2016 n’aura pas lieu

Une brève analyse de la situation actuelle du « mouvement » parisien en vue d’aboutir à une perception commune.

Le printemps 2016 est à la fois un souvenir puissant, source de motivation et d’inspiration et une impasse aujourd’hui. Nous ne cessons de l’invoquer dans nos actions et dans les textes qui y appellent. Il est souvent question d’agir dans « l’esprit » du mouvement contre la loi travail, de retrouver les intensités indiscutables qui s’y partageaient alors. C’est son ombre qui plane au dessus de nos dernières interventions, et qui par contraste ne crée plus que des frustrations. Il nous faut accepter que 2017 est bien en train d’avoir lieu.

Tout au long du dernier été, nous parlions avec impatience du mouvement social de cette rentrée. Cela allait de soi qu’une loi travail 2 ne pouvait qu’entraîner la suite de ce qui avait commencé l’année précédente. Après les difficultés que nous avions éprouvé à construire des mouvements sans les syndicats, que ce soit après le viol de Théo ou contre les élections présidentielles, et malgré les appels répétés à « imposer notre propre temporalité », nous espérions le retour de quelque chose de massif, de pluriel, à la façon de ce fameux printemps. Force est de constater au bout d’un mois de mouvement qu’il n’y a pas de mouvement. Si les syndicats endossent leur rôle de pseudo-négation de l’ordre en organisant des défilés à répétition, personne ne croit sincèrement à une quelconque victoire. Dans les facultés, les trotskystes les plus véhéments tentent de nous faire croire à une énième parodie de mouvement en créant des comités de mobilisation dans lesquels personne ne croit, pas même eux. Au milieu de ça, le cortège de tête patauge dans une pâle imitation de lui même, tourne en rond dans des pratiques qui, si elles ont pu montrer leur efficacité en leur temps, relèvent aujourd’hui d’un manque d’imagination et de considération stratégique. On est vraiment en train de forcer. Nos pratiques deviennent hors-sol, déconnectées, et nous empêchent d’avancer sur une perception commune de la situation qui nous permettrait d’entamer un réel travail de composition, de ré-imagination de nos pratiques. Prenons l’exemple de Nantes , ou occupant-es de la ZAD, jeunes déters habitué-es du cortège de tête et syndicalistes sincères se tiennent ensemble et tentent de réinventer leurs pratiques à chaque manif : création d’un mur, de véritables bâtiments, mettant un geste performatif au simple slogan vide que l’on scande habituellement pour s’auto-persuader « Et la rue elle est à qui ? Elle est à nous ». À Paris, les « Siamo tutti antifascisti » qui se répètent en chaîne déprimeraient une boîte de prozac. La critique légitime du cortège merguez-saucisse-ballon pourrait se transformer en critique du cortège kway-fumi-lacrimo, tout aussi déprimant et répétitif.

Une des raisons de cette inertie est la nouvelle stratégie de la préfecture qui consiste à tenir à distance la police, nous empêchant d’affronter la matérialisation de notre ennemi. En s’invisibilisant ainsi, le pouvoir nous laisse face à nous même, nous mettant au défi d’exister autrement que comme sa négation. Il réalise l’exploit de nous contrôler sans même avoir à s’adresser à nous. Lors de ces dernières manifestations, les rues nous appartenaient. Les macdos, banques et autres symboles du capital auraient pu être réduit en miettes, mais le sentiment de danger que produit cette répression diffuse a quasiment réussi à elle seule à nous en empêcher. Quand nous sommes passés devant, les locaux du « Monde » ont été à peine effleurés, alors qu’il est clair que ce torchon a joué un rôle considérable dans l’élection de Macron, et qu’il était une cible symbolique évidente. Voilà une piste qui pourrait peut être être exploitée : étudier les parcours de manifestations en amont pour attaquer des cibles précises nous permettrait au moins de parler de quelque chose en particulier, de véhiculer du sens, au lieu de chercher sans cesse la police, de stagner dans l’émeute pour l’émeute. Les années 70 italiennes ont connu ce genre pratiques : on attaquait tel local d’entreprise qui avait viré des copain-e-s, on explosait les vitres de tel siège syndical qui avait balancé des militant-e-s aux autorités.Toutes ces pratiques se réalisaient hors des parcours bien tracés et soumis aux dispositifs de nos manifestations. Remettre ces dernières au goût du jour serait aussi ne plus se centrer sur la manifestation syndicale, mais au contraire accroître notre puissance autonome, tout en donnant vie au slogan "grève, blocage, sabotage/manif sauvage. On pourrait d’ailleurs faire un parallèle avec ces fameuses « années de plomb » : les ami-e-s italien-ne-s disent combien il est difficile pour elleux aujourd’hui de dépasser ces années 70 qui furent si riches en intensités. Illes y reviennent sans arrêt, et ont du mal à développer quelque chose qui les dépassent. Même si le printemps 2016 est en comparaison une pure anecdote, il y a quelque chose du même ordre qui se joue en ce moment ici. Une autre raison est que beaucoup d’énergie est dépensée dans l’antirep, chaque action se soldant de plusieurs arrestations. Il faut reconnaître que les peines prononcées contre les inculpé-e-s du quai de Valmy sont dissuasives. On remarque également que le mouvement ne « recrute » plus grand monde, et même perd de ses composantes en raison entre autres de problèmes de sexisme, de virilisme. Si nous apparaissions comme un espace désirable pendant le mouvement, ce n’est plus tellement le cas aujourd’hui. Il y a bien des syndicalistes qui nous rejoignent pendant les manifs parce que leurs cortèges morbides les asphyxient (sauf solidaires, plein de bisous les copain-e-s), mais cette tendance est en baisse. L’occupation cette semaine de l’institut de géographie illustre bien ce constat d’impuissance. Ce n’est pas tant, comme on a pu l’entendre, un manque d’organisation et de préparation qui en a causé l’échec, mais plutôt un manque de sens, d’évidence commune que l’action était porteuse de quelque chose. Beaucoup d’entre nous ne se sont jamais vu y dormir, ne se sont pas senti investi de cette initiative. Cela tient en parti à cette impression de déjà vu, de déjà raté.

Ceci n’est pas un appel à laisser tomber les pratiques que nous héritons du printemps 2016, mais à ne pas se morfondre dans la nostalgie de son souvenir. Tout était plus ou moins facile alors, et la lecture de la situation assez claire pour qu’elle soit commune à quasi tout le mouvement. Aujourd’hui, il faut accepter que les paramètres ne sont plus les mêmes. Les inimitiés latentes entre les composantes du milieu, vieilles parfois de plusieurs années, rongent toutes les initiatives et les interventions. Il nous faut nous y confronter et sortir de nos fréquentes attitudes de poseurs, bloqués dans des identités politiques hermétiques et en concurrence. Il ne s’agit pas d’uniformisation mais de composition. Pour augmenter nos forces, il nous faut reprendre des actions quotidiennes de terrain : cantines, infokiosques, rencontres et situations en tous genre que nous savons parfois créer.

Soutenir, multiplier et approfondir les brèches creusées dans l’ordre établi qui se sont établies depuis le mouvement (squats ; lieux légaux ; salles occupées dans les universités, cycles de conférences et séminaires révolutionnaires, etc)Il nous faut nous inscrire dans des stratégies de moyen-long terme, et sortir de cette prison de l’urgence, de la réaction permanente à l’actualité. Prendre des lieux pour prendre le temps, loin de l’adrénaline et de l’excitation sans fin du printemps. Sinon, ce mouvement ne mènera que vers une décomposition de nos forces, un épuisement certain, une lassitude déjà commune à beaucoup d’entre nous.

Ceci n’est pas un programme, mais un énième pavé jeté dans les marécages du mouvement.

Michel.

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