L’incroyable histoire de l’Encyclopédie anarchiste

Quatre tomes, plus de 1600 entrées, 2893 pages… Et ce n’était censé être que le début d’un projet encore plus vaste ! Mais pourtant qui connaît encore aujourd’hui l’existence d’une encyclopédie anarchiste ? Certainement pas assez de monde en tout cas, au regard de l’œuvre accomplie et de la richesse de cette ressource pour les militant-e-s, universitaires et chercheurs/ses en tout genre s’intéressant au mouvement libertaire.

Alors c’est quoi cette encyclopédie anarchiste ? D’abord un projet d’une ambition démesurée, la volonté de regrouper au sein d’un même ouvrage « toutes les connaissances que peut et doit posséder un militant révolutionnaire » [1] . Théories politiques donc bien évidemment, mais aussi sciences, arts, culture, vie quotidienne… Un très vaste éventail de sujets y est abordé, toujours avec la volonté d’y apporter un point de vue libertaire. L’ensemble constitue également une véritable œuvre éducative, l’effort de vulgarisation étant souvent palpable autour de thématiques parfois complexes.

Origines et évolutions du projet :

En avril 1924 un premier projet [2] d’une encyclopédie anarchiste est annoncé dans la presse libertaire [3]. Présenté en premier lieu comme une œuvre internationale de traductions simultanées en langues différentes de textes déjà existants et à paraître, la forme envisagée évolue assez rapidement. Dès 1925 il est en effet plutôt question de publier d’abord des fascicules en français pour les traduire par la suite [4]. Finalement seule l’édition française de l’encyclopédie verra le jour, la dimension internationale de l’ouvrage subsistant néanmoins par une relative diversité des origines géographiques de ses contributeurs/rices . Les tensions existantes entre les différents courants libertaires à cette période semblent également avoir déterminé en partie la forme finale du projet.

En effet au milieu des années 1920, le débat au sein du mouvement anarchiste international se cristallise sur la forme d’organisation à adopter pour l’ensemble du mouvement, avec d’un côté les partisans du « plateformisme » et de l’autre ceux du « synthétisme ».
Les plateformistes défendent l’idée que l’organisation doit prendre ses distances avec les courants individualistes et culturels se réclamant de l’anarchisme, pour s’affirmer au contraire comme un véritable mouvement politique révolutionnaire, ayant pour objectif défini la révolution sociale et libertaire. Pour y parvenir, cela nécessite une forme d’organisation certes anti-autoritaire (pas de hiérarchie, structuration fédérale et mandats impératifs) mais néanmoins efficace et structurée.

Les synthétistes défendent au contraire que le mouvement anarchiste peut tirer profit de sa pluralité, à condition d’œuvrer pour une synthèse. Identifiant trois principaux pôles historiques que sont le communisme libertaire, l’anarcho-syndicalisme et l’anarchisme individualiste, les synthétistes affirment que loin d’être irréconciliables ces trois principales tendances ont vocation à dialoguer, se rencontrer afin d’arriver à une synthèse théorique permettant à terme l’unification du mouvement.

Dans ce contexte, le projet d’encyclopédie anarchiste est alors essentiellement porté par Sébastien Faure [5] [6] et d’autres militants synthétistes, dont l’ambition affichée est de faire cohabiter matériellement au sein d’une même œuvre cette pluralité de tendances  [7] :

« toutes les tendances, toutes les thèses qui, dans leur ensemble, constituent l’Anarchisme, y seront impartialement exposées. Eliminer, de propos délibéré, une seule de ces thèses, c’eût été faire œuvre de partisans et non d’éducateurs consciencieux : c’eût été enlever à ce mouvement, une partie de son ampleur, de sa majesté ; c’eût été mutiler volontairement l’Anarchisme, en le privant d’un de ses traits distinctifs. 

Sous peine d’être incomplète et de trahir son but, cette Encyclopédie doit être le reflet de toutes les conceptions s’inspirant de l’Anarchisme ; elle doit abandonner à chacun de ses lecteurs, le soin de choisir entre les diverses tendances et de se rallier librement à celle qui, à ses yeux, se rapproche le plus de l’exactitude, et cadre le mieux avec son tempérament.  [8]

En décembre 1934, la publication de la première partie du projet, le « Dictionnaire Anarchiste » finit par être achevée.

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Le Dictionnaire anarchiste :

De « Abdication » à « Zoologie », cette unique partie réalisée de l’Encyclopédie anarchiste prend donc la forme d’un dictionnaire en quatre tomes. La plupart des notices sont signées par leurs auteur-e-s respectifs/ves mais certaines demeurent néanmoins anonymes. Dans le souci de respecter la diversité de points de vues traversant le mouvement libertaire, un certain nombre d’entrées comportent plusieurs articles, écrits par des rédacteurs/rices différent-e-s. Par exemple pour le terme « Fascisme » figurent pas moins de quatre articles écrits par des contributeurs différents (Bonhomme, Bertoni, Rappoport et Besnard). C’est également le cas pour l’entrée « Féminisme » qui est constituée de deux articles : l’un écrit par un homme (Jean Marestan) et l’autre par une femme : Madeleine Pelletier.

À propos des femmes justement, leur participation à la rédaction de l’encyclopédie est à l’image de leur place dans le mouvement anarchiste à cette époque : extrêmement minoritaire. Néanmoins, on retrouve un certain nombre d’articles portant la signature de figures féministes anarchistes importantes telle que Madeleine Pelletier déjà citée, Madeleine Vernet ou encore Jeanne Humbert.

Autres parties non-réalisées :

On l’a dit ce « Dictionnaire anarchiste » était envisagé comme étant seulement la première étape d’un projet encyclopédique encore plus large, devaient suivre en effet quatre autres parties. L’Encyclopédie anarchiste était alors conçue à l’origine pour s’organiser de cette façon :

  • PREMIERE PARTIE. - Dictionnaire anarchiste. Aspect philosophique et doctrinal de l’Anarchisme. Exposé des principes, théories, conceptions, tendances et méthodes de la Pensée et de l’Action véritablement révolutionnaires, c’est-à-dire anarchistes.
  • DEUXIEME PARTIE. - Histoire de la Pensée et de l’Action anarchistes, pays par pays.
  • TROISIEME PARTIE. - Vie et Œuvre des principaux militants ayant appartenu ou appartenant au mouvement anarchiste : philosophes, théoriciens, écrivains, orateurs, artistes, agitateurs, hommes d’action. (Ordre alphabétique).
  • QUATRIEME PARTIE. - Vie et Œuvre des hommes qui, sans être à proprement parler des anarchistes, ont, néanmoins, dans le domaine de la Philosophie, de la Science, des Lettres, des Arts et de l’Action, contribué à l’émancipation humaine par leur lutte contre la routine mortifère, contre les traditions paralysantes, contre les méthodes et forces stérilisantes de leur temps. (Ordre alphabétique.)
  • CINQUIEME PARTIE. - Catalogue des livres, brochures, journaux, revues et publications de toutes sortes, de propagande anarchiste ou anarchisante. (Ordre par pays et par langues.) [9]

La guerre puis la mort de Sébastien Faure en 1942 eurent pour conséquence l’abandon du projet, mais le dictionnaire à lui tout seul constitue déjà une œuvre exceptionnelle, tant par sa taille que par son contenu !

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Postérité de l’œuvre :

Si un travail de recherche sur le nombre de tirages et la diffusion de l’encyclopédie reste encore à effectuer, force est de constater qu’après la seconde guerre mondiale l’œuvre semble avoir été assez vite oubliée [10]. Un certain nombre d’exemplaires ont probablement été détruits ou perdus pendant la guerre, ceux restant ayant très certainement vieilli dans des greniers de particuliers et y sont peut-être encore. Aujourd’hui, l’œuvre originale complète [11] n’est accessible au public que dans très peu de bibliothèques, on en compte en gros une dizaine parmi lesquelles la BNF (au titre du dépôt légal) et la bibliothèque de l’Hôtel de Ville à Paris, ou encore la bibliothèque du CIRA à Lausanne [12]. Mais peut-être que d’autres exemplaires encore jalousement conservés au fond des locaux de certaines organisations anarchistes referont un jour surface !

Dans tous les cas, l’Encyclopédie anarchiste finira malgré tout par connaître une seconde vie : grâce à l’immense travail de membres et sympathisant-e-s de la Fédération Anarchiste, en 2009 elle devient accessible en ligne  [13] !
C’est notamment à partir de cette réédition numérique que la revue Ni patries ni frontières publiera une anthologie de textes autour de la question religieuse [14].
Un travail de réédition papier a en outre été entamé en 2012 par les éditions des Équateurs [15] mais seuls les deux premiers tomes ont été publiés à l’heure actuelle. C’est donc principalement sur internet que l’ensemble de l’œuvre est désormais accessible, la forme numérique présentant par ailleurs de nombreux avantages en termes de recherche en texte intégral et de reproduction du contenu !

Extraits choisis :

Pour terminer et pour vous donner envie je l’espère d’aller un peu plus loin, voici un petit échantillon d’articles ou d’extraits d’articles contenus dans cette encyclopédie. :

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  • Astronomie :

     C’est sous le ciel étoilé des rives de la Méditerranée que naquit la science des astres qui enseigna à l’homme le rythme des saisons, l’harmonie des mouvements célestes et la grande solidarité de la nature en éternel devenir, promesse et gage de fraternité universelle. (…)
    L’Univers est la République dans le temps et dans l’espace, la République sans Dieu ni maîtres qui n’obéit qu’aux lois naturelles qui lui sont inhérentes et dont l’analyse spectrale a prouvé, il y a une soixantaine d’années, l’unité constitutive. 

    F. Stackelberg

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  • Géographie :

     N’est-ce pas en parcourant le monde, attiré par ses travaux géographiques, que Kropotkine est devenu anarchiste ? Il suffit de lire son admirable ouvrage sur L’Entr’aide et son autobiographie Autour d’une vie, pour s’en convaincre. Et encore, dans son dernier ouvrage, L’Ethique, on aperçoit que c’est à la connaissance des hommes et des animaux qui peuplent la terre qu’il doit cette clairvoyance et cette haute philosophie humaine qui se dégagent de ses travaux. Il en est de même en ce qui concerne notre grand Elisée Reclus, que la bourgeoisie accapare maintenant qu’il est mort, cependant qu’elle le contraignit à mener une existence d’exilé. Pour nous, anarchistes, Reclus n’est pas seule­ment grand par ses travaux sur la philosophie anarchiste et sur la Révolution, mais surtout par le monument de connaissances qu’il a emmagasinées dans la Géographie Universelle et dans L’Homme et la Terre qui sont, à nos yeux, de véritables productions révolutionnaires, si l’on considère que la connaissance de la terre et de ses habitants est un facteur d’évolution et de transformation sociale.

  • Insoumis, Insoumission :

    Selon la formule classique, être insoumis, c’est « manquer de soumission, ne point obéir ». De par l’étymologie, même, les anarchistes sont des désobéisseurs, ce qui ne veut pas dire que tous les insoumis soient des anarchistes. Les individualistes anarchistes sont, par définition, des insoumis, ils se refusent à accomplir les services que, profitant de la puissance qu’il détient, l’État exige d’eux,
    et lorsqu’ils obtempèrent aux injonctions de l’État, ce n’est jamais que sous l’empire d’une menace, en ne prenant pas au sérieux leur acquiescement superficiel. Il y a donc une différence entre l’insoumis par entêtement, le non-obéisseur par opiniâtreté, irréfléchi, qui ne raisonna pas son geste, et l’individualiste anarchiste prêt à passer toutes sortes de contrats, à condition qu’il puisse en discuter les termes, en examiner les clauses à la lueur de son avantage ou de son intérêt.

    E. Armand

  • Manifestation :

     On commence par manifester dans une salle, paisiblement assis, applaudissant à l’éloquence d’un orateur, votant des ordres du jour. On manifeste ensuite dans la rue sons la conduite de bergers ayant le souci de l’ordre public, ne voulant pas compromettre leur carrière politique dans un choc entre les forces populaires et le rempart du régime. C’est le cortège pacifique, avec musiques et drapeaux. Mais cela peut devenir, dans l’explosion d’une colère longtemps contenue et qui trouve soudain son écho dans la colère voisine, sous la surexcitation d’une injustice plus criante, ou la provocation de la police ou de l’armée, à la faveur de quelque autre événement ou circonstance, parfois secondaire, mais qui joue le rôle d’étincelle et met le feu aux poudres, la manifestation peut être le premier grondement de l’émeute imprévue et de la révolution qui couvait.

    G. Bastien

  • Vacances :

    La Grèce, qui a su apprécier les bienfaits de la paresse a légué à la postérité les trésors artistiques et les hautes spéculations philosophiques qui ont, au cours des siècles, fait l’émerveillement des hommes. Ce sont les peuples bergers qui ont découvert les lois de l’astronomie, parce qu’ils ont eu le loisir de contempler le ciel étoilé. Encore aujourd’hui, les créations géniales, les œuvres d’art, les inventions multiples, ne sortent-elles pas, en général, de l’esprit de rêveurs, souvent considérés comme d’inoffensifs maniaques, parce que, aux yeux du vulgaire, ils sont plus préoccupés de leurs chimères que du souci de leur fortune ou de leur pain quotidien ? Il est certain qu’un des droits les plus légitimes de l’homme est le droit au repos. Convenons que le travail est une malédiction (Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front !), du moins le travail tel que la société actuelle l’impose à l’individu. Le travail, vu les progrès du machinisme, ne serait presque plus une nécessité. N’étaient les profiteurs du désordre mondial, le travail, organisé rationnellement, abolirait la plus-value, par suite le chômage et la misère. Alors, le temps de repos pour chaque individu pourrait être très grand ; d’amples vacances viendraient embellir la vie, et l’esprit libéré des soucis matériels pourrait se hasarder plus facilement vers des problèmes plus hauts. 

    Ch. Boussinot

Conclusion :

Source peu exploitée, les pages de cette Encyclopédie anarchiste méritent d’être lues, expliquées, analysées, par un peu plus de monde. Bien que la pensée libertaire ait énormément évolué depuis la première publication (et heureusement !), ces textes font partie de l’histoire du mouvement anti-autoritaire et peuvent encore parfois inspirer les combats d’aujourd’hui. Alors... bonne lecture !

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Florian MATHIEU

Repères bibliographiques :

Notes

[1Extrait de la préface de l’Encyclopédie rédigée par Sébastien Faure

[2Il existe toutefois la trace en 1895 dans le journal Les Temps nouveaux d’un autre projet n’ayant pas vu le jour

[5Il en assurera par ailleurs la direction

[6Pour l’ensemble des noms propres cités dans cet article, se référer aux notices du Dictionnaire des militants anarchistes

[7Cet objectif semble avoir été atteint au moins en partie, des tenants du plateformisme comme Archinov ayant y compris acceptés de contribuer à l’ouvrage.

[8Extrait de la préface

[9ibid

[10S’il existe quelques travaux sur l’anarchisme dans l’entre-deux guerre en France, l’Encyclopédie anarchiste n’y est en général que très brièvement évoquée

[11On retrouve parfois sur internet la mention d’une mystérieuse réédition fac-simile en 1974, dont la diffusion demeura à priori très confidentielle. Elle ne figure en tout cas dans aucun des nombreux catalogues consultés en vue de la rédaction de cet article

[12On peut également mentionner la médiathèque du Valais à Sion, la Bibliothèque Nationale du Québec à Montréal, la bibliothèque municipale de Lyon, la médiathèque de Saint-Etienne, la mediathèque de Roubaix, la bibliothèque du Saulchoir à Paris et également à Agen dans... la médiathèque de l’école nationale d’administration pénitentiaire ! Des versions incomplètes avec seulement 1 ou 2 tomes sont également conservées à la BDIC à Nanterre et dans certaines bibliothèques allemandes. Merci à Marion pour ses conseils de recherche dans les catalogues.

[14Encyclopédie anarchiste : La Raison contre Dieu, Ni patries ni frontières, 2010

[15Faure, Sébastien (dir), Encyclopédie anarchiste A-C, éditions des Équateurs, 2012

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