Prendre le pouls du présent

Ni spontanéiste, ni bureaucrate, ni nihiliste : il est parfois compliqué d’analyser une pratique politique qui se veut matérialiste et révolutionnaire (qui ne sont pas des gros mots). Quelques pistes d’analyse, parfois au brouillon, mais qui ont pour but de pousser à la réflexion.

Si les derniers mois laissent en bouche un goût amer voir vomitif, il est cependant nécessaire de se tourner vers des lendemains qui ne s’annoncent guère radieux, et où il y aura dans tous les cas beaucoup à faire. Mais justement, quoi, et surtout comment ? On peut rester sur ses certitudes et se conforter dans une attitude pro-luttes voir anti-tout, mais il me semble crucial de proposer des points sur lesquels se concentrer.

Des propositions en vrac

Quitter les postures existentielles et puristes. Être humble. Arrêter de penser « les gens » comme une catégorie floue et qui serait à convaincre dans le vide, de manière hors-sol, mais analyser la société d’un point de vue matérialiste. Se penser comme révolutionnaire, c’est n’être ni en-dehors, ni à l’avant-garde. Et puis, il faut bien payer le loyer et remplir le frigo, et nous ne sommes pas tou-te-s égaux/ales face à ça, il serait bon de s’en rappeler.

Mais, dans le même temps, il ne faut absolument pas oublier que savoir d’où on parle est vital. Le risque est cependant que cela finisse par constituer l’unique contenu de notre discours. Si je crois en l’action politique collective, c’est que justement tout n’est pas totalement déterminé, et qu’il existe toujours une marge de manœuvre. Alors, que faire ?

Écouter et se former

Remettre du contenu.
Échanger des analyses qui ne soient pas qu’idéalistes (les choses sont comme ça), personnelles (ça, je le sens plutôt comme ça …) ou performatives (en disant les choses comme ça, c’est comme ça que ça va se passer...). L’idée n’est pas de noyer l’individu ou son ressenti, mais d’élaborer ensemble des grilles de lecture de la société qui permettent de replacer certains événements, certaines idées, certaines pratiques dans leur contexte et de chercher les causes structurelles, dans l’organisation économique et sociale. Les sciences sociales, c’est pas que pour se branler la nouille à l’université, mais analyser politiquement la société, ce n’est pas que faire de la sociologie : il ne s’agit pas seulement de décrire le monde, mais de penser et de créer les conditions de sa transformation. Les textes et les discussions qui visent à replacer les événements, les luttes dans un contexte plus large ou dans des évolutions historiques, les analyses faites avec recul et distance sont absolument vitaux.

Arrêter la fétichisation : d’un sous-prolétariat perçu comme exotique, des « quartiers populaires », de la violence pour la violence, du cortège de tête. Cela mériterait un débat propre, mais il y a tout un continuum entre le méchant pacifiste citoyenniste (dont le comportement peut certes être dangereux) et le nique tout tout le temps. Cela pourrait être utile de s’interroger sur la validité tactique ou non et la mise en œuvre de certaines actions qui impliquent l’affrontement physique (et peut être ne pas considérer cet affrontement physique comme but en soi d’une manifestation, je dis ça, je dis rien...)

Accepter qu’il y a des domaines sur lesquels clairement, on n’a pas les billes.
Entendre ce que les personnes concernées, et qui connaissent logiquement mieux leur expérience et peuvent en avoir une analyse plus précise, ont à dire, sans essayer de les faire rentrer de force dans notre moule intellectuel. Respecter ça et apprendre à se taire : au hasard, à propos des expériences des personnes racisées, où il serait souvent bon que les militants blanc-he-s tournent sept fois leur langue dans leur bouche avant de prendre la parole.
Il y a deux enjeux ici :

  • d’une part, le fait que les concerné-e-s soient écouté-e-s et que leur parole soit prise en compte suppose que tout le monde accepte que les rapports de domination conditionnent l’accès à la parole. avant de sauter sur le tour de parole pour faire une leçon sur (rayez la mention inutile) le racisme/le patriarcat/la lutte des classes, il est bon de s’interroger sur les mécanismes collectifs et impensés qui peuvent entraver l’accès à la parole de celles et ceux qui ne l’ont de fait pas ou moins. Et pas seulement de s’interroger, mais aussi de mettre en place des structures collectives qui permettent de faire face à ça. Ce n’est pas parce qu’on est contre le monde tel qu’il est que celui-ci ne nous structure pas, et on ne se déconstruit pas individuellement : on peut par contre tenter de mettre en place des fonctionnements collectifs pour lutter contre, ce qui implique de s’arranger avec le réel (tout en travaillant sur soi).
  • de l’autre, c’est de l’honnêteté intellectuelle que de reconnaître qu’une lecture du réel, une vision du monde ne donnent pas une connaissance infinie sur tous les sujets, notamment ceux dont notre position sociale nous éloigne et qu’il y a beaucoup à apprendre en écoutant et en s’interrogeant.

Faire circuler la parole et convaincre

Un des travers de la forme assemblée générale telle qu’elle peut souvent être pratiquée est qu’elle tend à se transformer en psychanalyse collective sauvage, en séance de divination ou en meeting. Une AG doit-elle être une suite de prises de parole sans forcément beaucoup de lien entre elles, où les personnes qui s’expriment semblent parfois n’entretenir qu’un monologue avec eux/elles-même, et où bien souvent on n’avance pas ? Serait-il possible d’arrêter les prophéties-like où l’AG se transforme en désert où tonne la voix (bien souvent masculine) qui nous annonce la révolution à l’orée du bois, l’énième trahison des syndicats jaunes ou qui propose encore une fois une jonction avec les quartiers populaires ou bien la sacro-sainte convergence des luttes sans qu’on comprenne précisément de quoi il s’agit ?

Une réunion se prépare, ça peut paraître daronnisant dit comme ça, mais il me paraît crucial de rompre totalement avec une croyance en une spontanéité de l’organisation, que ce soit avant ou après. Sérieusement ? S’il suffisait de dire « bon ben il faut faire ça » à la fin d’une réunion, sans s’inquiéter de savoir qui va le faire, et dans quels délais, l’organisation collective serait un paradis. Poser clairement les choses, les cadres, le temps qu’il y a à consacrer à tel ou tel point, sans pour autant devenir de parfaits bureaucrates et en acceptant le fait que ce cadre soit souple et puisse être modifié par une décision collective, c’est cela qui permet de s’assurer que les choses soient faites. Et aussi qui fait que ce ne sont pas toujours les mêmes qui se chargeront des mêmes tâches, en particulier les tâches de l’ombre (et surprise ! Devinez qui s’y colle ? Oui, ça commence par F et ça finit par -mes).

Spoiler : On peut même apprendre à prendre la parole, à synthétiser, à prendre des notes sous une forme efficace, à modérer d’une manière non autoritaire une réunion ou un débat pour recentrer les échanges. On peut même s’affronter en AG sur des questions de lignes ou des questions tactiques en en faisant quelque chose de constructif. Mais ça, ça implique de se former sur ces questions précises, d’accepter de s’entendre dire qu’on parle trop ou d’une manière pas forcément compréhensible, et de ravaler un peu son ego.

Dire qu’on est contre le pouvoir et la domination, ça ne les a jamais fait disparaître, bien au contraire, et encenser l’informel, c’est s’assurer que les mécanismes de domination (sociale, raciale et patriarcale) réapparaîtront là où on voulait les faire disparaître. Est-ce qu’on pense vraiment que créer des espaces où le seul moyen de se faire entendre est de parler plus fort que tout le monde et de capitaliser sur son rôle social à l’intérieur d’un milieu (pris au sens de groupe social relativement homogène), c’est ça, être révolutionnaire ? Enfin, la formalisation claire (quels rendez-vous ? quel-le-s référent-e-s ?...) de ce qu’on fait est aussi ce qui peut permettre à des personnes peut-être moins impliquées de prendre part à l’organisation de quelque chose, et ça, il va bien falloir s’en rendre compte un jour.

Ce n’est pas une forme de management que je propose, mais un apprentissage, une formation, qui me paraît vitale pour réussir à obtenir des victoires face à ce qu’on veut abolir (soit le monde tel qu’il va) et pour ne pas s’épuiser et finalement n’obtenir pour toute création que du dégoût. Mais ça implique aussi de la discipline, individuelle et collective.

Interroger la forme de l’action : tracts, banderoles ?

Si on rejette les pavés illisibles en Times New Roman caractère 8, est-ce une raison pour rompre avec la question du tract et du discours, que ce soit IRL (=in real life, dans la vraie vie) ou sur les internets ? N’y aurait-il pas moyen de réfléchir à des formes plus lisibles de communication ?

Aussi, est-ce qu’on croit tant que ça en une sorte de pouvoir du négatif, qui fait qu’un cortège de gens masqués avec des fumigènes est forcément lisible ? (la manifestation contre le FN à Pantin-Aubervilliers du 16 avril 2017 peut en être un bon exemple, puisque les habitants du coin ne comprenaient pas si une partie des manifestants étaient des nazis ou l’inverse.)

Et puis, si des personnes pouvaient se motiver pour chercher des nouveaux slogans inventifs, voir même des nouveaux rythmes, il y a là un énorme chantier.

Transmettre, dans l’espace et dans le temps

Chaque personne qui s’engage, ou chaque génération, se retrouve confrontée à des écueils similaires, même si les conditions historiques changent (et le premier écueil est justement de saisir avec précision et finesse ces conditions historiques données). Et il y a beaucoup à transmettre, autant au niveau des contenus politiques, des conflits politiques et de leur histoire, que des modes d’organisation. Devons-nous vraiment réinventer l’eau chaude à chaque mouvement social ou dans chaque lutte ? Alors oui, aucune analyse ne sera jamais objective, mais quand même, on peut se baser sur le travail de certains camarades, illustres ou non, pour ça, non ?

Et puis la transmission, ça peut être aussi une transmission sur des choses tout à fait pratiques : réagir face à la police en manif, réussir une occupation, mener une négociation lors de cette même occupation ou lors d’une action…

Enfin, la transmission se pose aussi dans l’espace : je me permets ici de rappeler aimablement que Paris n’est pas le centre du monde, que nos camarades ailleurs qu’à Paris proposent et ont proposé des choses desquelles on pourrait s’inspirer ou sur lesquelles on peut au moins réfléchir, et qu’il faut aussi prendre en compte des données sociales propres à la capitale quand on réfléchit à l’action politique qu’on veut y mener.

Ouverture : réfléchir tactiquement

C’est peut-être l’un des enjeux les plus cruciaux de cette transmission : il me paraît crucial de ne pas se leurrer, ne pas s’aveugler sur l’ensemble des forces en présence. Il faut accepter de prendre en compte la réalité telle qu’elle est pour espérer pouvoir y changer quelque chose sur un autre mode que celui du one shot, de réfléchir concrètement à ce qu’on veut/peut obtenir sur un enjeu précis, sans jamais lâcher de vue les risques de compromissions, dans les luttes de base, les luttes sectorielles, ou l’organisation de campagnes ou de manifestations...

Bonus : et l’art dans tout ça ?

Les groupes de musique, ça ne sert pas qu’à faire des concerts de soutien, il y a tout un continuum entre le mauvais graf et le graphisme sur-lêché, et c’est pas parce qu’on aspire à la révolution qu’on doit condamner toute recherche esthétique.

Arrêter la folklorisation de l’extrême gauche et de l’anarchisme : la Commune, 1936, les affiches les plus connues de mai 68. Oui, d’accord. On peut regretter que les mêmes internets n’aient que peu d’inventivité typographique par rapport aux affiches constructivistes russes, mais est-ce qu’on peut aussi ne pas fétichiser des représentations du passé (tout en s’en inspirant) et accepter qu’on vive dans l’époque qui est la nôtre ?

Sur ce, bisous.

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