24 novembre, une analyse stratégique

Le 24 novembre dernier a vu des émeutes d’une ampleur exceptionnelle dans Paris. Bien que les forces de l’ordre aient paru totalement dépassées, les manifestants n’ont pas réussi à prendre un objectif significatif. Sans entrer dans une analyse politique du mouvement, il est possible d’observer les événements et en tirer des enseignements pour de futures actions.

Les forces en présence

Côté police, la préfecture annonçait 3000 agents, avec des effectifs provenant de la police nationale et de la gendarmerie. Présents également, au moins deux canon à eau et un hélicoptère ayant survolé Paris toute la journée.

Côté manifestant.e.s, 8000 participante.s, toujours selon la préfecture. Leur nombre réel est cependant difficile à évaluer de par la nature même de manifestation, diffuse sur un quartier entier, et le départ et l’arrivée de nouvelles personnes tout au long de la journée.

On pouvait observer la même répartition que dans les cortèges de tête des manifestations classiques :

  • des manifestant.e.s actifs.ves, n’hésitant à aller au contact, rompu.e.s aux techniques de guerilla urbaine, sachant comment utiliser l’environnement comme protection ;
  • des manifestant.e.s passifs.ves, soutenant par leur présence les manifestants actifs.

Contrairement au cortège de tête, ces manifestant.e.s passifs.ves ne sont pas des habitué.e.s des manifestations : ce sont des femmes et des hommes de tous âges, pour beaucoup venant de province, souvent en famille avec leurs enfants, et dont c’est pour la plupart la première manifestation. Ielles sont pourtant équipé.e.s en masques et en sérum pour se protéger (les avaient-ils emmenés avec eux ? Les avaient-ils achetés en voyant la tournure que prenait la situation ? Des camarades les avaient-ils fournis sur place ?)

Bien qu’ils restent la plupart du temps juste derrière les manifestant.e.s actifs.ves, ils reculent lorsque les gaz lacrymogènes s’approchent trop. Le canon à eau a un vrai pouvoir dissuasif, sa seule vue les fait reculer. Au contraire, les explosions de grenades assourdissantes (notamment des GLI-F4 utilisées massivement) les font applaudir ou huer, selon l’humeur du moment.

Une police désorganisée

Sur le papier, tout semblait clair : un large périmètre de sécurité autour des lieux de pouvoir (Élysée, Matignon, Assemblée nationale, ministère de l’intérieur), matérialisé par des barrières protégées par des fourgons de policiers tous les dix mètres. Sur les Champs-Élysées, plusieurs compagnies de CRS et de gendarmes pour empêcher toute intrusion sur l’avenue, les gendarmes semblant venir en soutien des CRS.

Néanmoins, dans la pratique, les forces de l’ordre ont semblé complètement prises au dépourvu, surprises par le nombre de manifestant.e.s, la violence des attaques et la durée des événements. Enfermées sur les Champs-Élysées, elles n’ont pas pu en sortir et ont été complètement dépassées par la mobilité des manifestant.e.s : quand un point semblait perdu, ielles rebroussent chemin dans les rues attenantes et se dirigent vers un autre. Les policiers étaient figés dans leur configuration, les nombreux agents postés sur le périmètre ne pouvant venir en aide à leurs collègue sous peine de créer une faille dans le dispositif.

Une police à bout

Le préfet se gargarise d’avoir envoyé plus de 5000 grenades sur la foule plus d’une par minute ! »), mais cela cache une autre réalité : par leur usage inconsidéré de grenades lacrymogènes, les policiers se sont trouvé presque à court de munitions [1] : alors que ces tirs étaient continus en début de journée, ils sont devenus plus épars à mesure que la journée avançait, les réservant pour les occasions les plus critiques.

Clairement, ils pensaient pouvoir contenir et disperser rapidement les manifestant.e.s, et ne s’attendaient pas à un tel afflux et une offensive continue sur toute la journée.

Des manifestants sans but

Pourtant, cette désorganisation n’a pas permis de garantir une victoire aux manifestant.e.s. Le principal problème semble être une absence de volonté politique : le seul but de l’offensive était apparemment d’aller sur les Champs-Élysées, ce qui en soi n’est pas un objectif politique. Construire des barricades sur les Champs-Élysées doit être un moyen, pas une fin.

Si l’objectif avait été politique, les manifestant.e.s auraient plutôt cherché à pénétrer dans le périmètre pour s’approcher des lieux de pouvoir, ce qui aurait pu être mené à bien étant donné la faiblesse de la protection à certains endroits : en faisant diversion sur les Champs-Élysées pour occuper les compagnies mobiles, il aurait été possible de submerger un point peu surveillé du périmètre et y pénétrer.

Cette absence de but a eu une conséquence très néfaste : de nombreux manifestant.e.s passifs.ves sont parti.e.s pendant la journée, ne comprenant pas l’intérêt de se faire gazer si la finalité n’était pas de converger vers un lieu de pouvoir.

Il faut se coordonner !

On pourrait ajouter à cela un problème de coordination : les groupes de manifestant.e.s étant répartis sur plusieurs fronts, il ne leur était pas possible de prendre des décisions pour tirer parti des potentielles opportunités, faute d’informations globales sur la situation.

Si une plateforme commune et ouverte avait permis d’échanger des informations, des propositions, des cartes, les actions auraient été beaucoup plus efficaces, les données étant partagées.

Prendre en compte les manifestants passifs

Une particularité de cette journée a été la présence massive de manifestant.e.s non-habitué.e.s des manifestations et venant de province. Leur présence derrière les manifestant.e.s actifs.ves a été nécessaire pour appuyer l’offensive.

Malgré tout, on a pu constater qu’à l’heure du repas et du goûter, beaucoup se sont éloigné.e.s pour manger. Et à la fin de la journée, ielles sont simplement partis pour rentrer chez eux. Ce sera à prendre en compte pour mener des actions d’envergure : il faudra les amorcer en dehors des repas et les faire aboutir avant la fin de la journée pour avoir le plus de monde possible.

En conclusion

Nous avons vu que la désorganisation et l’épuisement de la police face à une action massive et longue pouvait tourner à l’avantage d’un mouvement, à plusieurs conditions :

  • avoir un but politique précis, ce qui implique d’avoir une forte présence de militant.e.s déterminé.e.s et conscient.e.s politiquement ;
  • se coordonner pour partager les informations et tirer parti de toutes les opportunités, en gardant à l’esprit qu’elles peuvent être manipulées par des balances ;
  • mener l’action sur une journée pour avoir le plus de manifestant.e.s possible.

Évidemment, il est possible que le dispositif policier évolue pour colmater ses failles : à nous de faire preuve d’inventivité pour prendre le dessus !

Notes

[1« Cette fois c’est allé jusqu’à un quasi-épuisement de nos stocks de munitions » (via Mediapart)

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