Sur le « concept » de Révolution - Eduardo Colombo.

Les sociétés ne changent pas en un jour, mais les journées révolutionnaires sont le moteur du changement. Donc, qu’est-ce que la révolution ? Comment pouvons nous la comprendre aujourd’hui ?

Au vu des interprétations mécaniques qui se portent et se sont portées sur l’émergence inattendue des gilets jaunes, au vu de la sévérité politique, d’une certaine condescendance militante entraînée vers une partie de la population qui, effectivement, a tâtonné sans repères ni trajectoires historiques durant des semaines de tentatives collectives. Et, au vu de la tranquille retombée du soufflé populaire, des tentatives d’entrisme et de récupération du dit « mouvement » par tous les confusionnismes, il semble nécessaire de rappeler quelques évidences théoriques et pratiques qui pourraient être en mesure d’amputer de jugements et de remontrances « éclairées » l’apparition des prochaines offensives sociales et multiformes.

Non, la conscience de classe n’est pas chose innée.
Oui, ce type d’événement reste une opportunité de la faire apparaître.

Il faut bien commencer quelque part, et donc accepter l’insuffisance de ce qui fait encore office de balbutiement.

La mémoire révolutionnaire a été désapprise, on ne peut pas en vouloir au prolétariat un oubli si bien orchestré. Renouer avec cette mémoire prendra du temps – course de fond.

Évitons donc d’être impétueux, intransigeant ou hypercritique.

Afin d’illustrer notre propos - et dans l’idée de parvenir à une synthèse -, nous avons pioché quelques extraits de l’ouvrage d’Eduardo Colombo, Une controverse des temps modernes La postmodernité, paru en 2014 :

1.

Les sociétés ne changent pas en un jour, mais les journées révolutionnaires sont le moteur du changement.
Donc, qu’est-ce que la révolution ? Comment pouvons nous la comprendre aujourd’hui ?

2.

Si nous regardons l’événement que fut la révolution française, par exemple, il faut prendre en considération plusieurs facteurs qui confluent dans la situation historique : la rébellion paysanne, violente, contre l’ordre féodal, le Tiers-État, éclairé, - qui va se diviser en bourgeoisie girondine et jacobine -, et les sans-culottes impulsant une autre révolution depuis les assemblées primaires des sections de Paris.

Chaque événement est unique, inédit, mais n’empêche qu’il y a des tendances dans l’histoire des hommes. Ce qu’on trouve toujours dans l’action collective, quand l’insurrection casse le carcan de l’imaginaire établi, est une nouvelle fluidité du lien social, un sentiment partagé par tous les insurgés d’avoir récupéré la capacité de décider ici et maintenant, un sens de l’auto-organisation. Tout cela revient à réactualiser à chaque révolution l’expérience cumulée de la lutte plébéienne, expérience qui se trouve au cœur du projet anarchiste : l’action directe, les assemblées de bases et la délégation avec mandat contrôlé.

3.

Quand la révolution en acte n’est pas, les idées révolutionnaires se nourrissent d’un fond constant de négation de ce qui est, de critique de l’établi. Elles s’articulent alors avec les images de la liberté, avec des objectifs nouveaux. Elles donnent lieu à des « révoltes logiques » et à des « philosophies féroces ».
Les idées révolutionnaires finissent par s’organiser dans un projet collectif d’émancipation, une image d’anticipation qui contient les lignes de force d’un changement désiré, voulu et réfléchi.
Quand la révolution arrive, le projet sera lui aussi transformé et bouleversé. Par définition il appartient à l’ancienne société. Mais il est nécessaire à tout changement consciemment voulu et orienté par des valeurs et une finalité.

(…)

Cependant, il ne faut pas se méprendre. Si nous utilisons l’expression « rupture révolutionnaire », ce n’est pas parce qu’il y a dans notre pensée des relents millénaristes de l’attente du Salut, d’un Grand Soir, ou d’une Aurore de la Sociale, la grande palingénésie prolétarienne, non, il faut imaginer plutôt un processus historique qui s’étale sur de longues années, voire des siècles, qui modifie aussi bien les institutions de la société que le type d’hommes qui pourra les faire vivre. Mais il s’agit toujours d’une rupture produit d’un changement profond et qualitatif de la société. La guillotine a tranché le lien qu’unissait le corps politique du roi à la transcendance divine.

4.

La critique des régimes totalitaires — qui les a unifiés malgré des ancrages idéologiques divers ou opposés – a mis les droits de l’Homme (les Droits Humains) au fondement de la politique contestataire, en favorisant, volontairement ou non, les positions libérales et individualistes, et en donnant par le même mouvement un éclairage favorable aux luttes défensives, d’arrière-garde, centrées sur les limitations du Pouvoir, la création des contre-pouvoirs, la protection de l’environnement et la défense des libertés acquises. En oubliant que les réformes partielles renforcent le système et qu’en aucun cas elles n’ébranlent les assises hiérarchiques de la société.

(…)

Nous nous trouvons ainsi devant l’apparition des « nouvelles radicalités » - libérales dans le néo-anarchisme et structuralistes dans le post-anarchisme -, qui justifient et prêchent la délégitimation de l’idée révolutionnaire.

(…)

L’abandon du projet de transformation révolutionnaire de la société, la délégitimation de l’idée de révolution, ne restent pas isolés, ils entraînent d’autres démissions de la pensée critique.

5.

La révolution, certes, peut être vue comme une affaire de moyens. La finalité est d’avancer vers une société plus autonome, vers l’anarchie. Tout en sachant que l’anarchie ne peut pas être une « société idéale », un but à atteindre, mais un « idéal de société » pour lequel il faudra lutter même en société anarchiste.

6.

Les institutions sociales véhiculent mythes et idéologies, et l’individu qui trouve dès la naissance ces institutions élémentaires qui le forment en le socialisant, est enclin à les voir comme extérieures et « naturelles ». Pourtant, elles sont faites par les hommes et intériorisées par le sujet. L’homme, la femme, qui se révolte doit se révolter en partie contre soi-même.

7.

Parler de sujet comme assujetti est à la mode parmi ceux qui se réclament de la postmodernité, disons plutôt de la French Theory.

(…)

Les postmodernes en ajoutant « assujetti » à « sujet » veulent montrer que le sujet est dépendant, obéissant et soumis à la loi de l’inconscient ou de l’État -, à la structure, aux relations de pouvoir, qui l’objectivisent en tant que sujet.
Pendant la modernité la rupture révolutionnaire avait permis aux sujets du Roi de devenir des citoyens, investis de droits et de capacités de décision, et la force expansive du fait révolutionnaire avait aussi posé les bases, ou permis d’esquisser, un projet d’autonomie individuel et social.

8.

De la même façon que la Modernité, pour construire son image, se représentait avant elle un Moyen-Âge tout négatif, période de superstition, d’oppression des esprits et d’obéissance aveugle, un Temps de Ténèbres (Dark Ages), en occultant tous les processus d’entraide, dans la construction des cités libres, des conjurations et des guildes que signalaient Kropotkine et Mumford, de la même façon, disons nous, les tenants du post- veulent réduire la modernité aux lumières, en les accablant de tous les maux de l’occident. Cette réduction - qui exclut fondamentalement la caractéristique majeure de la modernité, l’esprit d’examen, et en conséquence tous les moments de la critique, de la négation, de la déconstruction -, sert à condamner en bloc le sujet substantialiste ou essentialiste, le fixisme identitaire, et l’universalisme d’une Raison unique ; ceux qui se sont appelés post-anarchistes ont étendu ces critiques au corpus, dit maintenant « classique », « historique » ou « social », de l’anarchisme.
Nous pensons qu’on peut accepter, et même accueillir avec enthousiasme, nombre de ces critiques tout en soutenant une identité en changement (identité ipse), un universalisme de valeurs, et un sujet substantialiste, individuel ou collectif, agent causal des actions humaines.

(…)

Une révolution n’est pas pensable dans un monde sans sujet-agent causal assignable. Un monde dépourvu de l’intentionnalité et de la volonté des hommes.
Ceci dit, cette proposition n’exige pas d’aller chercher un Sujet révolutionnaire, les Masses, le Prolétariat, le Peuple, sujet déjà formé et en attente de passer à l’acte.
Le sujet révolutionnaire se constitue comme tel dans le processus révolutionnaire lui-même.

9.

Bakounine précisait (1871) « … dans la Révolution sociale, diamétralement opposée, dans ceci comme dans tout le reste, à la Révolution politique, l’action des individus était presque nulle et l’action spontanée des masses devait être tout. Tout ce que les individus peuvent faire, c’est d’élaborer, d’éclaircir et de propager les idées correspondant à l’instinct populaire, et, de plus, c’est de contribuer par leurs efforts incessants à l’organisation révolutionnaire de la puissance naturelle des masses, mais rien au-delà ; et tout le reste ne doit et ne peut se faire que par le peuple lui même.  »
Le sujet de l’action révolutionnaire est, à l’évidence, un sujet collectif. Cependant, tout ce qui peut être nommé comme « le peuple », « le prolétariat », « les masses », dans l’écoulement monotones des jours – sous la chape de plomb du travail salarié et du contrôle de l’État-, n’est qu’un ensemble plutôt conformiste et apathique, de gens soumis et résignés, traversé par l’infinie multiplicité et diversité des intérêts réels, d’aspirations et de volontés en conflit. Cela n’empêche que, comme le pensait Camillo Berneri, s’il n’y a pas des « masses révolutionnaires », il y a des situations révolutionnaires dans lesquelles les masses sont un énorme levier.

(…)

Le problème se pose alors de savoir quelle relation peut exister entre la subjectivité de l’agent individuel et l’action d’un sujet collectif.

10.

Si la légitimation du pouvoir ne se trouve ni en dieu, ni dans une loi de la nature, si elle se trouve dans un pacte que les hommes ont fait entre eux, c’est logique de penser que les hommes peuvent le défaire ou le changer. La politique devient une affaire dépendant des seules décisions humaines. Alors, un changement révolutionnaire de la société n’est pas uniquement un événement qui se déploie dans l’histoire il est aussi un changement consciemment cherché, voulu et orienté par une finalité. C’est dans la structure de l’action intentionnelle qu’il faut chercher le sujet des révolutions.

11.

C’est le collectif humain qui a créé le monde, institué la société. Les normes, institutions et coutumes qui conforment ou socialisent les individus, sont les produits des actions, ou des séries d’actions des agents sociaux qui veulent, désirent, décident, projettent, agissent et, par voie de conséquences, modifient et changent constamment leur propre société. L’erreur majeure consiste à opposer individu et société. L’individu biologique devient un sujet actif de son groupe, de sa classe, tout en pouvant changer de groupe d’appartenance ou de classe. Il y a toujours eu des martyrs et des apostats, des révoltés et des conformistes.
Nous avons affirmé qu’une « révolution n’est pas pensable dans un monde sans sujet-agent causal assignable. Un monde dépourvu de l’intentionnalité et de la volonté des hommes. » Et, aussi, qui n’existe pas une Sujet révolutionnaire désigné d’avance et destiné à accomplir une tâche dans l’histoire. Le sujet-agent des révolutions se constitue comme tel dans le processus révolutionnaire lui-même.

(…)

Rebelle il pourra devenir révolutionnaire en imaginant qu’une autre société est possible. Mais, ce n’est pas dans la subjectivité que se font les révolutions. Tout ce que les sujets individuels, les personnes, pouvant faire « c’est d’élaborer, d’éclaircir et de propager les idées » qui correspondent à la situation réelle des classes exploitées et dominées. Et, participer ainsi à la création de cette nouvelle épistémè à partir de laquelle images, discours et valeurs d’une autre société plus libre et autonome orientée vers l’anarchie, deviendront visibles et audibles. Dans cette tâche les sujets se reconnaissent, s’organisent, forment des groupes, associations et mouvements, pour s’intégrer, le moment venu, dans le procès qui aboutira à une situation révolutionnaire.
Tout au long de ce processus les subjectivités subversives auront leur inappréciable valeur. Cependant, le sujet-agent des révolutions s’exprimera en acte, et la situation révolutionnaire montrera sa vraie nature : multiple et composite produit de la conjonction des classes, fractions des classes et des catégories sociales, dépendantes ou dépossédées. Alors, « l’action des individus était presque nulle et l’action spontanée des masses devait être tout  ».
Le sujet révolutionnaire manifestera une volonté qui, comme le montre l’histoire, risque d’être confisquée aux lendemains qui déchantent. Les révolutionnaires doivent « contribuer par leurs efforts incessants à l’organisation révolutionnaire de la puissance naturelle des masses, mais rien au-delà  ». Bakounine se méfiait des dirigeants comme de la peste.

P.-S.

Cet article tente d’approfondir les analyses de cette première contribution critique : Les Gilets Jaunes, la gôche, le militantisme et Nous ?

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