Lettre ouverte aux militant·e·s d’Extinction Rebellion

Le collectif Désobéissance écolo Paris a rédigé une lettre ouverte aux membres d’Extinction Rebellion qui résonne comme un bilan après une semaine d’actions

Le 5 octobre, Extinction Rebellion a coorganisé l’occupation d’un centre commercial, Italie 2, avec d’autres collectifs (Gilets jaunes, écologistes radicaux, luttes sociales, féministes, queer, antiracistes), matérialisant un ensemble de liens, de connexions et d’alliances intéressantes pour la suite.

La date du 5 octobre a servi d’ouverture à la semaine de Rébellion internationale d’octobre (RIO), symbolisée par l’occupation de la place du Châtelet à Paris. Cette action, organisée par Extinction Rebellion en solo, sur le modèle de ce qui se fait en Angleterre, s’est signalée par plusieurs aspects problématiques que la lettre ci-dessous, rédigée par des camarades de Désobéissance écolo Paris, propose de discuter.
ACTA en est signataire, avec Cerveaux non disponibles, le CLAQ, et le Comité Adama.

Ami·e·s, camarades,

Lorsqu’une branche indépendante de XR s’est formée en France, nous avions quelques doutes vis-à-vis de votre mouvement.

Bien évidemment, nous avions été impressionné·e·s par l’ampleur des actions de désobéissance civile au Royaume-Uni et notamment les blocages spectaculaires et joyeux de ponts à Londres. Nous avions observé l’enthousiasme qui naissait parmi les jeunes et les moins jeunes, ayant pris la décision de reprendre leur avenir, et celui de toutes les espèces vivantes, en main, et de recréer du lien social là où il n’y avait auparavant que l’aliénation du monde marchand.

Toutefois, l’appel à se faire arrêter en masse — alors que la détention ne pose pas les mêmes risques pour tou·te·s — et la hiérarchie rigide du mouvement au Royaume-Uni nous interpellaient à juste titre et mettaient à mal nos convictions et notre croyance en une horizontalité, inclusivité et intransigeance nécessaires pour un mouvement de révolte.

Cela n’empêche qu’au cours des derniers mois, vous ayant vu·e·s garder votre calme même lorsque vous avez été aspergé·e·s du gaz lacrymogène au visage étant assis·e·s tranquillement sur le pont de Sully, vous ayant côtoyé·e·s sur des lieux de nombreuses actions (et au camp d’été de XR*), et ayant lutté à vos côtés lors de la « Dernière occupation avant la fin du monde », nous étions heureux·ses de devenir vos camarades.

Ce n’est donc pas en tant qu’adversaires ou critiques acerbes tirant un plaisir particulier du fait de dénigrer tout ce qui ne leur paraît pas être assez radical que nous nous adressons à vous aujourd’hui.

C’est plutôt en tant que celles et ceux, qui ayant noué des liens avec vous, sommes préoccupé·e·s par une tournure que pourrait prendre votre mouvement et qui, nous le craignons fort, enterrerait toute convergence réelle entre les divers mouvements sociaux se battant pour un monde plus juste et le mouvement écolo en France. Pourquoi des paroles si alarmantes ?

Malgré l’atmosphère festive des premiers jours de la Rébellion internationale d’octobre, certains des attitudes militantes et des modes de fonctionnement nous interpellent, voire nous indignent. Nous considérons essentiel que ces questions précises puissent être réglées sincèrement et de bonne foi, pour nous permettre de continuer à nous allier de plein gré et sans sacrifier nos principes contre la morbidité partout présente.

Les voici :

Banalisation des violences policières

Commençons par ce qui nous semble être le plus grave.

Le week-end dernier, Ibrahima, un jeune de Villiers-le-Bel a trouvé la mort en percutant un poteau près d’un site d’une interpellation policière. Tous les faits entourant cette tragédie ne sont pas encore connus, mais des témoins parlent d’un camion de police lui barrant la route, ce qui l’aurait mené à perdre le contrôle de son véhicule.

Les jeunes des quartiers populaires et des banlieues ont profondément intégré la peur des forces de l’ordre. En effet, aux yeux de l’État, capable d’humilier en forçant à s’agenouiller 200 collégiens de Mantes-la-Jolie, effectuant régulièrement des contrôles au faciès, brutalisant des personnes racisé·e·s, menant des rafles contre les sans-papiers, voit en les populations non blanches une catégorie dispensable contre laquelle toute violence est légitime, car elles sont considérées a priori coupables. Si les témoignages des jeunes de banlieue et des quartiers populaires ne suffisent pas, l’enquête anthropologique de Didier Fassin La Force de l’ordre montre que la violence des forces de l’ordre contre les habitant·e·s des banlieues s’exerce de manière quotidienne.

La police est donc une institution intrinsèquement violente. On ne peut même pas imaginer un début de convergence avec nos camarades racisé·e·s, Gilets noirs, le Comité Adama ou d’autres collectifs ripostant à la violence raciste et xénophobe de l’État français, sans mettre en avant cette problématique.

À la suite des quartiers populaires, depuis 2016, c’est tout le mouvement social qui subit systématiquement cette répression armée. Rappelez-vous la loi Travail, rappelez-vous les Gilets jaunes, rappelez-vous la dernière marche Climat. Les images d’une police déchainée lançant grenades et flashball au hasard dans la foule ont fait et continuent à faire le tour du monde.

Pourtant, quelques jours après le puissant discours d’Assa Traoré devant l’Italie 2 occupé samedi dernier, après avoir vécu 17h avec des Gilets jaunes dans le centre commercial, nous étions profondément choqué·e·s, mardi matin, en découvrant l’image d’une banderole « contre toutes les violences », un soi-disant compromis entre la condamnation des violences policières et le deuil des policiers tués à la préfecture la semaine dernière.

Dès qu’un policier décède, toute la France est en deuil. Dès qu’un·e jeune meurt sous les coups de la police, dès qu’un·e manifestant·e perd un œil, l’État sort des communiqués expliquant qu’il n’est jamais responsable. Et de la part d’un mouvement écologiste qui a trop vite oublié Rémi Fraisse assassiné sur la ZAD de Sivens par la gendarmerie en 2014, (dont le procès se tient à Toulouse ce 10 octobre 2019, avec la présence d’une cinquantaine de militants) un mouvement se voulant socialement inclusif, mais qui refuse de reconnaître la souffrance et la rage des quartiers populaires, qui refuse de se souvenir que certain·e·s ont été mutilé·e·s ou incarcéré·e·s pour s’être rebellé·e·s pendant les Gilets jaunes, même pas un mot, pas une pancarte commémorant Ibrahima et les autres victimes des violences policières ?

Plus généralement, se revendiquer « contre toutes les violences » est indécent et profondément violent.

Parce que, en mettant toutes les violences sur le même plan, vous affirmez (sans même forcément le vouloir) un principe d’équivalence entre toutes les utilisations de la violence. Ainsi, la « violence » que vous imputez aux autres méthodes d’action militante peut être comparée, en droit, selon vos dires, à celle d’une personne par quatre fois meurtrière.

Vitrines brisées et couteaux tirés sont donc mis en fin de compte dans le même panier. Ce qui est fort dommageable, en plus d’être fallacieux, vous en conviendrez. D’autre part, vous refusez d’observer des différences entre les utilisateurs de la violence. Violences conjugales et une femme accablée qui tue son compagnon abusif ? Même chose selon cette logique. La BAC qui matraque ; les CRS qui gazent ; la police qui embarque ; les gendarmes qui contrôlent au faciès ; qui frappent au faciès ; qui tuent au faciès ; et les habitant·e·s des quartiers dits « populaires » ou les manifestant·e·s qui se défendent ; qui ripostent ; qui s’énervent ; qui frappent : toutes ces formes de violence sont à évaluer strictement de la même manière ?

Violence invisible de la non-violence dogmatique

Il y a, dans le dogmatisme non violent, une violence insidieuse — parce qu’inaperçue — qui se loge. Il s’agit de la même violence que celle qu’on oppose quotidiennement à tou·te·s les opprimé·e·s, celle qui se pense légitime. S’il semble aller de soi maintenant que l’État et ses structures de contrôle ont le « monopole de la violence légitime », il faudrait compléter ainsi ce lieu commun : les privilégiés et les dominants étendent sans cesse ce monopole en désignant — c’est-à-dire en dénonçant — ce qu’est la violence, à leurs yeux. Elle est le propre des « casseurs », des « agitateurs professionnels », de toutes ces personnes qui font tout sauf ce qu’on exige d’elles. Fondamentalement, est jugé « violent » tout ce qui échappe aux structures de contrôle.

C’est pourquoi la non-violence jusqu’au-boutiste et intolérante peut être dangereuse. Comme ce qu’elle prétend combattre, elle est excluante, méprisante, produite dans un environnement privilégié qui n’a pas affaire directement à la menace policière et à la machine infernale du monde social ; bref : elle en devient violente. Elle ne se renverse pas dans son contraire ; elle est son contraire, par nature, et ce sans le vouloir ni s’en rendre compte.

Et n’oublions pas que derrière chaque affirmation générale de ce genre diluant les revendications de celles et ceux qui subissent des oppressions quotidiennes, se cache une invisibilisation des luttes, un faux compromis bâti sur la nécessité des opprimé·e·s de se taire à propos de leur expérience vécue. Un « All Lives Matter » qui sert à taire « Black Lives Matter », qui oublie que pour nos institutions sociales certaines vies comptent déjà plus que d’autres.

Et comment expliquer l’effacement du tag « Castaner m’a éborgné » sinon un crachat à la figure des classes populaires sortant dans la rue, depuis des mois, en gilets jaunes ?

Le manque d’inclusivité du cadre d’action envers les classes populaires

Bien que l’on sache que les militant·e·s XR sont nombreux·ses et divers·es, certaines pratiques militantes paradoxales desservent radicalement la lutte. D’une part, il y a l’interdiction d’apporter de l’alcool sur les lieux des occupations prévues pendant la RIO. De l’autre, comme on a pu l’observer à celle du Châtelet, certain·e·s membres de XR boivent des coups, pendant la journée ou la soirée, aux terrasses des bars entourant la place. Loin de nous la volonté de chercher la petite bête, de décrédibiliser l’occupation ou de crier au loup.

On entend la difficulté de la tâche d’apaiser et de prévenir les tensions pouvant naître de l’ébriété. Cependant, honnêtement, comment voir dans cette dissonance autre chose que du mépris de classe ? Le consensus incluait-il aussi la mention « faites ce qu’on dit, mais pas ce qu’on fait » ? Ce sont ces petits détails, qui peuvent paraître insignifiants, qui creusent les écarts entre les êtres vivants et discriminent. Il ne s’agit pas là, il est important de le redire, de condamner, mais d’alerter. Les gilets orange (le service d’ordre) de l’occupation, assurément, s’occupent plus souvent des propriétaires de canettes de bière que des autres consommateur·rice·s. À nouveau, c’est sourdement que la violence s’immisce.

De plus, un mouvement opposé à la marchandisation du vivant semble exercer dans ce cas précis une forme de privatisation symbolique d’une place auparavant publique : on nous interdit désormais d’amener ne serait-ce qu’une canette de bière sur la place du Châtelet, de la même manière qu’on nous y interdit de faire des tags.

Massification ou apolitisme ?

La question des tags (des inscriptions à caractère politique sur des murs, vitrines, ponts ou toute autre surface qui deviennent un espace d’expression libre lors de toute manifestation, quoique peu revendicative) en cache une autre : celle des écolos qui deviennent volontiers les policier·ère·s de leur propre lutte.

Sinon comment expliquer qu’on amène de l’acétone dès que quelqu’un ose marquer au feutre un message antipolice ? Comment expliquer que toute banderole faisant mention d’une écologie radicale ou de l’anticapitalisme se fasse censurer sous prétexte du devoir d’inclure tout le monde ?

Cher·e·s ami·e·s, on ne vous demandera jamais de remettre en question vos principes, d’abandonner des luttes non violentes ou de remplacer vos mots d’ordre par les nôtres. Nous sommes aussi conscient·e·s de votre volonté explicite de convaincre le maximum de passant·e·s pouvant s’intéresser à votre mouvement et de parler à chacun·e se préoccupant de l’extinction en cours du monde vivant.

Cependant, ne pas accepter que lors de toute occupation joviale une diversité de paroles puisse foisonner, c’est refuser une liberté d’expérimentation politique en lui préférant une image policée médiatiquement acceptable, au profit d’une stratégie de comm’.

Chacun des tags, chacune des banderoles qui ne comportent pas de logo, s’expriment en leur nom propre. La place du Châtelet revit enfin et, même si vous êtes personnellement en désaccord avec les messages exprimés par certain·e·s, il est peu souhaitable de réduire la portée et l’ampleur de certains des slogans les jugeant trop radicaux pour un·e citoyen·ne lambda. Aucune des paroles n’est totalement inclusive. L’idée même de croire que nos revendications puissent être satisfaites par un État exclut tout un pan de mouvements politiques. Ce n’est pas pour autant que nous allons remettre en question votre droit d’exposer publiquement vos revendications.

Car faire de la politique sans devenir politicien, c’est aussi accepter que dès qu’on reprend collectivement le pouvoir en main, certaines choses puissent déranger et certaines autres évoluer.

Une écologie du non-dérangement ?

Quelle révolte n’a pas dérangé les puissants ? Et quelle rébellion a déjà pu s’excuser auprès des grands pour avoir revendiqué certains droits ?

Loin d’encourager au « débordement » aveugle, voire automatique, nous aimerions vous inviter à l’ouverture. En effet, quel est le sens d’une action de désobéissance civile, si — précisément — désobéissance il n’y a pas ? Concernant l’occupation de Châtelet, mis à part les travailleur·euse·s qui doivent contourner le pont, et peut-être quelques camions de livraison ou réapprovisionnement, il ne nous semble pas que les représentants de la puissance capitaliste auront aucun mal à dormir sur leurs deux oreilles cette nuit – et les nuits qui suivront.

Encore une fois, cette remarque n’appelle pas de ses vœux une utilisation aveugle et impensée des débordements énergiques, mais invite à remettre en question la façon dont le « consensus » non violent veille à son propre respect — parfois de manière autoritaire. Cette autorité imposée, il est vraisemblable qu’elle protège les institutions du pouvoir capitaliste davantage qu’elle ne les inquiète. Plus encore, elle contrôle, règle, supervise ce qui est au départ pensé comme un acte de rébellion. Or, la rébellion — dans son sens le plus originaire — nécessite une belle dose de spontanéité, de créativité, de liberté. Des bals populaires, mais aussi des barricades. Des assemblées générales et des tags. Des rassemblements fixes et des manifestations spontanées.

Malheureusement, les cadres d’action consensuels entravent et répriment bien souvent la spontanéité de la révolte dans son élan sincère. (Chose amusante : le dictionnaire en ligne des synonymes indique, comme synonyme de « spontané », le terme « violent ».) Essentiellement, un « consensus » est consensuel, mou, couru d’avance. Passons déjà le fait que parler de « consensus non violent », ce n’est pas parler d’un consensus réel des gens sur place (sinon nous n’écririons pas ce texte), mais d’un « consensus » décidé en petit comité par les organisateurs. La rue appartient à celles et ceux qui, dans toute leur diversité, la prennent. Il y a un risque qu’on doit prendre ensemble, celui d’une lutte vraiment antiautoritaire où la vie collective n’est pas garantie par des « peace keepers » (« gardien de la paix » en français), mais s’élabore à tâtons, par expérimentations, par constructions de communs. Cela sera d’autant plus beau et intense pour celles et ceux qui se laisseront embarquer par l’aventure. Plus qu’un mot ou un spectacle médiatique, la rébellion commence peut-être par changer les façons de vivre ensembles, ici et maintenant, sur le Châtelet.

Quelques propositions pour fuir les lignes toutes tracées

Nous sommes loin d’être pessimistes. C’est précisément parce qu’on s’est nourri·e·s, ces derniers mois, des échanges qu’on a pu avoir avec vous, que nous vous adressons aujourd’hui, croyant en la fluidité de votre mouvement, qui n’a pas acquis (et, nous osons l’espérer, n’acquerra jamais) les réflexes bureaucratiques permettant aux grosses organisations d’asseoir leur domination sur des luttes sociales et écologistes.

En plus, la place du Châtelet semble se populariser de plus en plus ces derniers jours, et la cabane nouvellement créée par des Gilets jaunes en témoigne. C’est aussi pour cette raison que nous avons vu une urgence à rendre ce texte public : nous croyons que ce n’est pas uniquement aux mouvements sociaux de faire un pas vers les écolos.

Sans compromettre vos actions jusque là, sans briser votre vœu de ne jamais devenir violent, nous voyons une convergence de luttes possibles. Nous vous proposons qu’elle passe par :

– Des occupations plus durables et plus spontanées ; ensemble, nous aurons peut-être les forces nécessaires pour prolonger nos actions au-delà de la temporalité stricte de la RIO et du périmètre un peu trop fixe auquel les forces de l’ordre ont l’air de s’être habituées : à nous tou·te·s d’essayer ! L’occupation d’Italie 2 le 5 octobre était un excellent début.

– Des actions de dénonciation des violences policières et carcérales, le retrait de la banderole plus que maladroite « uni·e·s contre toutes les violences », et un appel au rassemblement en solidarité avec Ibrahima de Villiers-le-Bel et d’autres jeunes terrorisé·e·s par la violence étatique.

– Des invitations à d’autres mouvements sociaux de venir vous rejoindre de manière plus durable sur place, des réflexions concernant une ouverture des logements (squats) pendant la RIO, par exemple pour les personnes précarisées, les sans-abri et les migrant·e·s.

– Regagner en bienveillance envers les personnes pouvant se sentir exclu·e·s par les règles d’action très strictes, être plus flexibles envers celles et ceux pouvant consommer de l’alcool sans poser de problèmes à soi ou à autrui.

– L’acceptation des militant·e·s souhaitant apporter leur pierre à l’édifice de la rébellion à travers des modes d’action qui pourraient vous être étrangers, mais qui n’en sont pas moins légitimes : les barricades et les tags sont-ils réellement « violents », ou les concevoir ainsi ne serait-il pas une internalisation d’un discours d’État, qui souhaite incriminer notre contestation ? Encore une fois, vous n’avez pas à partager ces choix, mais uniquement à tolérer leur présence.

Bien amicalement,

Désobéissance écolo Paris

Co-signataires :
ACTA
Cerveaux non disponibles
Comité de Libération et d’Autonomie Queer
Désobéissance écolo Paris
Gilets jaunes Rungis IDF

Note

Initialement publié sur Acta-zone

Localisation : Paris

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