l’avis du prince ? Macron, en effet, n’a-t-il pas récemment déclaré, en déplacement au Tchad, qu’il veut des réponses judiciaires sévères pour les auteurs de violences : « Il est évident que les réponses, y compris judiciaires, les plus sévères seront apportées ».

Je m’interroge : est-ce bien mon fils et son amie que l’on juge ou le mouvement des GJ en son ensemble ?…
Il est maintenant clair que ce tribunal est devenu un tribunal politique.

Les avocats ont beau, par la suite, avancer que les infractions ne sont pas constituées, que l’intention de violence n’est pas caractérisée, qu’il est possible d’avoir un doute raisonnable, que même un professionnel aguerri peut se tromper, qu’on ne saurait commettre des violences et des dégradations lorsqu’on est exclusivement porteur de masques et de lunettes, que des plots de grenade, légers, s’ils avaient été lancés, ne pourraient constituer une atteinte à l’intégrité physique des policiers, que la sanction demandée par la procureure : 6 mois fermes d’emprisonnement, est d’une brutalité particulière, etc., rien de tout cela n’ébranlera les certitudes de la juge, dogmatiquement ancrées.

La cour se retire alors pour délibérer, puis la condamnation pénale tombe : M. et Mme sont reconnus coupables et sont condamnés à : 2 mois d’emprisonnement délictuel, à titre de peine principale avec sursis ; de plus, concernant mon fils, à : 3 ans de privation de tous les droits civiques, civils et de famille, à titre complémentaire.

Concernant cette dernière condamnation, la juge éprouve une jubilation non dissimulée à son énonciation. Cette condamnation est d’ailleurs assez inédite, les avocats ne savent même pas dire à quoi correspondent les droits de famille. Une recherche sur internet permettra de découvrir l’étendue de cette condamnation, celle de la déchéance des droits de famille notamment pouvant conduire (pas systématiquement) à retirer au condamné l’autorité parentale sur ses propres enfants ! Mon fils est donc considéré comme persona non grata de la République. La juge précise qu’il n’a plus le droit d’être tiré au sort pour être juré d’assises, qu’il n’est donc pas admis à juger ses semblables pendant 3 ans, que cette sanction lui est particulièrement adaptée dans la mesure où il a du mal à se soumettre à la règle et à intégrer ses obligations de citoyen. Il va sans dire que ne pas être autorisé à juger ses semblables est un honneur que la justice fait à mon fils et dont nous nous réjouissons, en famille ! Et de même concernant le droit de voter qui lui est retiré, quelle distinction en effet de n’être pas autorisé à élire toutes ces détestables personnes portant devant le peuple leurs déplorables mandats !

Il y a certes pire, mille fois pire encore, je le sais pertinemment et n’en doute pas un seul instant, concernant les décisions de justice que tous les jours la juridiction française rend, au nom du peuple français. Je souhaite juste, à mon échelle et conjoncturellement, témoigner, apporter ma contribution à la dénonciation des systèmes policier, judiciaire et étatique, tels qu’ils œuvrent actuellement en France, État prétendument de droit, pour réprimer le mouvement dit des Gilets Jaunes. Ma compassion et mon indignation, j’espère qu’on me l’accordera, ne se limitent pas à celles dirigées à l’endroit de mon fils et de son amie, le dire est le moins que je puisse faire et je ne m’y étendrai pas, car la parole et le simple soutien verbal trouvent ici leurs limites. C’est en se rendant au tribunal, en luttant sur le terrain, par tous moyens appropriés, en témoignant, comme je m’efforce de le faire à mon niveau, et comme bien d’autres le font depuis 7 semaines, dans le cadre de ce mouvement des Gilets Jaunes, que nous pouvons espérer parvenir à ouvrir les yeux de nos concitoyens sur l’ampleur de la répression politico-judiciaire et à faire reculer cette odieuse institution judiciaire, tout à fait indigne de l’humanité, en marche, sans aucun doute possible, vers l’autoritarisme le plus brutal, tout comme l’État-Macron dans sa globalité, dont cette justice n’est que le corollaire.

Liberté et relaxe sans condition pour tous les interpellés !
Vive la lutte !
À bas l’État policier qui ne cherche qu’à faire peur et désespérer, à enfermer et isoler, à humilier et punir, à mutiler et tuer !

La répression inqualifiable qui sévit actuellement, à l’encontre du mouvement des Gilets Jaunes, n’arrêtera pas la soif de liberté et de justice de tout un peuple, de la jeunesse notamment, elle ne pourra pas annihiler la volonté, noble, de construire un monde meilleur, d’être du côté de ceux qui souffrent, qui réclament des droits, et de lutter contre ceux qui œuvrent, continuellement, au sommet de l’État, à anéantir ces droits. Manifester est un devoir avant d’être un droit !

Je suis prodigieusement fière de l’éducation que j’ai donnée à mes enfants et du choix qu’ils ont fait d’être du côté des opprimés contre les oppresseurs. Merci mon fils d’être tel que tu es, et oui, juge – pour une unique fois – vous avez bien raison : on ne te changera pas ! « Vous êtes comme vous êtes, M., on ne va pas vous refaire » a-t-elle en effet déclaré, à l’endroit de mon fils, dans un délire cauchemardesque de voir la justice, que cette magistrate embrasse sans faille, façonner, refaçonner l’humain à son haïssable image. Quand la justice s’aplatit servilement devant les diktats de l’État, lorsqu’elle fait la police, qu’elle est au service de ses intérêts, qu’elle porte caution à ses comportements illégitimes (arrestations arbitraires, faux témoignages, clé d’étranglement, etc.), qu’elle viole la présomption d’innocence en sommant les prévenus de prouver leur innocence alors que c’est à l’accusation de démontrer la culpabilité, qu’elle condamne, en deux mots, sans preuve, elle fait montre de la plus grande scélératesse et tente bien de dresser et de remodeler les hommes, que les vicissitudes de l’existence et des luttes en cours placent devant elle, mais il n’est pas sûr qu’elle y parvienne car nous sommes et serons nombreux, encore et encore, à dénoncer et résister !

PAS DE JUSTICE PAS DE PAIX

« Les deux violences étatiques, celle qui fonde le droit et celle qui le conserve, se rejoignent dans cette institution ignoble qu’est la police » Benjamin

« Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice » Montesquieu

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