Cortège de tête coloré ? 50 nuances de noir !

Réponse au texte « Rentrée des casses 2017-2018 : pour que le cortège de tête reprenne des couleurs ». Pour un cortège de tête ouvert et décomplexé.

Quand on a découvert le titre de ce texte sur Paris-Luttes, on s’est dit « chouette, un peu de réflexions à propos des pratiques offensives du cortège de tête ! », a priori c’est toujours le bienvenu. À la lecture du texte, on peut dire que la surprise était plus que mauvaise. Que de confusions, de contradictions, voire de mensonges !

Explications :

Sans remettre en question la légitimité a priori de la pratique du black block, il faut bien constater que sa généralisation au sein du cortège de tête n’a pas bénéficié au potentiel débordant de ce dernier.

Heuuuu… ??? Pardon ?

On a beau prendre cette phrase dans tous les sens, on ne peut qu’être en désaccord, même d’un simple point de vue factuel. Lors du mouvement de mars-septembre 2016 contre la loi Travail, on a d’abord constaté que le cortège de tête avait été initié par des anarchistes, des autonomes, des révolutionnaires, pratiquement tou·te·s en mode « black bloc ». À l’époque, ça nous a d’ailleurs complètement réjoui. Alors parler d’un processus de « généralisation » de la pratique du black bloc alors que dès le départ c’était le cas, ça nous semble vraiment à côté de la plaque.

Ensuite, au fil des semaines et des mois lors du printemps 2016, on s’est également réjoui que de toujours plus nombreuses personnes, de différentes tendances autonomes, rejoignent le cortège de tête, en connaissance de cause : pour participer activement à un cortège qui redonnait son sens historique et combatif aux manifestations, avec des pratiques offensives telles que les tags, la casse, l’hostilité envers la police, et une solidarité entre tou·te·s les manifestant·e·s.

Lors de ces mois de manifestations, le cortège de tête a compté jusqu’à 5 000 voire 10 000 personnes (notamment le 14 juin 2016), alors dire qu’avec des « batukadas et chants, des pancartes et des tags, que l’on s’efforcera et qu’on vous invite à réactiver, en se réappropriant des couleurs bariolées, des allures clownesques, les concerts de casseroles et autres joyeusetés ; nous pourrions ainsi nous rendre à nouveau rejoignables », ça ressemble à une blague aussi. Des chants, pancartes et tags, il y en a toujours eu dans le cortège de tête, et tant mieux. Quant à être rejoignables en faisant les clowns, il nous semble que c’est plutôt en maintenant des pratiques offensives avec un état d’esprit mêlant rage et entraide qu’on a été rejoint au fil du mouvement.

Prétendre qu’en diversifiant l’aspect visuel du cortège de tête on pourrait « couper l’herbe sous le pied à la mythologie médiatique des éléments extérieurs et marginaux de la manifestation, fétichisation de la violence qui ne légitime que mieux l’usage de la répression qui se ressent dans nos chairs » est une supercherie pacificatrice qui ne fait qu’abonder du côté du mensonge médiatique. L’an passé, malgré notre nombre (plusieurs milliers), malgré notre position dans la manif (en tête, systématiquement), malgré notre efficacité (des actions directes concrètes et non un simple défilé symbolique), les médias ne parlaient que d’« éléments extérieurs » et de « casseurs en marge de la manifestation ». Entre la réalité du vécu des manifestations et les comptes-rendus publiés dans les médias, il y avait un tel fossé que c’en était ridicule et pathétique (pour l’histoire et les archives, heureusement qu’il y a eu des récits « alternatifs/indépendants » sur Paris-Luttes et autres Indymedia).

Dans tous les cas, ce serait une erreur de penser nos stratégies de lutte en fonction des discours médiatiques. Ceux-ci relaient généralement le point de vue du pouvoir, de l’État et de ses flics. Nos stratégies doivent être décidées en fonction de nos objectifs, de nos perspectives, pas dans l’espoir que les médias diront du bien de nous. Quand les médias disent du bien de nous, c’est souvent qu’on a été inoffensifs. Et on le sait, quand on reste calmes, ils nous ignorent. Ou alors si on recherche la médiatisation « positive », on peut toujours se transformer en « partenaires sociaux », jouer un rôle dans les réformes en cours au sein de cette belle démocratie…

N’oublions pas que le mouvement contre la loi travail, malgré tout ce qu’il nous a apporté, s’est soldé par un échec, la mise en place de cette réforme de l’esclavage, et le déploiement de sa violence sur tout.e.s les damné.e.s de la terre.

Et c’est reparti avec les poncifs les plus faciles… Ce serait donc à cause du manque de couleurs du cortège de tête que la loi Travail a été votée et passée à coups de 49-3 ! Encore une bien bonne grosse blague ! Il nous semble plutôt qu’avec les nombreuses manifs sauvages, le cortège de tête des grosses manifs a été une des rares réussites du mouvement de 2016. Pour que Valls cède, il aurait fallu un mouvement plus varié dans l’ensemble de ses pratiques de lutte, avec plus de grèves, plus de blocages, plus de sabotages et en général plus de pressions sur l’économie, plus de bouleversements du quotidien.

Colorer et ramollir le cortège de tête n’aurait fait qu’affaiblir la composante la plus offensive du mouvement. En aucun cas ça n’aurait pu mener à l’annulation de la loi Travail.

De plus, rappelons-nous qu’en 2006 la « victoire » du retrait du CPE a mené à une fin brutale du mouvement et que celle-ci a été vécue par beaucoup comme une déception — au point que, lors de la dernière manif, juste après le retrait du CPE, certain·e·s chantaient « Retour, retour, retour du CPE » en clin d’oeil à la revendication passée : « Retrait, retrait, retrait du CPE ». On ne voulait pas que le mouvement s’arrête… Alors bien sûr, il vaut mieux que les nouvelles lois de merde qu’ils nous pondent ne passent pas, mais ce serait bien réducteur et naïf de résumer le mouvement contre le CPE comme une victoire et celui contre la loi Travail comme un échec par les simples conclusions d’un retrait de la loi dans un cas et de son maintien dans l’autre.

Pour nous, la détermination du cortège de tête et des manifs sauvages du mouvement de 2016 ont entre autres permis de se retrouver relativement facilement, là aussi dans la rage et l’entraide, lors des manifs sauvages pour Théo en février-mars 2017, puis au soir du 1er tour des élections présidentielles, ou encore dans le cortège de tête du 1er mai 2017 (qui par bien des aspects nous a fait penser à celui du 1er mai 2016, avec des flics ultra-agressifs et une détermination des manifestant·e·s à ne pas se laisser diviser).

Pour finir sur les conseils/propositions de fin de texte, on reste sur le même flou naïf et foireux, avec des idées du genre « jouer avec des attitudes “bon enfant” et festives » (c’est-à-dire ? on fait des sourires et des bisous aux flics anti-émeute ? on leur apporte des fleurs et des cadeaux ?), et surtout, « venir avec de quoi se protéger mais à veiller à ce que 5 minutes après le début de manif on ne soit pas tout.e.s de noir vêtu.e.s ». WTF ?! C’est quoi le projet ? Nous déshabiller de force en espérant qu’en-dessous de nos k-ways noirs on ait des tee-shirts jaunes ? Finir en mode foutage de gueule, finalement, c’est bon style, bravo.

Au final, ce texte passe de relectures bidonnées en caricatures malsaines. En réalité, les manifestant·e·s non-masqué·e·s et non-vêtu·e·s de noir ont toujours été les bienvenu·e·s dans le cortège de tête. Il n’y a pas de raison que cela change, à garder en tête que la rage et l’entraide vont ensemble et nous rendent plus fort·e·s, plus déterminé·e·s quelles que soient les pratiques des un·e·s et des autres.

D’autres participant·e·s au cortège de tête
(Paris-banlieue, 14 sept. 2017)

Paris, manif contre la loi Travail et son monde, le 14 juin 2016

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