« Surtout ne pas trahir les siens et prendre l’argent de l’ennemi » : rencontre avec deux jeunes de 18 ans, habitants et militants du 93.

Une rencontre où sont abordés les rapports à la police, à la justice sociale, aux flics et à notre passé colonial. Proposé initialement par le site « Plateforme d’enquête militante »

A la veille de la manifestation qui se tiendra samedi 28 octobre à Bobigny et des rencontres et débats à Aulnay-sous-Bois du samedi 28 et dimanche 29 octobre, nous publions cet entretien inédit en français, réalisé par des camarades d’Infoaut avec Y. et I. [1]. Agés de 18 ans, Y. et I. sont les deux jeunes qui ont lancé l’appel à manifester le samedi 11 février 2017 à Bobigny pour demander Justice pour Théo. Grâce au bouche à oreille, aux réseaux sociaux, et à la présence de quelques rappeurs du quartier contactés via Facebook, la manifestation a réuni plusieurs milliers de personnes - en grande partie des habitant.e.s des quartiers, mais aussi des militant.e.s des alentours. L’atmosphère très tendue et la présence provocatrice de la police ont déclenché des affrontements de plusieurs heures.

Cette conversation a été l’occasion de revenir sur différents thèmes : le lourd héritage du passé colonial, les discriminations scolaires, le travail militant dans les quartiers populaires et, bien évidemment, la lutte contre les violences policières.

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Bobigny, 11 février 2017. Source : Infoaut.

- Qu’est ce que l’affaire Théo a représenté pour vous ?

I : Ça m’a touché parce que ça peut m’arriver à moi ou à quelqu’un que je connais, on connaît tous quelqu’un qui a été victime de violences policières. Ce qui est important avec cette affaire, c’est qu’elle a été médiatisée et les gens ont commencé à comprendre que ce n’est pas une énième « bavure », la violence policière c’est banal, elle est utilisée pour humilier et casser les jeunes.

- Pouvez-vous parler de votre rapport personnel à la police ?

I : On m’a raconté que quand j’étais petit et qu’on croisait la police, je levais les mains automatiquement, je ne savais pas pourquoi mais je le faisais… Une fois mon père a été contrôlé dans le bus, il a pris une amende, il a été emmené au commissariat et a été frappé par trois policiers. Mon père a été gazé, menotté et arrêté plusieurs fois. Et donc quand tu vois ça à 10-11 ans, tu as compris.

Y : Moi mon premier rapport avec la police ça a été en Algérie, dans les manifestations avec mes parents… les policiers étaient super violents, canon à eau et tout. Mais en France ça a commencé à 8-9 ans : un jour j’étais à la fenêtre dans mon quartier de Bobigny et j’ai vu un grand se faire contrôler. Il n’avait pas ses papiers. Ils ont commencé à l’étrangler, lui faire des prises de catch, l’allonger sur le dos... et là je vois une maman, je crois au 13e étage, qui lance une bouteille d’eau remplie sur les policiers... et je me suis dit « si tout le monde est contre eux alors moi aussi...! »

Après cet épisode on m’a contrôlé moi aussi, des dizaines de fois, mais la fois où ça m’a le plus marqué, c’était dans le hall d’un immeuble… ils ont regardé dans mon caleçon… il y a eu des blagues racistes, islamophobes… alors que je ne suis même pas musulman ! Ça te pousse à l’affrontement, à la colère.

I : Une fois on mangeait une pizza dans la rue, juste ça. La police arrive, ils contrôlent, ils jettent la pizza par terre, ils écrasent la pizza et ils repartent. Comme ça. Tout est fait pour qu’on déteste la police.

- Cette violence de la police apparaît un peu comme la pointe de l’iceberg de toutes les violences d’État à l’encontre des habitant.e.s des quartiers. Pourquoi est-ce aussi important pour vous de vous battre conte la violence de la police ?

Y : La police est une institution payée par nos impôts, par notre argent. Elle devrait nous protéger… mais qui nous protège de la police ? C’est un État dans l’État avec son omerta, et la justice fait son jeu. Aucun policier n’est jamais condamné à la prison ferme parce qu’ils se connaissent, il y a des trucs de malade, des détournements d’argent… Un policier condamné à Paris va juste exercer dans une autre ville... C’est le bras armé de l’État, oui. En plus des violences économiques, des problèmes avec l’école, de la rénovation urbaine, de l’état des logements, on nous rajoute la violence physique… On nous envoie la police pour nous « calmer », on nous dit « on sait que vous êtes dans la merde mais parlez pas trop, on sait comment vous mater ».

- Y a-t-il un lien selon vous entre le passé colonial de la France et les violences policières d’aujourd’hui ?

I : Bien sûr que ça a un rapport ! Ce sont les mêmes techniques qu’on utilise pour humilier, ce sont les mêmes ressorts.

Y : Des fois ils nous disent qu’on ne vit pas ce que nos grands-parents ont vécu. Mais bien sûr qu’on le vit !

I : Personnellement je suis camerounais et j’ai appris des choses sur l’indépendance du Cameroun que je n’avais entendu nulle part ailleurs. Bon, c’est une colonie de la Belgique mais le principe est le même. J’ai appris que les colons jouaient au polo avec la tête coupée des esclaves noirs. Si ces choses on ne nous l’apprend pas on va l’apprendre ailleurs. Et si on l’apprend ailleurs on aura le sentiment que ça nous a été caché. Alors que si les choses étaient expliquées clairement avec du repentir, cela changerait déjà les choses.

Y : Et en plus il y a le fait qu’aujourd’hui on n’est pas accepté. J’ai une amie, elle est rentrée dans une école, elle a fait un bac S, elle avait une très bonne moyenne, elle est partie en prépa et là on lui a dit : « Nous sommes désolés mais si vous n’enlevez pas votre voile vous n’avez aucune chance de rentrer dans une grande école ou d’être acceptée en stage dans une entreprise ». On doit faire 50% de plus que ce que les gens doivent faire habituellement pour réussir.

Quand un jeune blanc fait des études il ne doit penser qu’à une chose, ses résultats. Nous on doit penser : est-ce qu’il sera raciste ce monsieur qui va nous faire l’entretien ? Est-ce qu’il va tiquer sur mon nom ? Est-ce que c’est une bonne idée d’aller demander un stage à une entreprise en ville alors que j’ai ma résidence dans le 93 ? Est-ce que même si j’ai 14 de moyenne ça va suffire ? Comment je dois m’habiller pour ne pas avoir l’air « de banlieue » ? Comment je dois parler pour ne pas avoir l’air « de banlieue » ? J’ai passé l’oral de Science Po, une prof m’a demandé : pourquoi Paris ? Comme si je venais d’ailleurs ! On a l’impression qu’ils ont fait une République, qu’ils ont dit « elle est une et indivisible » mais on ne nous a pas pris en compte.

- Vous avez donc décidé d’appeler à cette manif en demandant justice pour Théo ?

I : On savait, sans s’en être encore parlé, que personne n’allait le faire pour nous, on savait que rien ne serait fait pour nous, donc on l’a fait nous-mêmes. Ce qui compte ce n’est pas qui l’a fait : il fallait que ce soit fait. Pour nous ça a été important que cette manif se fasse chez nous à Bobigny et pas à Paris, c’est un autre acte, ça pose quelque chose. À Bobigny personne ne peut dire qu’il ne sait pas ce que c’est que les violences policières, même les vieux. Dans les mémoires collectives de Bobigny cette manif va rester, en tout cas j’espère.

Y : Tu sais, d’ailleurs il y a deux jeunes qui viennent de se faire tirer dessus au flashball, à une semaine d’intervalle [d’avec l’affaire Théo]…

I : …à 3-4 jours d’intervalle, flashball dans le genou ! Ça n’arriverait pas comme ça à Paris !

- Comment a été perçue votre démarche ?

I : Moi j’ai des profs qui m’en ont parlé et les gens de Bobigny ont bien aimé je crois, ils ont vu qu’il n’y a pas besoin de faire des cortèges République-Bastille avec des organisations qui mangent grâce à nous.

- Pendant un long printemps la France a été traversée par un large mouvement contre la Loi Travail, dont l’aspect le plus médiatisé a été le rassemblement Nuit debout, place de la République. Vous y avez participé mais vous avez ressenti une distance, vous pouvez y revenir ?

I : Les gens à Nuit Debout étaient sincères dans leurs convictions, mais en voulant bien faire ils ont exclu des gens. Nous on connait des gens impliqués dans les réseaux, mais un jeune de Bobigny, de Drancy qui voulait y aller, il ne pouvait pas… D’ailleurs il n’y avait jamais de noirs ou d’arabes parmi les intervenants. Et il y a le fait que ce soit au milieu de Paris : nous on met 40 minutes à y aller, et on a de la chance, quand t’habites dans le 91 tu mets 1h30…

Y : En tout cas en ce qui concerne la répression, maintenant les gens savent ce que c’est que les tirs de flashball, les lacrymogènes gratuites, le passage à tabac des manifestants… Ils ne peuvent plus dire qu’ils ne savaient pas et ils n’ont plus d’excuse pour ne pas nous soutenir.

I : En fait, voir tous ces gens choqués par la répression, ça m’a fait comprendre que ce qu’on vit n’est pas normal…

- Il y a eu aussi une forte participation des jeunes dans les cortèges contre la Loi Travail et plusieurs lycées ont été bloqués à maintes reprises. Un lien s’est-il créé avec des jeunes qui ont participé aux blocus, de la banlieue à Paris ?

I : Je ne pense pas, la plupart de ceux qui faisaient les blocus à Bobigny ne venaient pas aux manifs qui étaient à une heure de chez eux. On n’est pas habitués aux manifs, de base, on n’a pas la culture d’aller manifester à Paris. C’est pour ça qu’on l’a fait nous-mêmes, chez nous…

Y : …pour que les gens se sentent acteurs du truc.

- On considère que la politique se passe toujours au centre. Ca veut dire quoi pour vous cette distinction, périphérie/centre ?

Y : On considère que les banlieues c’est des cités-dortoirs…

I : …ouais, que les gens ils travaillent, ils rentrent, ils mangent, ils dorment. Alors que pas du tout, il y a une vraie vie dans Bobigny, culturelle, il y a beaucoup de jeunes qui ont créé leur association, qui organisent des spectacles de danse et qui ont un incroyable talent. Ca bouge, il y a des concerts, il y a une nouvelle génération de rappeurs qui est en train de monter… Faudrait juste qu’on ait des moyens, si on avait des moyens, comme un théâtre dans Paris, on ferait des trucs de fou. Il y a des théâtres à Bobigny qui font des spectacles que personne n’a envie de voir, ils veulent ramener les parisiens, mais les habitants de Bobigny n’y vont pas. Au lieu de vouloir attirer des gens qui ont déjà huit théâtres dans leur rue, ils pourraient faire des trucs pour nous un peu !

Y : Pour les plus petits il y a rien du tout, pour les jeunes il y a rien et les adultes soit ils partent de Bobigny soit ils restent et rebelote, leurs enfants vont vivre la même chose.

- À propos de musique, vous pensez quoi du rap actuel, de la trap ?

I : Si tu écoutes les paroles et les mélodies tu entends des gens désespérés. C’est pour ça que les paroles sont utilisées dans les manifs. La banderole « le monde ou rien », elle veut tout dire. Elle représente bien ce qui se passe : on a rien, donc on a rien à perdre.

Y : Il y a aussi des rappeurs qui montent parce qu’ils racontent les quartiers par ceux qui essayent de s’en sortir, même par les trafics… alors qu’avant… Ca devient de plus en plus précis. Ils parlent de gens qui travaillent et qui prennent leur sandwich à la boulangerie du coin… C’est plus proche du réel qu’avant.

- Ce qui a marqué le quinquennat de Hollande, outre cette grosse mobilisation contre la Loi Travail, ça a été les attentats et l’affirmation encore plus forte en France d’un prétendu « problème musulman ». Que-ce que ça a changé dans votre quotidien ?

I : Je connais plusieurs personnes qui ont été perquisitionnées, même avec leur famille présente, ce qui est vraiment du grand n’importe quoi. Ils ont fait fermer un restaurant dans le quartier et des gens, juste parce qu’ils mangeaient souvent là-bas, ont été perquisitionnés. Dans le quartier un autre mec, un arabe, s’est embrouillé avec ses voisins et ils ont dit après ça qu’il s’était radicalisé, qu’il était prêt à tout faire exploser. Les flics n’ont pas essayé de comprendre, ils sont rentrés chez lui, ils ont gazé, ils ont tabassé, tasé et il s’est fait 96 heures de GAV.

Y : Et puis cette obsession sur le fait que les terroristes se cachent à Saint-Denis… c’est trop. Ils ont envie de concentrer tous les problèmes de la France chez nous. Où il n’y a pas de travail c’est chez nous, où les gens n’ont pas envie de travailler c’est chez nous, les fainéants, les trafiquants, les dealers... les terroristes, chez nous. C’est un peu trop ! Il y a une chose qu’ils oublient, c’est qu’avant d’être en banlieue, c’est en France. Si ces terroristes, qui ont grandi en France, qui sont nés en France, en arrivent là, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche. Ils ont proposé de constitutionaliser la déchéance de nationalité pour les gens coupables de terrorisme. Pour moi c’est une loi pour se faire plaisir, pour dire “aucun terroriste n’est française”, mais au fond des choses...

I : Moi je me dis que si à aucun moment on nous faisait nous sentir comme des français différents des autres français, je crois que personne ne pourrait détester la France à ce point.

Y : C’est là que l’État fait vraiment le jeu de Daesch. Il nous pousse à rester entre nous, à être communautaires. Par exemple, la loi de 2004 sur les signes ostentatoires à l’école, on dit que c’est également pour les croix et les kippas mais comme par hasard tous les cas où la loi a été effectivement appliquée ça a été des cas de filles voilées.

I : Moi ça ne me dérange pas mais pourquoi si un juif peut garder sa kippah dans Paris ou un chrétien sa croix, une fille ne peut pas garder son voile ?!

Y : Il y a un truc qui est intéressant : avant 2004 il n’y a avait aucune école coranique en France. Zéro. Depuis 2004 il y a eu une recrudescence des écoles coraniques, c’est passé de 0 à 100. C’est là le problème. Vous dites aux gens « la République ne veut pas de vous ». Et ben ils vont voir autre part. Là où les gens veulent d’eux.

- En France il existe une conception très républicaine de l’État comme unité organique et donc anti-communautariste. Dans ce contexte, où placez-vous votre identité de quartier ? D’une part on a l’impression que c’est un sentiment d’appartenance très fort, mais d’autre part il y aussi une envie de sortir de cette identité, de sortir du ghetto dans lequel les habitant.e.s des quartiers populaires sont mis.es. Que-ce que ça représente le quartier ?

I : Le quartier est une arme, on apprend des choses que les autres n’apprennent pas forcément. La solidarité, l’entraide sont hyper présentes ; à n’importe quelle heure tu peux aller chez ton voisin. Les gens se connaissent bien depuis tout petit, les parents se connaissent. Cela crée une entraide de base dans le quartier. Si on arrivait à créer une entraide, du lien entre les quartiers alors ça serait vraiment beau ! On a tous grandi ensemble : blancs, noirs, juifs, musulmans, quand on était petit ça n’existait pas pour nous, on était amis. c’est tout. Après on a été divisés, enfin ils essayent de nous diviser encore aujourd’hui. On dit au blanc que les musulmans sont un problème, on dit aux arabes que les musulmans pratiquants sont un problème, que les noirs sont un problème, que les gitans sont un problème...

- La violence policière joue un rôle dans ce cadre aussi, n’est-ce pas ?

I : Quand ils nous contrôlent avec nos potes - des gens avec qui on a grandi - souvent ils prennent les blancs, ils les mettent de côté et fouillent juste les autres. Et nos potes se sentent coupables de ça, alors que c’est pas de leur faute. Je me dis : tant mieux pour eux. Mais c’est juste pour dire que même dans le quartier on n’est pas égaux.

- Comment voyez-vous la situation politique en ce moment ? Il y a par exemple eu cette injonction à voter pour Macron pour « faire barrage au FN ». Dans certains milieux de gauche on est même arrivé à dire que l’abstention était un luxe de privilégié.e.s...

Y : Après le premier tour ils nous ont dit que le moment de « prendre nos responsabilités » était arrivé. Ben nous nos responsabilités on les a prises depuis longtemps ! Quand on fait des campagnes politiques, on parle avec les gens, c’est prendre nos responsabilités et lutter contre le FN, certainement pas aller voter au deuxième tour.

I : Surtout qu’on va avoir pendant cinq ans des gens qui ont les mêmes idées idiotes que le FN. À partir du moment où les thèmes du FN sont les thèmes de campagne - la lutte contre le terrorisme, la sécurité et l’islam - comment tu veux lutter contre le FN en ne parlant que de ça ?

- Que-ce que vous pensez de Macron ?

Y : Je pense que ça va être dur pour nous dans les prochaines années avec Macron : il est contre le récépissé contre le contrôle au faciès, pour la loi d’extension de la légitime défense... et le pire c’est qu’ils veulent remettre la police de proximité des années ’90. C’est une police qui n’a pas d’armes mais qui est tout le temps là, et dès qu’il y a un truc ils appellent.

I : C’est des balances, c’est tout.

- Vous faites partie d’une nouvelle génération de militant.e.s, comment percevez-vous tout ce qui s’est fait avant vous ?

I : Nous on veut s’organiser nous-mêmes, avec nos moyens, rester indépendants, sans demander de l’aide à personne, sans aller voir les partis politiques qui sont responsables de notre situation. On va pas aller les voir pour leur demander de nous aider alors qu’ils savent ce qu’on vit et qu’ils nous laissent dedans.

Y : Surtout ne pas trahir les siens et prendre l’argent de l’ennemi. Par le passé, le Parti Communiste et on va dire la gauche toute entière ont pris le « monopole » des luttes dans les quartiers populaires. Ils allaient voir les gens en disant « votez pour nous, nous on se chargera de lutter pour vous ». Alors que ce n’est pas comme ça que ça marche, d’ailleurs ils ne l’ont jamais fait. Ca se voit aussi à Bobigny, au Parti communiste aujourd’hui il y a que des blancs qui se réunissent entre eux à 30-40, et il n’y a aucun habitant des quartiers dans ces réunions, c’est abusé ! Et quand la droite paie des têtes des quartiers ou des familles pour ramener des voix, ça déstructure la politique, c’est-à-dire que les gens se disent « nous on sert à quoi ? à prendre les billets et à faire voter les gens pour un parti ou un autre ». Il n’ y a plus l’effort d’avoir une pensée politique, une lutte politique. C’est un jeu, ils l’ont fait exprès : déstructurer la politique dans les quartiers, les conditions sociales qui se dégradent et qui empêchent les habitants d’avancer, le plafond de verre du racisme, les violences policières... Une nouvelle génération ça permet de ne pas tomber dans les pièges : les pièges c’est de devenir les noirs et les arabes de service.

- Que-ce que le.la noir.e ou l’arabe de service ?

Y : Le jour où on nous a fait la visite de Science Po, ils nous ont ramené tous les élèves de banlieue qui ont réussi. Enfin tous… ils étaient deux. Les arabes de service. C’est des statistiques ces gens, des arabes ou des noirs à qui on donne des soi-disant responsabilités, du moins ils nous font croire à nous qu’ils ont des responsabilités. Mais ça ne change rien à nos vies ! C’est juste pour nous dire « eux, ils y sont arrivés, vous aussi vous pouvez le faire ». Bien sûr qu’il y a des gens qui réussissent en banlieue ! Par contre c’est pas la majorité des gens et nous on ne veut pas que ça soit un exemple parmi mille, on veut que ça soit la majorité des gens, que tout le monde puisse réussir, pas deux-trois personnes qui sortent du lot.

I : Il y en a qui rêvent de devenir footballeurs, c’est bien pour eux, mais on ne veut pas une banlieue avec 80% de footballeurs, le reste des rappeurs… ça ne nous intéresse pas. On veut des profs, des médecins, des chirurgiens…

- Cette volonté de ne pas être récupéré.e.s par la politique est donc très importante pour vous. Quelle différence entre être un.e militant.e et faire de la politique ?

I : Être militant et faire de la politique c’est différent. La politique… au sens où on la voit à la télé, c’est pas de la vraie politique, ils discutent entre riches sur celui qui mettra plus la misère aux autres, il n’y en a aucun qui propose de réelles solutions.

Y : La politique, je pense que chacun peut la faire comme il veut, nous on le fait à notre niveau. Quand on fait des barbecues, on fait de la politique.

I : À Bobigny on a fait des t-shirts avec « ils divisent, on rassemble », c’est vraiment ça, ceux qui sont au pouvoir veulent nous diviser, nous on va se rassembler. On crée du lien, les gens savent qui organise, ils voient qui est là, et ils voient la mairie qui préfère donner de l’argent à la police.

Y : La politique à la télé... La politique à la télé c’est un spectacle, faut sortir des punchlines, faire rire le public… Sur 11 candidats il y en a 9 richissimes... Comment ils peuvent savoir ce qu’on vit, nous défendre et nous protéger ?

- Comment se passent aujourd’hui les luttes contre les violences policières autour de Paris ?

Y : Aujourd’hui ce qu’il y a de nouveau ce sont les familles de victimes. Des gens qui ont perdu un proche et ont décidé de ne pas se laisser faire, de mener un combat pour que cela n’arrive pas à d’autres familles. Ce qui est frappant c’est qu’il y a une majorité de femmes. Mais c’est normal, si je dois penser à quelqu’un qui ne me laissera jamais tomber, je pense à ma mère. C’est aussi qu’on peut moins attaquer une femme : si t’es le frère de quelqu’un qu’on veut faire passer pour un criminel on te fera passer pour un criminel, alors que c’est plus compliqué quand c’est une femme. C’est un jeu sur le patriarcat de la société, tu te sers du fait que la société te présume faible et tu utilises ce fait pour protéger ta famille. Je parle de batailles judiciaires qui durent des années contre ce qu’ils appellent des bavures. Car en France, l’autre grand problème, c’est la justice.

I : Moi je ne crois pas dans la justice !

Y : Moi non plus ! Ils disent qu’elle est séparée des autres pouvoirs mais c’est n’importe quoi.

I : Quand on a été à la télé et on a dit ça… ils avaient du mal. Mais après tu leur demandes : quel politicien est en prison pour avoir volé de l’argent ? Ils bégayent. Tu leur demande : quel policier est en prison pour avoir tué l’un des nôtres ? Ils bégayent. Par contre si tu leur demande combien de jeunes ont pris de la prison pour dix grammes de shit, là ils ont les chiffres. La justice, la démocratie, les droits de l’homme en France, c’est beaucoup de vent...

- Justement, après la manif pour Théo vous avez été appelés sur le plateau par plein de médias. Comment avez-vous vécu cette rencontre avec la monde de la télévision ?

I : Il y a le chantage à la « méritocratie » qui s’ajoute au racisme. Une fois à la télé, un journaliste me dit : « Mais est-ce que ces jeunes de banlieue ils en veulent vraiment ? Est-ce qu’il n’y aurait pas une culture de la victime ? » Tu t’imagines, une « culture de la victime » ! Mais merde venez vivre deux semaines au quartier et on en reparle !

Y : Aux journalistes quand je leur disais que des policiers m’ont touché les couilles, plusieurs fois, pendant des contrôles sur le chemin du lycée puis de la fac... ils n’y croyaient pas. Pas possible que ça arrive en France…

I : Les gens sont déconnectés. Il y a en sur ces plateaux de télé qui ont cinquante ans, ils ne se sont jamais fait contrôler de leur vie ! Nous à huit ans on savait déjà ce que c’était un contrôle, ce qu’on devait faire, ce qu’on devait pas faire quand nos parents étaient contrôlés.

Y : Les gens ne savent même pas ce que c’est que d’avoir peur de la police. Enfin… même sans avoir peur, juste de savoir que quand on les voit... il faut être conscient que si ça se trouve tu ne pourras pas aller où tu voulais, faire ce que tu allais faire... que peut-être que ta journée va se finir au poste.

I : Nous, ce qui nous est arrivé, en plus petit, c’est exactement la même chose que Martin Luther King pendant le mouvement des droits civiques : on t’appelle à la télé pour « condamner les violences des manifestants ».

Y : Oui, on m’a demandé ça… j’ai dis non, je suis qui pour faire ça ? J’ai la rage, c’est tout.

Propos recueillis et retranscrits par Lorenzo et Luna.

P.-S.

Article en français initialement publié sur platenqmil.com

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