Compte-rendu de l’AG contre la mise en esclavage des migrants en Libye (25 novembre)

Samedi 25 novembre, de nombreuses mobilisations « contre » étaient prévues à Paris (contre les identitaires, contre les violences faites aux femmes et contre la déshumanisation des noir.e.s en Libye) ce qui laissait présager que de nombreux/ses camarades ne pourraient se rendre à l’AG appelée à 14h à la Bourse du Travail par un nombre conséquent d’organisation et de collectifs africains. Voici un compte rendu subjectif et relativement partiel de cette AG, suivie d’une réflexion concernant ce jeune mouvement.

N’ayant pu écouter avec attention les prises de parole de la veille devant l’Ambassade de Libye (vendredi 24), je me suis rendu à la bourse du travail avec une certaine curiosité. À défaut d’être synthétique, je vais essayer de rendre compte de l’ensemble des éléments que j’ai pu observer, cela afin d’enrichir notre connaissance des formes d’action et d’organisation qui se sont manifestées ce jour-là.

Accueillie dans la grande salle Croizat, l’assemblée a commencé avec un peu de retard, soit vers 14h30, par une introduction de Rost, l’un des principaux organisateurs du mouvement. Il n’est cependant pas seul et partage la "tribune" (une simple table en contrebas) avec quatre autres personnes : deux femmes (noires et banches) et deux hommes (noir et blanc). J’en profite ici pour vous faire part de ma volonté d’inclure dans ce CR quelques informations relatives à la mixité de cette assemblée (part de racisé.e.s et de femmes).

Présentation de l’AG et proposition de texte

Rost nous fait un compte rendu de la mobilisation de la veille en appuyant le fait que celle-ci a été une réussite du fait de la "diversité", c’est à dire de la présence de nombreuses personnes non racisé.e.s, ce qui est également le cas (dans une moindre mesure) à cette AG. En effet, je dirai que sur la centaine de personnes présentes à ce moment là, on ne dénombre qu’une petite vingtaine d’entre eux/elles, très attentives et qui, comme moi, ne manquent pas de prendre des notes ou des images. L’objectif annoncé par les organisateurs/trices est de réunir l’ensemble des acteurs déjà en lutte sur les questions relatives à cette mobilisation, à savoir les migrations, les sans-papiers, l’anticolonialisme, le panafricanisme etc. Ils/Elles proposent de placer la question de la Libye comme prioritaire mais non unique ; ainsi, les luttes relatives aux causes de cette situation dramatique doivent trouver toute leur place au sein du mouvement. Rost insiste par ailleurs sur le besoin de construire une convergence qui ne remette en cause ni l’identité des différentes orgas, ni leurs différences en terme de vision et d’opinion. Un texte est alors présenté et proposé à discussion. On y retrouve cinq points :

[1] - Constituer une coordination contre l’esclavagisme en Libye, afin d’être unis et efficaces

[2] - Voici une proposition de texte de fondation :
"Les récentes révélations des journalistes de CNN n’ont fait que confirmer ce que l’on pressentait déjà depuis plusieurs mois, la généralisation de l’esclavage et de la mise en vente de migrants en transit par la Libye. Vendus tel du bétail sur les marchés, voire dans des garages, ces migrants sont privés de toute dignité et sont victimes d’innombrables exactions, tortures, sévices sexuels. Cette situation moyenâgeuse et barbare doit être condamnée avec la plus grande vigueur.

  • Nous exigeons du gouvernement libyen une action immédiate et ferme pour faire cesser le retour de l’esclavage en Libye.
  • Nous exigeons du gouvernement français et de l’Union Européenne l’arrêt de la coopération sécuritaire avec le gouvernement libyen, l’arrêt des déportations, l’ouverture des frontières, la liberté de circulation et d’installation pour tous ainsi que le respect du droit d’asile."

[3] - Nous proposons également d’organiser une manifestation le samedi 2 décembre, journée internationale pour l’abolition de l’esclavage. Proposition de départ de l’ambassade de Libye, en direction du Ministère des Affaires Étrangères.

[4] - Nous proposons de participer à une manifestation parisienne le 16 décembre, à l’occasion de la journée internationale des Migrants.

[5] - Nous proposons le lundi 18 décembre, Journée Internationale des Migrants, une initiative internationale et coordonnée d’encerclement des ambassades et consulats libyens.

Avant de laisser la parole, Rost insiste sur le fait de focaliser les interventions sur les propositions du texte, ce qui n’a été que moyennement suivi. Voici donc un compte rendu des différentes interventions. J’en ai compté 31, d’environ de deux à trois minutes chacune. Ce sont majoritairement des hommes originaires d’Afrique qui se sont exprimés (seize), puis des Africaines (dix) et des hommes blancs (cinq). Comme toute AG s’organisant autour d’une liste d’intervenant.e.s, il n’y a pas eu l’émergence d’une véritable discussion entre les personnes présentes. C’est la raison pour laquelle j’ai essayé de ranger les interventions par thème

Les causes de la crise

Certain.e.s intervenant.e.s ont rappelé les causes de cette crise migratoire et du scandale des pratiques esclavagistes en Libye et ailleurs (notamment en Mauritanie et dans les pays du Golfe) : un racisme globalisé, la "mauvaise gouvernance", le néo-colonialisme (bien que je n’ai pas entendu ce mot), la Françafrique, le fermeture des frontières, une écriture de l’histoire trop souvent eurocentrée et l’assistance financière que certain.e.s dans la diaspora peuvent accorder à des jeunes qui tentent le passage par la Méditerranée. Ainsi, plusieurs intervenants ont tenu à rappeler, l’un en citant le célèbre discours d’Haile Selassie repris par Bob Marley (War) et l’autre en citant le cas des noir.e.s en Chine, en Inde, dans les pays arabes et en Amérique, que le racisme fonde nombre de pratiques discriminatoires et criminelles. Cette question ne doit donc pas être passée sous silence. D’autre part, un intervenant a relevé que les qualificatifs "moyenâgeux et barbares" présents dans le texte n’étaient pas pertinents du fait que la traite négrière et le capitalisme avaient pris leur essor durant la période moderne et que la barbarie n’était pas propre à une époque particulière. J’avoue n’avoir pas pris beaucoup de notes concernant les causes de la situation tant je pense être, ainsi que vous, déjà assez bien informé sur ces questions. Il était plus intéressant d’écouter les différents témoignages.

Quelques témoignages

Autant dire que les quelques personnes qui sont venues parler et témoigner de leur expérience ou de celle de leurs proches ont vite fait de faire sauter le verrou des deux minutes. Je pense notamment à celui d’une femme originaire du Cameroun qui nous a fait le récit de ses échanges avec sa famille restée au pays. Ainsi, un jeune de sa famille qui compte partir vers l’Europe n’est pas au courant de la situation actuelle en Libye ; les seules informations qui lui parviennent (et qu’il consultent) proviennent d’une télévision faite de telenovelas et d’une mise en valeur répétée de l’Occident. Si la manifestation de samedi dernier a donné un espoir à l’intervenante, elle lui procure une certaine crainte. Car elle a appris que depuis, deux de ses soeurs présentes en Libye ont été kidnappées. Elle insiste donc sur l’urgence et les moyens d’action à mettre en oeuvre pour sauver ces personnes. Cette intervention avait été précédée du témoignage d’un migrant qui est passé par la Libye. Comme le dira un peu plus tard un traducteur, les nombreux sévices et crimes que subissent les migrants ne datent pas d’hier et ne se limitent pas à ce qui a pu être diffusé sur CNN. Ce migrant est d’ailleurs le seul à avoir relevé l’absence de l’Union Africaine dans le texte proposé et a donc demandé que soient produit un appel en direction de cette organisation ainsi qu’une version anglaise du manifeste de la coordination. Autre information passée par un participant : dans les semaines à venir la situation en RDC devrait devenir particulièrement explosive (une grande marche est prévue la semaine prochaine).

Une seule main ne peut attacher un paquet

Au delà des différentes analyses, il a été surtout question de mobilisation et d’unité d’action. Tout d’abord, il y a eu les interventions de plusieurs militants non racisés qui ont proposé que la mobilisation du 2 décembre soit repoussée au lendemain du fait de l’organisation d’une manifestation contre le chômage et les précarités. L’un d’entre eux (du NPA) a également pointé le fait qu’il était problématique de créer une nouvelle organisation/coordination alors que tant existaient déjà. Il a aussi été avancé l’ajout de revendication telles que l’ouverture des frontières ou une critique radicale de l’État français. Le représentant d’un collectif de sans-papiers a appelé à ne pas limiter la mobilisation et le travail de coordination à la capitale ; il a pris par exemple l’importance de la mobilisation du 16 décembre à la frontière franco-italienne (Menton). Dans le même esprit, un autre intervenant a rappelé le besoin d’étendre le travail de coordination avec les pays les plus concernés, à savoir l’Espagne et l’Italie.

Il y a eu une intervention relative aux questions de leadership, faisant état de l’imbroglio entre les adresses de rendez-vous le 18 novembre et développant sur l’existence d’une lutte pour le leadership au sein du mouvement (entre Rost, Claudy Siar, Kemi Seba et d’autres), d’où l’organisation d’une manifestation aux Invalides au moment même de l’AG. Cette intervention a forcé Rost a reprendre la parole longuement pour préciser un certain nombre de choses qui me laissent penser que cette question de lutte pour le leadership ne semble pas vraiment fondée, du moins pour le moment (les divergences politiques existent évidement). Mais il m’a paru sain que cette question ait été soulevée et qu’elle ait entraîné une réponse argumentée.

Trois personnes du "collectif des 100" se sont présenté.e.s pour rendre compte du travail qu’ils/elles ont engagé depuis plusieurs jours en relation avec les médias et de nombreux autres collectifs souhaitant "converger". De là, ils/elles ont créé une page sur Facebook : « Coordination Des Actions Contre L’esclavage ». En faisant référence à un proverbe douala "une seule main ne peut attacher un paquet", l’un des membres du collectif annonce que "les mains sont désormais réunies". Par la suite, une intervenante a insisté sur le fait que la marge d’action des personnes et collectifs présents se limite à la France et donc qu’il est nécessaire d’agir prioritairement dans ce cadre. Une autre interroge l’absence et le silence de nombreuses figures artistiques (chanteurs, rappeurs, sportifs) et du besoin de les rallier ; l’idée n’est pas "d’aller vers les puissants" mais "de les forcer à aller vers nous".

Actions proposées

Plusieurs propositions concrètes ont émergé de l’AG. Plusieurs personnes ont souligné le besoin de mobiliser et informer la jeunesse africaine présente en France (celle qui s’est manifestée le samedi 18 novembre). Le collectif dit "des cent mille" propose d’organiser une grande marche dans les semaines/mois à venir. Concernant les dates de mobilisation, celle du 16 décembre (avec les sans papiers et les collectifs de la Roya) a été rappelée à l’aide d’un texte distribué dans l’assemblée. Concernant le 18 décembre, il a été proposé un encerclement de toutes les ambassades de Libye en France et ailleurs. Pour le 2 décembre, il a été avancé le besoin de recourir massivement aux réseau sociaux pour mobiliser (notamment les lycéens collégiens et personnalités) ainsi que d’assurer une sécurisation de la manifestation afin "d’éviter tout débordement".

Pour l’immédiat, il a été proposé d’aller à la rencontre des camps de migrants (notamment celui de la Chapelle) et de fixer des revendications et des causes communes à l’ensemble du mouvement. C’est l’idée de former des commissions (organisation/logistique/communication) qui s’est imposée à l’assemblée et a permis aux organisateurs de proposer un second temps à une AG qui compte désormais entre 200 et 300 personnes.

Les commissions

Afin d’assurer la construction du mouvement et plus particulièrement des trois journées d’action prévues en décembre (les 2, 16 et 18), ce sont finalement quatre commissions (communication, logistique, sécurité et manifeste) qui ont été créées et se sont réunies aux quatre coins de la salle Croizat. Après quarante-cinq minutes de discussions, elles ont été sommées par les organisateurs (eux-mêmes sous pression de la Bourse) de rendre rapidement compte de leur premiers travaux avant que la salle ne soit fermée (à 18h).

La commission communication a rassemblé le plus de monde, plus d’une trentaine de personnes, dont une figure du "média center" de Nuit Debout. Deux groupes ont été formés : com’ physique et numérique. Le responsable du deuxième groupe a annoncé la création d’un groupe privé sur Facebook et de la création de groupe éphémères chargés d’organiser chaque événement. La commission rédaction d’un manifeste (8 à 9 personnes) a pas mal discuté sur la forme comme sur le fond d’un manifeste. Faute de temps, l’ébauche produite n’a pu être lue. La commission logistique (une quinzaine de personnes) a surtout permis aux différentes personnes de recenser les moyens humains et matériels disponibles. De même pour la commission sécurité.

La coordination s’est dotée
- d’une adresse : ccel.internationale@gmail.com
- d’une page Facebook sur laquelle on peut consulter le CR officiel de l’AG : https://www.facebook.com/CCEL-Coord...

Quelques réflexions

La mobilisation du samedi 18 novembre a suscité nombre de réactions. Certaines relevaient le caractère non mixte du rassemblement et de la manifestation et déplorait l’absence de militant.e.s blanc.he.s ; ce qui a pousser certain.e.s à devoir justifier leur absence. Il est vrai que le rassemblement a été organisé à la dernière minute, du moins l’info avait eu le temps de tourner 48h sur les réseaux sociaux, ce qui a permis le rassemblement de plusieurs milliers de personnes dans le 15e arrondissement. Difficile de croire que l’info ne soit parvenue à aucun.e d’entre nous. Je pose donc la question du relais. À ma connaissance, seul le collectif afroféministe Mwasi a relayé largement l’info et je n’ai pas entendu parler de ce rassemblement durant la manif du front social, du moins pas dans l’unique discours auquel on a eu droit en fin de manif.

Au final je pense que la non mixité de la manifestation contre l’esclavage en Libye n’est pas une si mauvaise chose. Il n’est pas étonnant ni problématique qu’une mobilisation soit engagée par les premier.e.s concerné.e.s. La question qui se pose à beaucoup d’entre nous touche à notre positionement vis-à-vis de ce mouvement et de ses principaux acteurs. Quelle place ou rôle pouvons nous y jouer, individuellement et collectivement ? Mais n’est ce pas tout d’abord affaire de curiosité ou d’intérêt ? Alors que tant sont convaincu par les différentes thèses anticolonialistes, si peu cherchent à se documenter sur ces thèmes. Pourtant les ressources écrites, orales et audiovisuelles abondent ! Pourquoi ce manque d’intérêt pour l’ancien espace impérial français (notamment l’Afrique) ? Ceci n’explique-t-il pas en partie les difficultés au niveau de la convergence entre les luttes des quartiers populaire, des campagnes et des centres ville ?

L’animosité qu’a rencontré Clementine Autain lors du rassemblement du vendredi 24 est un bon indicateur : n’est-il pas demandé aux acteurs/trices politiques non racisé.e.s de garder un certain recul, notamment au moment de gestation du mouvement ? La présence de non-africains le vendredi soir comme lors de l’AG du samedi a été fortement appréciée. Une personne s’est même plainte que trop peu de blanc.he.s aient pris la parole durant cette dernière. L’essentiel consisterait-il à ne pas monopoliser la parole, ne pas afficher de volonté dirigiste (par des interventions de figures politiques connues pour occuper une position de pouvoir ou en cherchant à peser par tous les moyens possible sur tous les arbitrages). En résumé, se faire discret, attentif et disponible. Je pense que les mobilisations de ces derniers mois aux côtés des familles de victimes de la police ont prouvé que le milieu militant peut très bien s’adapter aux formes de mobilisation développées par des populations qui ne leurs sont pas toujours familières.

Bosser ensemble ok, mais sur quelles bases exactement ? A défaut de connaître le fonctionnement que va se donner cette coordination contre l’esclavage en Lybie (CCEL), on peut déjà réfléchir aux problèmes que pose ce mouvement, ainsi que les perspectives (positives comme négatives) qu’il propose.

Kémi Séba et la jeunesse africaine

Le premier problème qui pointe est évidement celui de Kemi Seba. Après avoir passé près de six ans au Sénégal où il a pu se créer un réseau et une crédibilité dans le champ du panafricanisme, celui qui n’était qu’un agitateur d’extrême droite s’est imposé comme une voix qui compte (et qui dérange) en Afrique francophone, notamment au sein du mouvement pour l’abolition du Franc CFA, mais pas seulement. C’est d’ailleurs à la suite de la destruction par le feu d’un billet de 5000 francs qu’il a été expulsé du Sénégal et s’est réinstallé dans son pays natal. Dès lors, il n’est pas surprenant qu’il apparaisse à l’occasion d’un mouvement tel que celui qui a émergé le 18 novembre. Une chose est certaine : Kemi Seba a une prise sur la jeunesse africaine.

Cette jeunesse qui a grandi dans les années 2000 a subi et continue de vivre dans des régimes qui tendent à se libéraliser, notamment sur le plan politique (la libéralisation économique date plutôt des années 1980-90, en parallèle de la France). Depuis des années, on leur vend une démocratie calquée sur le modèle occidental et parfumée d’afro-optimisme, ce qui, à la lumière du développement des inégalités et des injustices, ouvre un boulevard à une critique radicale et portée sur l’autoritarisme. Des figures « anticolonialistes » autoritaires telles que Kadhafi, Mugabe, Kagame, Sékou Touré, Idi Amin, Rawlings ou même (chez certain.e.s) Mobutu ont la côte auprès d’une certaine jeunesse africaine. Cabral, Fanon, Nyerere, Mandela ou Nkrumah sont peu convoqués. À l’instar du monument de la Renaissance africaine construit par les Nord-Coréens à Dakar, cette mouvance politique valorise une sorte de négritude viriliste idéologiquement confuse. Derrière les thèmes panafricanistes et afrocentristes on retrouve le vieux fond réactionnaire qui consiste à valoriser la "tradition" et la fierté raciale afin d’assurer la perpétuation des différentes oppressions et de l’idéologie autoritaire à l’oeuvre sur le continent. Face à des régimes parlementaires faibles et corrompus, il faudrait un chef à même de mettre en valeur une Afrique forte. Mais où sont les leaders ? Kémi Séba et les militants qui le suivent répondent à ce besoin de radicalité en développant le thème de l’organisation des masses et en investissant (lorsqu’ils ne les initient pas) des combats légitimes tels que celui relatif au franc CFA.

Les organisateurs de l’AG de ce samedi 25 novembre ont bien conscience du danger que Kémi Séba fait peser sur tout mouvement rassemblant des africain.e.s noir.e.s. D’ailleurs, la seule présence de Séba à un rassemblement ne justifie-t-elle pas l’absence de militant.e.s antifasciste ? Il n’a donc pas été convié à l’AG (il s’est plutôt rendu à Bruxelles) et les échos des « propos racistes » tenus lors de la manif organisée ce même jour aux Invalides ont forcé les organisateurs a déclarer haut et fort l’indépendance de la coordination vis-à-vis de certaines forces politiques mobilisées contre l’esclavage en Libye. Ce que je veux dire par là c’est qu’on a affaire à plusieurs courants politiques distincts et non à un mouvement monolithique simplement composé de personnes d’origine africaine. Il existe nombre de traditions politiques et d’acteurs qui, bien que se retrouvant sur nombre de luttes, n’ont pas vocation à bosser ensemble. En tant que forces alliées à ce mouvement, il ne s’agit pas de peser directement sur les rapports de force qui émergeront mais plutôt de faire connaître nos principes, à savoir la lutte contre les idées d’extrême droite et les personnes qui les portent.

Penser l’empire

Cela dit, il est évident que la galaxie de personnalités et d’organisations qui ont investi cette coordination pose d’autres problèmes. On a entendu à plusieurs reprises des appels à chercher la coopération des autorités françaises, européennes, africaines et onusiennes. On peut toujours reprocher à des personnalités noires telles que Rost, Claudy Siar, Rokhaya Diallo, Assa Traoré ou Danielle Obono de jouer le jeu des médias et de la politique mainstream ; de même pour cette coordination qui pourrait ne pas remettre explicitement en cause les fondements du système d’oppression qui accable les populations africaines depuis si longtemps (je pense au capitalisme et à l’État-nation). Afin de comprendre leur stratégie, il convient de saisir sur quelle expérience elle se fonde. L’un des organisateurs de l’AG est originaire du Togo, un pays où l’État est synonyme d’oppression des libertés politiques depuis 1961 ; on a également pu entendre parler des Camerounais des Congolais et des Soudanais.

Dans tous ces pays, l’État n’est pas une pâle copie de celui de l’ancienne métropole (quoi qu’en disent les différents textes qui le fondent) mais plutôt l’évolution d’un ensemble de structures héritées de la période coloniale. Si ces proto-États ont pu s’inspirer du modèle européen au moment de leur formation (1950-1960), force est de constater qu’aujourd’hui les schémas politiques et économiques imposés à l’Afrique dans les années 1980-1990 tendent à prendre racine en Europe. Qu’il s’agisse du rôle des puissances économiques dans l’élection de 2017 (un président jupitérien et un régime de parti unique de facto qui s’appuie sur une répression toujours plus violente) ou de la tournure mafieuse et criminelle des partis les plus impliqués dans les réseaux françafricains, on constate que c’est à présent le modèle africain qui a tendance à influencer l’État français. Il ne s’agit donc pas de chercher à aider les africain.e.s, mais plutôt de tout simplement s’intéresser à ce qu’il/elles ont à dire, considérer qu’on puisse apprendre auprès d’elles/eux et ne pas juger trop hâtivement la forme que peuvent prendre leurs mobilisations.

Développer les alliances

Sur ce point, la déclaration des Nord-AfricainEs contre la Négrophobie et l’Esclavage (publiée sur Quartiers Libres) offre quelques pistes d’action :

1) Suivre, dénoncer activement la négrophobie dans nos pays et communautés/diaspora

2) s’organiser politiquement en soutien aux acteurs et actrices des luttes noires et panafricaines qui luttent localement sur le continent africain et dans la diaspora sur cette question.

3) Prendre conscience des appels répétés des militant-e-s noir-e-s envers des militant-e-s non-noir-e-s, en interrogeant nos réflexes de repli face à la question ; et ce afin de construire une unité anti-impérialiste et anti-coloniale contre notre ennemi commun, la suprématie blanche capitaliste, qui ne soit pas fondée sur des tabous, des mises sous silences, des débats contrôlés, et tout simplement de la subordination des militant-e-s et des questions noires. A nos frères et sœurs noir-e-s, nous répétons notre rage, notre indignation face à ce qu’il se passe aujourd’hui en Libye, mais aussi partout où la négrophobie systémique sévit, et nous vous assurons de notre soutien.

Le climat social morose que le gouvernement, les syndicats et la France Insoumise nous imposent depuis la rentrée n’est pas une fatalité. Un simple retour sur le printemps 2016 permet de faire ressortir un facteur d’affaiblissement qui a été de nouveau passé sous silence lors de cette rentrée : il s’agit des oppressions systémiques. L’insécurité chronique que subissent les femmes et les personnes racisé.e.s au sein de nombreuses composantes du mouvement social bloque toute perspective de dynamique positive. Mais cela peut changer. Suite au tollé provoqué par l’affaire Weinstein la cause féministe a connu une caisse de résonance sur les réseaux sociaux et dans les médias, entraînant un regain de dynamisme des militantes tel que la création d’un witch bloc, l’organisation d’une AG non-mixte qui a produit un texte plus que nécessaire au mouvement ou de manifestations (également non mixtes). Depuis la diffusion par CNN d’images directes de la mise en esclavage de migrants africains et le désintérêt quasi général de la structure politico-médiatique, c’est la cause des racisé.e.s qui se manifeste. Tout comme pour l’affaire hollywoodienne, on pourra parler simple réaction émotive en ce qui concerne ce mouvement contre l’esclavage en Libye. Je pense qu’il s’agit plutôt de saisir ces moments et savoir en tirer parti collectivement, cela afin d’accélérer la fin aussi bien du patriarcat que du racisme.

Localisation : Paris

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