Ce que j’ai vu à la manifestation du 14 juin

Récit d’un militant lambda de la manifestation la plus violente de sa vie.

J’avais choisi de me poster dans le cortège de tête avec les militants autonomes, mais aussi avec les milliers de personnes, qui nous accompagnaient. Il faut déjà préciser quelque chose : avant le carré de tête syndical, en tête de cortège, et ce dès le début, ce sont des centaines et des milliers de personnes très différentes qui se sont massées en envoyant un signal aux centrales syndicales : vous ne gérerez pas la lutte toutes seules.

Dès 13h, le cortège de tête est composé de plusieurs milliers de personnes. Au milieu comme un pivot, la commission travail social de Nuit debout donne de la voix dans une ambiance super sympa. Autour d’eux, les black blocs se mêlent aux drapeaux syndicaux. Quand j’entends la CGT dire qu’il y avait que des casseurs devant j’enrage. Le nombre de drapeaux CGT, SUD et FO est très important.
On se lance dans le cortège et l’ambiance est très bonne. Ça chante toujours. Un gros bloc noir d’environ un millier de personne se forme mais il est noyé dans la foule. Loin devant, des dizaines de petits groupes de gens sont masqués. Le cortège de tête est composé d’au moins 10 000 personnes dont un bon tiers est masqué. Comme souvent ce sont les gens non masqués qui mettent l’ambiance par des chants et des slogans assez marrants. Les gens sont de bonne humeur et ce malgré les flics qui sont en colonne sur les côtés de la manifestation. Il s’agit quasi exclusivement de membres des brigades d’intervention. Il y aura certains Gendarmes Mobiles mais presque aucun CRS. La faute à l’Euro sans doute…

Arrivés vers le numéro 50 du boulevard Port Royal, les Brigades d’intervention chargent comme des malades. Je ne sais pas ce qui a motivé cette charge [1] mais vu l’ambiance à ce moment là c’était complètement disproportionné. Et surtout les flics ont chargé sur plus de 200 mètres, frappant systématiquement les gens au sol, piétinant les corps à coups de rangers. Ils pénètrent complètement dans le cortège. Ce dernier est totalement désorganisé. On craint une première nasse et on comprend qu’ils ont décidé de nous faire payer toutes les manifs auxquelles nous participons depuis près de 3 mois. Les gens sont hésitants. D’autant qu’assez vite, des affrontements plus sérieux ont lieu plus haut dans le cortège. Des cocktails molotov volent ainsi qu’un festival de feux d’artifice. Certains flics se retrouvent en difficulté notamment une unité qui se fait entourer pendant une arrestation. Une personne au moins se fait arrêter. Je peux voir distinctement, au milieu des lacrymos, les flics lui distribuer des coups de pieds pendant qu’il est menotté au sol. Le cortège se reforme un tout petit peu et on continue d’avancer.

Sur le boulevard on voit une voiture renversée, preuve qu’il y a eu d’autres affrontements que je n’ai pas vus. Il faut dire que le cortège est énorme. Et surtout, les affrontements ne font fuir personne. Tout le monde reste au contact, bien décidé à manifester.
La présence des flics en latéral fait vraiment peur. Les lacrymos permanentes aussi. Elle sont très fortes et brûlent de partout.
À partir de là, la tension monte crescendo. Arrivé au RER Port-Royal, un énorme gazage a lieu. La manifestation est fractionnée en plusieurs morceaux. Les charges continuent. Un peu plus loin, la situation est encore plus chaotique. Les flics ont réussi à se saisir du matériel des manifestants, notamment de banderoles renforcées. C’est du corps à corps. La violence est vraiment très forte. Les flics nous provoquent, insultent en passant à côté des manifestants non violents. C’est aussi à partir de ce moment là que la valse des médics commence. Toutes les 3 minutes et ce pendant les deux heures que durera la manifestation, on entend des gens qui gueulent « médic ! Medics ! ». Certains complètement paniqués.
De manière générale, les gens commencent à devenir assez fous et font des actes complètement inconsidérés. La fatigue commence à se faire sentir, les shoots d’adrénaline à laquelle tout le monde fonctionne font leur effet et on voit parfois du grand n’importe quoi… Des gens commencent à casser des vitrines pas forcément très ciblées (une boulangerie et un marchand de chaussure par exemple), des cailloux sont envoyés n’importe comment… Je vois un passant ou un manifestant, je n’ai pas réussi à distinguer, qui se prend un pavé lancé à 30 mètres en pleine tête. Ce genre de trucs hyper dangereux. Pareil, des sortes de fusées de détresses sont lancées au gré du vent et reviennent dangereusement dans la foule.
Le tout étant bien sur empiré par nos amis les flics qui continuent les charges en permanence sur les cotés.
A ce moment, au métro Vavin, a lieu le jet de lacrymogènes ou une personne a été gravement blessée. Je reviens sur mes pas car je vois l’attroupement et un poto relativement choqué m’explique qu’il y a eu des tirs tendus de lacrymos et beaucoup de jets de grenades de désencerclement. Les gens entourent les blessés dans un calme très étrange. Avec 3 personnes à terre, il semble qu’une trève a été signée avec les flics. Plus de violence rien. Une sorte d’accord tacite.
Bon ça dure 10 minutes et déjà au loin, on voit les affrontements reprendre en tête. Le cortège repart.

Arrivés à Montparnasse, les flics isolent quelque peu un cortège de tête qui a un peu maigri. Un starbucks se fait défoncer entre autres choses. Ça continue à caillassser les keufs et les charges continuent. Les lacrymogènes sont incessantes.

Mais c’est l’arrivée à Duroc, devant l’hopital Necker, qui sera le moment phare de la journée. Pendant une demi-heure, on charge les flics, on recule sur le boulevard, on recharge, on recule. Les flics envoient un nombre de lacrymos complètement dingue. On continue tout de même. Ceux qui n’ont pas de lunettes de piscine ne peuvent pas rester dans le cortège. Il y a tellement de monde et de lacrymogènes que je ne vois même pas les flics. En revanche, j’entends très clairement les grenades de desencerclement et parfois on reçoit de loin des petits éclats.
Les affrontement semblent très violents et d’un coup au milieu des lacrymos, dans une atmosphère irrespirable, je vois une charge de flics m’arriver sur la gueule. J’essaie de courir mais je me heurte à un mur de gens, massés comme moi les un contre les autres. Les flics cognent quelques secondes et s’en vont.
La situation se stabilise et les flics décident de rester dans leurs lignes, à l’angle de l’hôpital. Les gens sont trop énervés et s’acharnent sur cette ligne pendant au moins une demi-heure. La ligne prend vraiment de gros pavés dans la gueule juste à côté du métro Duroc. Ca a pour conséquence de ramener une nouvelle machine de guerre de la préfecture de police : un canon à eau. Quand les flics en ont eu assez, ils décident d’attaquer au canon à eau. C’est à ce moment là qu’a lieu la rupture entre un cortège disons plus syndical et le gros du cortège de tête. Du coup le canon à eau se retrouve au milieu du boulevard des Invalides. C’est grave tendu. Les flics coupent la manif en deux et envoient toujours des lacrymos. Je me retrouve dans la partie syndicale, derrière la tête où je vois encore des violences. Les flics nous font face et reculent. Il y a beaucoup de membres de la CGT avec nous qui poussent les flics sur le boulevard. Ils sont à reculons ce qui donne deux ou trois gamelles sympa. Un flic notamment se fait très mal et on ne peut pas s’empêcher d’être content au vu du nombre de copains qu’on a vu la tête fendue cet après-midi là…

Arrivé à St François Xavier, les flics se mettent en statique et font une grosse charge avec gaz au poivre. Ça pique. Ils tapent un petit vieux CGTiste sans trop d’état d’âme. Les manifestants continuent à les pousser et chantent. C’est même très souvent nerveux avec des « Cassez-vous ! cassez-vous ! cassez-vous ! ».

Arrivé à Invalides, les flics nous lâchent et nous envoient avec nos petits copains de la tête au milieu de cette esplanade transformée en souricière. A peine arrivés les flics font une ultime provocation : ils fendent la foule à une dizaine. Évidemment ils se font chasser. Un classique se met en place : lacrymos et desencerclement contre jets de cailloux. Mais y a plus trop d’envie du côté manifestant. Ca n’empêche pas les flics de noyer la place sous le gaz à plusieurs reprises. Une quantité astronomique de cartouches tombent en chapelet sur les gens en bas…
Hyper crevé, c’est le moment que je choisis pour sortir comme plein d’autres camarades.

Quelques conclusions :

  • Les flics voulaient nous faire vraiment mal. Ils avaient ordre de nous défoncer.
  • Un million de personnes dans la rue et les médias nous parlent des vitres d’un hosto
  • Nous étions déterminés, forts et solidaires et ce malgré une violence complétement délirante de la part des flics.

P.-S.

Retrouvez les différents récits de la journée de mobilisation du 14 juin sur le suivi :

Notes

[1Note de la modération : les récits concordent pour dire que la première charge fait suite à une tentative de bris d’une caméra de vidéo surveillance sur un pylône au centre du boulevard.

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