Ce qu’il faut comprendre du rassemblement Tchétchène du 3 juin 2018

Suite à l’attaque au couteau du 12 mai 2018 au cours de laquelle Khamzat Azimov, un jeune réfugié tchétchène vivant à Strasbourg, s’en est pris à des passant-es de la rue de Monsigny, en tuant un et en blessant plusieurs avant d’être abattu par la police, les fondateurs de l’association culturelle tchétchène « Bart Marsho » ont organisé un rassemblement sur la place du Palais Royal à Paris.

500 Tchétchènes se sont en effet rassemblé-es à Paris le 3 juin 2018 à l’appel de l’association, dont les statuts témoignent de la volonté de se tenir autant que faire se peut à l’écart de la politique. La philosophie de l’association est de créer un cadre permettant la perpétuation de la culture tchétchène, à travers l’enseignement de la langue et des us et coutumes tchétchènes aux enfants et jeunes adultes de la diaspora, « déculturés » par l’exil.

Depuis quelques temps, les représentant-es de l’association vont à la rencontre des membres de la communauté Tchétchène à travers la France et l’Europe, pour échanger sur leurs conditions de vie et les sensibiliser à leur lutte pour la reconstruction d’un identité tchétchène mise à mal par la guerre et l’exil.

En toile de fond, la guerre de Tchétchénie et le régime de terreur qui s’y perpétue, ainsi que le racisme et les politiques migratoires européennes, conditionnent irrémédiablement le rapport des Tchétchènes au monde. Les plus jeunes, qui ont grandi dans des sociétés en paix mais ont été bercés toute leur enfance par les violences subies par leurs parent, ne trouvent pas leur place dans une société occidentale triomphante et cultivent un désir très fort de prendre une revanche sur la vie. Cette revanche peut prendre plusieurs formes, de la lutte armée à la recherche d’une réussite économique personnelle.

Depuis quelques années, les efforts de l’association sont orientés davantage vers la nécessité de « récupérer » les jeunes tentés de partir en Syrie, avec cette idée qu’il vaut mieux les ramener vers l’amour des leurs que la haine des autres. Ce n’est pas sûr que ce soit une recette qui marche : en Tchétchénie, le tyran Kadyrov fait aussi la promotion de l’identité Tchétchène, tout en tuant et torturant au nom de ceux qui ont contribué à la piétiner.

En tous cas, le rassemblement du 3 juin part d’une intention louable : visibiliser la diapora tchétchène, témoigner sa solidarité envers les proches des personnes tuées par les partisans de l’État islamique et dénoncer le racisme et les préjugés dont les Tchétchènes font l’objet.

Pour autant, mis dos au mur, les Tchétchènes n’ont pas tant le choix du discours. Comme beaucoup, illes pensent devoir se justifier au nom de ceux qui tuent, et en même temps ce dissocier est vital, surtout à l’heure où des policiers antiterroristes en cagoules viennent chaque mois défoncer des portes de réfugiés sur de vagues soupçons de radicalisation. Parler d’islam sur internet ou par téléphone est désormais signe de radicalisation, comme se marier avec une personne portant le voile intégral, regarder des vidéos de la rébellion armée tchétchène, prier dans une mosquée dont le discours n’est pas validé par l’islam de France, avoir dans ses contacts ou connaissances des personnes parties un jour en Syrie ou en Turquie sans même que tu le saches…

Alors évidemment, les Tchétchènes à l’initiative de se rassemblement s’adressent aux autorités françaises. Ils adressent notamment une lettre ouverte à Gérard Collomb. Quand on te fait la guerre et que tu n’as pas le rapport de force, tu es contraint d’avancer à la table des négociations. Ne serait-ce que pour demander que le gouvernement calme le jeu et s’engage à ne plus dire publiquement que le peuple Tchétchène est un peuple de terroristes. Une sorte d’accord de non agression, plus ou moins en ces termes : « si vous ne voulez pas que nos jeunes pètent des câbles, arrêtez de nous humilier », « si vous ne voulez pas que la peur crée des monstres, accordez nous un refuge au lieu de nous renvoyer là où on nous assassine ».

C’était le plus gros rassemblement de Tchétchènes en France depuis 2003. Cette date correspond à la création de la République de Tchétchénie et le début du règne des Kadyrov et de ce qu’on appellera la « tchétchénisation du conflit » (les forces russes se retirent et les milices du pouvoir tchétchène pro-russe prennent le relais, établissant un régime de terreur qui n’a jamais cessé depuis).

Il y a pourtant eu d’autres rassemblements, notamment pour alerter sur les violences d’État dont la diapora est victime, avec des accusations répétées de terrorisme, assorties de perquisitions violentes, d’arrestations, de déchéances du statut de réfugiés et d’expulsions accélérées vers la Russie, où certains disparaissent sans laisser de traces.

Ces rassemblements donnent lieu à des prises de parole, et bien que les usages soient très patriarcaux, des femmes ont pris la parole également. Une petite fille a choisi de parler pour dire qu’elle ne voulait plus entendre des gens dire que les Tchétchènes sont des terroristes. Les autres intervenants ont demandé aux autres participant-es à la manifestation de veiller à transmettre à leurs enfants l’amour de l’autre, l’amour de soi et de ses origines, à leur permettre de trouver leurs repères pour ne pas s’égarer.

Le chemin est long et pavé d’embûches. Mais la diaspora Tchétchène a le droit à la paix. Les harcèlement idiot des services de renseignement français, de l’antiterrorisme et des préfectures n’est que la continuation par d’autres moyens de la terreur exercée en Russie par le pouvoir de Kadyrov.

P.-S.

L’association Bart Marsho : http://bart-tchetchene.fr/

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