Notre émancipation nous appartient : Crise de la démocratie et gauche de la crise (1/3)

Le texte qui suit est extrait d’une brochure non encore publiée et intitulée « Notre émancipation nous appartient ». Nous proposons de publier son contenu progressivement afin d’en faciliter la lecture.

Crise de la démocratie

« Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. »

(Octave Mirbeau, La Grève des électeurs, 1888)

Derrière la crise de la démocratie, nous voyons l’agonie de la démocratie bourgeoise et le pourrissement de son outil cogestionnaire, la social-démocratie. L’opposition entre démocratie bourgeoise et dictature, autrefois présentées comme deux formes politiques irréconciliables, est désormais révolue. La social-démocratie, dont les vestiges peinent à maintenir leur intégrité, est chaque jour un peu plus dépassée. Elle est dépassée par le cours de l’histoire et l’évolution des rapports entre les classes, et ne peut que céder face à la contradiction entre son enracinement dans la démocratie libérale et les conséquences logiques de son projet de collaboration entre les classes. Le démantèlement progressif de l’État-providence, la centralité croissante du pouvoir exécutif et le développement ininterrompu des outils répressifs ne peuvent pas être infléchis par des forces politiques qui aspirent à gouverner le désastre, à prendre la main sur tout ce qui détruit la vie et à réconcilier l’inconciliable sur l’autel de la croissance nationale.

Aucune alliance, aucun front n’est envisageable avec les forces réformistes. D’une part, parce que ces organisations aspirent à nous gouverner quand nous aspirons à nous gouverner nous-mêmes. D’autre part, parce que la légitimité institutionnelle et les moyens pratiques (financements, locaux, outils d’impression et de communication, etc.) dont elles disposent nous rendraient immédiatement dépendant·es de leur bonne volonté. Enfin, parce qu’il n’y a aucune raison que la gauche institutionnelle déroge à son histoire. En 1914, la gauche a rallié l’Union sacrée et envoyé des millions de prolétaires mourir dans les charniers à ciel ouvert de la Première Guerre Mondiale. En 1919, de l’autre côté du Rhin, la gauche a envoyé les milices fascistes écraser les insurrections ouvrières de Berlin et de Bavière. En 1936, la gauche triomphante du Front Populaire renvoie les prolétaires au travail, récuse la révolution et prône « l’amélioration du sort des classes laborieuses dans le cadre de la société actuelle. » En 1940, l’écrasante majorité des députés de gauche vote les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. En 1968, au mois de mai, c’est la branche syndicale de la gauche institutionnelle qui empêche les étudiant·es révolutionnaires de fraterniser avec les ouvriers de Renault Billancourt, qui dénonce comme « dérive gauchiste » les occupations d’usines, et qui signe les accords de Grenelle pour rétablir l’ordre dans le pays. L’année suivante, en Belgique, cette même gauche syndicale qui désigne 61 ouvriers comme meneurs d’une grève sauvage de Citroën Bruxelles auprès de la police et les fait arrêter. C’est la gauche au pouvoir qui a visibilisé et normalisé les discours lepénistes : en 1981, François Mitterrand est intervenu en personne pour fournir du temps d’antenne à Jean-Marie Le Pen, afin de diviser la droite et de faire reculer le RPR. Entre 2015 et 2017, c’est la gauche de nouveau au pouvoir qui a accéléré le cours des réformes structurelles néolibérales, instauré l’état d’urgence et modernisé l’attirail juridique sécuritaire. C’est de son flanc, enfin, qu’est né le macronisme, aboutissement de décennies de compromissions social-libérales pour la prise du pouvoir, qui semble venir parachever le seul véritable accomplissement de cette gauche : paver la voie au fascisme au nom des valeurs républicaines en armant toujours plus l’État, dont on sait depuis les premiers balbutiements du mouvement ouvrier qu’il est l’instrument de classe qui exploite.

Et il faudrait placer nos espoirs et notre confiance dans les projets de celles et ceux qui, hier alliés de cette gauche et désormais plus radicaux donc présentables qu’elle, veulent désormais la remplacer et faire leur temps au pouvoir. Non merci. Les urnes, c’est pour les morts. L’abstentionnisme massif qui a caractérisé cette dernière vague d’élections (50% aux européennes, 65% aux régionales, 58% aux municipales, 28% au second tour des présidentielles sans compter les non-inscrits), ainsi que le rejet revendiqué de la politique institutionnelle par le plus grand mouvement contestataire que la France ait connu depuis un demi-siècle, sont là pour le rappeler.

Gauche de la crise

« Si un soulèvement devait se produire dans un avenir proche, la révolution devrait briser la chrysalide de la gauche dans laquelle elle a grandi et prendre son envol. Sinon, le poids mort de la politique nous entraînera une fois de plus vers la défaite. »

(Your Lazy Comrades, L’interrègne, 2022)

Force est de constater que la gauche institutionnelle, c’est-à-dire les gauches plus ou moins radicales mais toutes autant désireuses de nous gouverner, n’apportent aucune réponse concrète tant à la crise de la démocratie, qu’à celle généralisée du capitalisme. La gauche « socialiste » a fait tout le contraire avec, grossièrement, le « tournant de la rigueur » de 1983 et la Loi Travail de 2016. Après avoir légiféré au 49.3, la gauche du centre, s’est investie dans les efforts macronistes pour prolonger le supplice, à coups d’ordonnances cette fois. La gauche syndicale, ou plutôt ce qu’il en reste compte tenu du taux de syndicalisation en France, a depuis longtemps fini de devenir l’outil de cogestion et de pacification sociale bâtard auquel la destinait son assujettissement à la gauche parlementaire. La gauche « radicale », pour sa part, nous réchauffe les vieux programmes keynésiens qui avaient échoué en 1981-1982 et provoqué le tournant de la rigueur, tout en continuant de soumettre leur discours et leurs projets au double-objectif de croissance économique et de dilution des antagonismes dans le cadre national. La croissance, c’est l’accumulation du profit par l’exploitation des travailleurs et des travailleuses. La placer entre les mains d’un État républicain et moral n’enlève rien à la nature capitaliste du projet. La collaboration entre les classes sous le drapeau national, c’est le programme du fascisme. Rendre un pays néocolonial plus inclusif n’enlève rien à la nature réactionnaire de la nation. La gauche « anticapitaliste » est tellement résiduelle, empêtrée dans ses contradictions et clownesque que ce serait dommage de l’oublier : il y a les trotskistes qui scissionnent et se neutralisent dans leur course aux signatures ; il y a les insurrectionnalistes aux discours inaudibles et à la violence émeutière spécialisée ; il y a les communistes éparpillés et incapables de produire la moindre théorie critique ni stratégie cohérente ; il y a les libertaires qui réclament la relocalisation industrielle sans se rendre compte qu’ils appellent à refonder un pôle industriel national et nationalisé en pleine période de fascisation de l’État et de la société.

Sur le plan international, le positionnement de la gauche « radicale », celle la plus susceptible d’accéder au pouvoir dans les années à venir, est tout aussi ridicule. Il faut regarder en face le rapport de forces politiques comme La France Insoumise aux relations internationale et à l’État. Le fait que des souverainistes sur la ligne de Georges Kuzmanovic aient pu se retrouver dans les rangs de ce mouvement n’est pas anodin, mais logique. Il en va de même pour le passage des éléments les plus chauvins des formations réformistes dans les rangs fascistes la veille et à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. L’ambiguïté des positionnements de Jean-Luc Mélenchon sur le pouvoir russe et ses manœuvres impérialistes, ou encore sur la légitimité du régime de Bashar Al-Assad, n’en est pas une. Tout comme le campisme de la gauche radicale ne traduit que leur religion de l’État et leur incapacité à penser la politique au-delà du gouvernement bureaucratique des peuples. Le leader de la France Insoumise défend volontiers la révolution bolivarienne et son État autoritaire, bureaucratisé et militarisé, gestionnaire capitaliste des ressources hydrocarbures. Il s’est empressé de saluer Andrés Manuel López Obrador, président « de gauche » élu sur des fausses promesses progressistes peu différentes de celles de nos leaders réformistes, et sa volonté de « rupture » avec le néolibéralisme. Sans surprise, il a immédiatement validé plusieurs mégaprojets et poursuivi les efforts de son parti pour neutraliser les instances indigènes autonomes, que ce soit par la création d’instances concurrentes à celles zapatistes ou par la collaboration active avec des paramilitaires. La gauche « molle », elle, a depuis longtemps abandonné les oppositions incantatoires de posture au profit du silence complice en période d’opposition, et de l’intervention militaire en période d’exercice du pouvoir.

Que peut-on attendre de ces gauches face à la barbarie moderne rampante et à l’état d’exception mondial permanent ? Rien. Nous devons rompre avec elle.

Rupture

« Le parlementarisme républicain, sous le masque de mythes que tous savent avariés (légitimité par le vote, état de droit, justice sociale), masque ce qu’il est réellement : le lieu de coagulation des différentes tendances d’une même force politique, celle de la démocratie représentative bourgeoise, héritière du scrutin censitaire, du monarchisme constitutionnel et du jacobinisme – tous adversaires historiques de la démocratie directe et du droit du peuple à se gouverner lui-même. »

(Tibor, Contre la politique, 2022)

Lors de la mascarade électorale présidentielle, le candidat sortant et grand favori du scrutin a refusé de débattre avec ses concurrents. Le pouvoir, incarné dans la figure du président, ne se sent même plus obligé de participer à sa propre mise-en-scène. Le monologue du pouvoir, dont le vocabulaire et les émetteurs n’ont de cesse de pencher à l’extrême droite, ne cherche presque plus à se déguiser en dialogue démocratique. La politique est une sphère séparée de la vie, sur laquelle nous n’avons aucun pouvoir. La progression de l’abstentionnisme dans les classes populaires, qui vient saper le mythe fondateur de la démocratie bourgeoise, est sans doute le fait le plus important de notre époque : voter ne sert à rien, aucun changement radical de la situation dans laquelle nous nous trouvons n’adviendra par le pouvoir du bulletin de vote. Plus nous nous détournons des formes aliénantes de la politique, plus nous nous montrons capables de faire émerger les nôtres, spontanées et instinctives, et d’en choisir nous-mêmes le contenu. Cette idée fait horreur aux organisations traditionnelles du prolétariat, à la gauche parlementaire et syndicale qui, dans leur entreprise de destruction de la conscience de classe, ont porté la ruine et l’inculture jusqu’à confondre l’idée de « démocratie » avec la politique parlementariste. Nous n’avons rien à attendre de cette gauche, et tout à gagner à rompre avec elle.

Rompre avec cette gauche ne signifie pas seulement dénoncer son adhésion aux mythes meurtriers de l’État-nation et son rôle crucial dans la stabilité du système de classes, auquel elle apporte sa légitimité morale ; c’est rompre avec la pudibonderie bourgeoise de nos « alliés » du camp radical, qui, trop peureux et trop conformistes pour se défaire des vieilles habitudes, pensent encore qu’une unité des divers secteurs de ceux qui prétendent changer la société peut faire effet. Ces gens s’abreuvent d’illusions : l’espoir, qui justifie de ne pas aller au bout de ses convictions en s’en remettant à l’idée d’un miracle grâce au vote ou à une quelconque spontanéité ; la martyrologie, qui justifie de ne pas réfléchir plus en avant à la nature de notre discours, en adoptant automatiquement une réponse émotionnelle à des problèmes politiques ; le folklorisme et le fétichisme de la lutte, qui justifient de ne pas penser les problèmes de notre époque avec nos propres armes, en se contentant de récupérer des outils périmés et des figures avariées d’une histoire pourtant riche en enseignements ; la convergence des luttes, illusion suprême qui voudrait qu’un front commun de toute la gauche puisse l’emporter sous couvert d’un refus d’assumer la contradiction – ce qui bénéficie systématiquement aux secteurs les plus réformistes et les plus partisans du statu quo. Rompre avec cette gauche, c’est se défaire des illusions nécessaires au fonctionnement du système. Tant que ces mensonges intéressés serviront à faire basculer celles et ceux qui aspirent à un renversement du système vers le retranchement confortable de positions suivistes et réformistes, vers le mensonge agréable d’une action circulaire, figée, dans les vieux circuits de la réforme et du mouvement social dominé par les dinosaures réformistes ; tant que ces mensonges serviront de légitimité morale à l’irresponsabilité, la lâcheté et l’incapacité à s’organiser et à lutter efficacement, alors il n’y aura aucun mouvement suffisamment fort pour freiner la barbarisation de la démocratie bourgeoise et du capital.

Notre force dépend de notre capacité à aller jusqu’au bout de nos convictions, à refuser de se compromettre avec tout ce qui cherche à intégrer notre critique au système pour mieux la neutraliser. Car la révolution n’est pas dans le prolongement de la réforme : elle est une voie qui considère simplement que toute idée d’un camp réformateur de la société, d’un progrès humain opposé à un conservatisme des dominants, d’une démocratie à améliorer ou réformer, est une confusion entretenue par le système. L’idée même que nous pourrions pactiser temporairement avec les « moins à gauche », les réformateurs timides, les révolutionnaires du dimanche, est une impasse récurrente du mouvement ouvrier, qui a toujours mené à la même défaite ridicule : la trahison des secteurs les plus avancé de la contestation une fois leur travail accompli. La réalité est que l’immense majorité des travailleurs, des opprimés, des gauchistes, doivent être extirpés par la démonstration et par la critique sans compromis, des mythologies étatistes et réformistes. Par conformisme et par suivisme, les vieilles forces politiques de conservation de la société conservent l’adhésion des masses : pour détruire cette situation figée, il faut se défaire de toute adhésion aux mensonges confortables d’une unité des buts qui demande simplement de choisir les bons moyens : nous voulons changer entièrement le système, ils veulent le conserver en plus sympathique. Le fait que les opprimés et les travailleurs soient les bénéficiaires supposés de ces deux ambitions différentes n’est pas la raison pour laquelle nous devons être alliés : c’est la raison pour laquelle nous sommes résolument ennemis.

À suivre

Note

Sommaire :
Crise de la démocratie et gauche de la crise (1/3)
Crise du capital, capitale de la crise (2/3)
Fascisme, modernité et encadrement (3/3)

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