1934 : Emma Goldman explique pourquoi la dictature bolchevik n’a rien à voir avec le communisme

Parution sur infokiosques.net d’une brochure constituée principalement de la traduction du texte d’Emma Goldman « Il n’y a pas de communisme en Russie », dans lequel elle fait le bilan de 17 années de régime bolchevik.

Il n'y a pas de communisme en RussieIl y a cent ans, en 1917, la Russie vivait une des années les plus importantes de son histoire, avec entre février et octobre une insurrection populaire, la grève générale, la chute du régime tsariste, l’auto-organisation à travers le pays puis la prise de pouvoir en mode coup d’État par les bolcheviks.

Moins de vingt ans plus tard, Emma Goldman expose pourquoi il n’y a pas de communisme en Russie, en quoi parler de « communisme » à propos du régime bolchevik dans la Russie de l’après-révolution de 1917 est plus qu’un abus de langage mais carrément un mensonge. Ayant passé deux ans en Russie en 1920-1921, elle puise dans son expérience personnelle et dans des informations obtenues dans les années 1920-1930 pour jeter un regard lucide sur l’imposture « communiste » de la dictature bolchevique.

Écrit en anglais en 1934 sous le titre « Communism : Bolshevist and Anarchist, A Comparison », le texte « There is No Communism in Russia » a été publié dans The American Mercury, vol. XXXIV, en avril 1935. Il s’agit d’une version épurée du texte initial, celui-ci ayant été tronqué par l’éditeur, créant le mécontentement d’Emma Goldman. Mais l’article original semblant désormais introuvable, c’est une traduction de la version tronquée que vous vous apprêtez à lire.

Publié sous forme de brochure avec quelques extraits de l’autobiographie d’Emma Goldman Living My Life, le texte « Il n’y a pas de communisme en Russie » est intégralement lisible et téléchargeable sur infokiosques.net. Il est disponible au format PDF en version cahier A5 imprimable et version page par page (à lire sur l’écran) aussi bien en anglais qu’en français.

★ Extraits :

De manière générale, le communisme est l’idéal d’égalité et de fraternité humaine. Il considère l’exploitation de l’humain par l’humain comme la source de tout esclavage et de toute oppression. Il maintient que l’inégalité économique mène à l’injustice sociale et est l’ennemie du progrès moral et intellectuel. Le communisme vise à créer une société sans classes, résultant de la mise en commun des moyens de production et de distribution. Il enseigne que ce n’est que dans une société solidaire et sans classes que l’humain peut jouir de la liberté, de la paix et du bien-être.

(...)

Mon objectif, ici, était de comparer l’idée de communisme avec sa mise en application dans la Russie soviétique, mais à y regarder de plus près il s’agit d’une tâche impossible. En réalité, il n’y a pas de communisme en URSS [1]. Là-bas, pas un seul principe communiste, pas un seul élément de ses enseignements n’est appliqué par le Parti communiste.

(...)

Tout d’abord, il est nécessaire de considérer l’idée fondamentale qui sous-tend le prétendu communisme des bolcheviks. Il est clair que celle-ci est centralisée, autoritaire, fondée presque exclusivement sur la coercition gouvernementale, sur la violence. Ce n’est pas le communisme de l’association volontaire, c’est un communisme étatique obligatoire. Cela doit être gardé en mémoire pour comprendre la méthode que l’État soviétique utilise pour mettre en oeuvre ses projets et donner l’impression que ceux-ci sont communistes.

(...)

En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Il n’y a rien de communiste là-dedans.

Le reste de la structure économique de l’URSS n’est pas plus communiste que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources d’existence sont la propriété du gouvernement central ; celui-ci a le monopole absolu du commerce extérieur ; les imprimeries appartiennent à l’État, tous les livres, toutes les feuilles de papier imprimé sont des publications du gouvernement. Pour résumer, le pays entier et tout ce qu’il contient sont la propriété de l’État, comme quand aux temps anciens tout était propriété de la Couronne impériale de Russie. Les quelques biens qui ne sont pas nationalisés, comme certaines vieilles maisons délabrées à Moscou, par exemple, ou de petits magasins miteux disposant d’un misérable stock de cosmétiques, sont uniquement tolérés, à tout moment ils peuvent être saisis par simple décret du gouvernement.

Une telle situation relève du capitalisme d’État, il serait grotesque d’y déceler quoi que ce soit de communiste.

(...)

L’essence du communisme, même de type coercitif, est l’absence de classes sociales. L’introduction de l’égalité économique en constitue la première étape. Telle a été la base de toutes les philosophies communistes, même si elles diffèrent entre elles sur d’autres aspects. Leur objectif commun était d’assurer la justice sociale ; toutes affirmaient qu’on ne pouvait parvenir à la justice sociale sans établir l’égalité économique. Même Platon, qui prévoyait l’existence de différentes catégories intellectuelles et morales dans sa République, s’était prononcé en faveur de l’égalité économique absolue, les classes dirigeantes ne devant pas y jouir de privilèges ou de droits plus importants que ceux situés en bas de l’échelle sociale.

Au risque de me voir condamnée pour avoir dit toute la vérité, je dois affirmer sans équivoque et sans réserve que la Russie soviétique représente le cas exactement opposé. Le bolchevisme n’a pas aboli les classes en Russie : il a simplement inversé leurs relations antérieures. En fait, il a même multiplié les divisions sociales qui existaient avant la Révolution.

Quand je suis arrivée en Russie en janvier 1920, j’ai découvert d’innombrables catégories économiques, fondées sur les rations alimentaires distribuées par le gouvernement. Le marin recevait la meilleure ration, supérieure en qualité, en quantité et en variété à la nourriture que mangeait le reste de la population. C’était l’aristocrate de la Révolution ; sur le plan économique et social, il était considéré universellement comme appartenant aux nouvelles classes privilégiées. Après lui, venait le soldat, l’homme de l’Armée rouge, qui recevait une ration bien moindre, notamment avec moins de pain. Puis venait l’ouvrier travaillant dans l’industrie militaire ; enfin venaient les autres ouvriers, eux-mêmes divisés en ouvriers qualifiés, artisans, manœuvres, etc. Chaque catégorie recevait un peu moins de pain, de matières grasses, de sucre, de tabac et des autres produits (lorsqu’il y en avait). Les membres de l’ancienne bourgeoisie, classe officiellement abolie et expropriée, appartenaient à la dernière catégorie économique et ne recevaient pratiquement rien. La plupart d’entre eux ne pouvaient avoir ni travail ni logement - et personne ne se souciait de la façon dont ils allaient survivre - sans se mettre à voler ou à rejoindre les armées contre-révolutionnaires ou les bandes de pillards.

La possession d’une carte rouge, prouvant l’appartenance au Parti communiste, permettait de se placer au-dessus de toutes ces catégories. Chaque membre du Parti communiste bénéficiait d’une ration spéciale, pouvait manger dans la stolovaya [2] du Parti et avait le droit, surtout s’il était recommandé par un responsable plus élevé, à des sous-vêtements chauds, des bottes en cuir, un manteau de fourrure ou d’autres articles de valeur. Les bolcheviks les plus éminents disposaient de leurs propres restaurants, auxquels les membres ordinaires du Parti n’avaient pas accès. A l’Institut Smolny, qui abritait alors le quartier général du gouvernement de Petrograd [3], il existait deux restaurants, un pour les communistes les mieux placés, un autre pour ceux d’importance moindre. Zinoviev, alors président du soviet de Petrograd et véritable autocrate du District du Nord, ainsi que d’autres membres du gouvernement prenaient leurs repas chez eux, à l’Astoria, autrefois le meilleur hôtel de la ville, devenu la première Maison du soviet, où ils vivaient avec leurs familles.

Plus tard, je constatais la même situation à Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa - partout dans toute la Russie soviétique.

Voilà ce qu’était le « communisme » bolchevik. Ce système a eu des conséquences désastreuses, causant de l’insatisfaction, du ressentiment et de l’antagonisme à travers le pays, provoquant des sabotages dans les usines et les campagnes, des grèves et des révoltes...

(...)

La Révolution russe était un bouleversement social au sens le plus profond : sa tendance fondamentale était libertaire, son but essentiel était l’égalité économique et sociale. Bien avant les journées d’octobre-novembre 1917, le prolétariat urbain avait commencé à s’emparer des ateliers, des boutiques et des usines, pendant que les paysans expropriaient les grandes propriétés et mettaient en commun les terres. Le développement continu de la Révolution dans une direction communiste dépendait de l’unité des forces révolutionnaires et de l’initiative directe, créatrice, des masses laborieuses. Les gens étaient enthousiasmés par les grands objectifs qu’ils avait devant eux ; ils s’appliquaient passionnément, énergiquement, à reconstruire une nouvelle société. Seuls ceux qui avaient été exploités pendant des siècles étaient capables de trouver librement le chemin vers une société nouvelle, régénérée.

Mais les dogmes bolcheviks et l’étatisme « communiste » ont constitué un obstacle fatal aux activités créatrices des gens. La caractéristique fondamentale de la psychologie bolchevik est sa méfiance envers les masses. Leurs théories marxistes, en concentrant exclusivement le pouvoir entre les mains du Parti, aboutirent rapidement à la destruction de toute coopération révolutionnaire, à l’élimination brutale et arbitraire des autres partis et mouvements politiques. Les tactiques bolcheviks ont abouti à l’éradication systématique du moindre signe de mécontentement, à l’étouffement des critiques et à l’écrasement des opinions indépendantes, des efforts et des initiatives populaires. La dictature communiste, avec son extrême centralisation mécanique, a frustré les activités économiques et industrielles du pays. Les masses étaient démunies de la possibilité de façonner les politiques de la Révolution et ne pouvaient même pas prendre part à l’administration de leurs propres affaires. Les syndicats ont été gouvernementalisés et transformés en transmetteurs des ordres de l’État. Les coopératives populaires - ces nerfs vitaux de la solidarité active et de l’entraide entre villes et campagnes - ont été liquidées. Les soviets de paysans et d’ouvriers ont été vidés de leur contenu et transformés en comités obéissants. Le gouvernement a monopolisé chaque phase de la vie. Une machine bureaucratique a été créée, épouvantable par son inefficacité, sa corruption et sa brutalité. La Révolution était séparée des gens, condamnée à périr ; et au-dessus de tous planait le redoutable glaive de la terreur bolchevik.

Tel était le « communisme » des bolcheviks au cours des premières étapes de la Révolution.

(...)

Il y a davantage de classes dans la Russie soviétique d’aujourd’hui que dans celle de 1917, et que dans la plupart des autres pays du monde. Les bolcheviks ont créé une énorme bureaucratie soviétique qui jouit de privilèges spéciaux et d’une autorité presque illimitée sur les masses ouvrières et paysannes. Au-dessus de cette bureaucratie se trouve une classe encore plus privilégiée, celle des « camarades responsables », la nouvelle aristocratie soviétique.

(...)

La dictature est devenue une nécessité absolue pour la survie du régime. Car là où règnent un système de classes et l’inégalité sociale, l’État doit recourir à la force et à la répression. La brutalité d’une telle situation est toujours proportionnelle à l’amertume et au ressentiment qu’éprouvent les masses. C’est pourquoi la terreur gouvernementale est plus forte en Russie soviétique que n’importe où ailleurs dans le monde civilisé actuel, parce que Staline doit vaincre et réduire en esclavage une centaine de millions de paysans tenaces.


Un autre texte d’Emma Goldman, « Un an au pénitencier de Blackwell’s Island », extrait de son autobiographie, a également été publié sous forme de brochure sur infokiosques.net. Emma Goldman y narre sa première année d’emprisonnement au pénitencier de Blackwell’s Island, à New York.

Notes

[1Union des Républiques socialistes soviétiques.

[2Cantine.

[3L’Institut Smolny est un édifice palladien de Saint-Pétersbourg. Pendant la Révolution russe de 1917, il a été choisi par Lénine comme quartier général des bolcheviks et a été la résidence de Lénine pendant plusieurs mois, jusqu’au moment où le gouvernement soviétique a été déplacé au Kremlin de Moscou. Après cela, l’Institut Smolny devint le siège de la section locale du Parti communiste, dans les faits l’Hôtel de Ville de Petrograd puis de Léningrad - noms successivement portés par Saint-Pétersbourg avant 1991.

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