Soral ou les nouveaux habits du fascisme

En 2011, Alain Soral publie « Comprendre l’Empire : demain la gouvernance mondiale ou la révolte des nations ? » vendu à plus de cent mille exemplaires. Ce livre vise à expliciter la pensée politique d’Alain Soral, il permet donc de mieux comprendre un discours qui se diffuse de plus en plus, notamment parmi les classes populaires.

La thèse du livre peut être résumée rapidement. Pour être fonctionnelle, une société devrait être divisée en trois groupes sociaux : le premier chargé de la production matérielle, le second de la production d’idéologie, le dernier de l’encadrement politique et sécuritaire. Cette séparation traditionnelle aurait été brisée par l’émergence d’un réseau parasitaire issu du capital financier (la « Banque »), qui en s’appuyant sur un discours politique issu des Lumières (la « Raison ») dont le libéralisme et le socialisme internationaliste (qui serait issu de la « moyenne et grande bourgeoisie ashkénaze ») sont des déclinaisons, aurait institué un système (« l’Empire ») où il assure seul les fonctions idéologiques et politiques. Cette mise en place aurait rencontré et rencontrerait toujours des résistances qui iraient en vrac de Pierre-Joseph Proudhon à Mahmoud Ahmadinejab, en passant par Saddam Hussein, Heinrich Himmler, Vladimir Poutine, George Sorel, John F. Kennedy, et le général de Gaulle. L’objectif final de la « Banque » serait de ne laisser comme rapport social que sa domination sur une « sous-classe », un salariat précaire généralisé, ce qui passerait par la destruction de toutes les autres structures idéologiques (nations, religions, etc.) ou économiques (petit patronat, cols blancs, etc.).

Sur cette base, nous pouvons constater des différences fondamentales entre les analyses progressistes et la pensée soralienne :

  • Déjà, les révolutionnaires luttent pour l’abolition du système de classe et la justice sociale, pour une société où la production et la répartition de richesses se ferait de chacun.e selon ses moyens à chacun.e selon ses besoins. Alain Soral défend au contraire un ordre social fondamentalement inégalitaire. C’est une société médiévale largement mythifiée, dans laquelle le bon peuple aurait travaillé paisiblement aux champs à l’ombre des châteaux et des églises. C’est défendre une société extrêmement oppressive pour les minorités, les femmes, et tout.e.s les exploité.e.s. C’est oublier que cette société n’est ni paisible ni juste, et que défendre un ordre ou chacun tient sa place revient à revendiquer pour les dominant.e.s le droit d’exploiter les dominé.e.s.
  • De plus, Alain Soral voyant l’opposition entre la « Banque » et le « peuple », il défend une « alliance du travail » qui mêlerait petit.e.s patron.ne.s et salarié.e.s contre « l’hyperclasse » (c’est à dire la « Banque » et le premier cercle de ses serviteurs) et accessoirement contre les travailleurs et travailleuses privé.e.s d’emploi et la jeunesse des quartiers populaire. Dans la lignée des courants fascistes et national-socialistes notamment, qui opposent un capitalisme industriel et national à un capitalisme financier « apatride », Alain Soral oppose la « Banque », qui serait basée sur des réseaux transnationaux judéo-protestanto-maçonnique, à une vieille bourgeoisie industrielle et catholique (paradoxalement, il cite en exemple Henry Ford, pourtant protestant épiscopalien, sans doute pardonné en raison de son antisémitisme forcené). A l’inverse, les révolutionnaires analysent la société en terme de classes sociales. Cela signifie que nous regardons la place occupée dans le processus de production, ce qui nous amène à voir une opposition entre ceux et celles qui sont propriétaires des moyens de production, dont les petit.e.s patron.ne.s font partie (quant à évoquer Henry Ford, on ne peut que conseiller le film Les temps modernes pour avoir une idée de l’aliénation que celui-ci imposait à ses ouvrier.e.s), et ceux et celles qui ne sont propriétaires que de leur force de travail, dont les privé.e.s d’emploi et la jeunesse des quartiers font partie.
  • Enfin, Alain Soral base son raisonnement sur l’idée d’un réseau regroupant la quasi-totalité des dirigeants politiques et économiques et œuvrant en secret à la mise en œuvre d’un projet global. Les progressistes considèrent que la structure de la société ne sort pas de cerveaux diaboliques qui œuvreraient dans l’ombre mais des rapports sociaux. Cela nous permet de comprendre que si la société est divisée en classes sociales aux intérêts divergeant, ceux-ci sont à comprendre comme une somme d’intérêts individuels contradictoires. La bourgeoisie a intérêt dans sa globalité à diminuer les salaires, cela ne signifie pas que deux capitalistes concurrents sont prêt.e.s à taire leurs intérêts individuels. Au contraire, la logique les pousse à lutter les un.e.s contre les autres pour augmenter leurs profits, ce qui rend impossible toute entente globale durable.

Cette idée de complot n’est pas nouvelle. Elle est apparue au moment de la Révolution française, développée et diffusée par les contre-révolutionnaires nostalgiques de l’Ancien Régime. Ces derniers, et Alain Soral également, considèrent que le peuple n’a pas pu, ne peut pas, et ne pourra jamais se révolter par lui-même, à la fois car il serait trop passif pour cela (Alain Soral parle de « minorités agissantes ») et car il serait naturellement favorable à un ordre inégalitaire, hiérarchique, religieux, et traditionnel. Ils considèrent donc l’idée même d’égalité comme impossible, contraire à l’ordre « naturel » et donc dangereuse. Dans cette logique, si l’ordre inégalitaire, hiérarchique, religieux, et traditionnel a été mis en cause, cela ne peut être que le fruit d’un « complot ». Dans la vision du monde d’Alain Soral, celui-ci est l’œuvre de la « Banque », qui peut ainsi s’assurer le contrôle de l’appareil politique et sécuritaire.

Ce dernier point doit particulièrement nous interpeler. Dès le Moyen-Âge, les Juifs et les Juives sont victimes d’un stéréotype les associant à la finance. Alain Soral estime d’ailleurs que deux « principes bancaires » cohabitent : l’un juif, l’autre protestant. Cette idée d’un système bancaire juif (« vétéro-testamentaire » dans le texte) revient à de nombreuses reprises. Si il n’est jamais dit que les Juifs et les Juives seraient toutes et tous des agents de « l’Empire », il est clair que celui-ci pour Soral est au moins partiellement juif (il est également franc-maçon et protestant). De plus, l’antisémitisme depuis le dix neuvième siècle est fondé sur l’idée qu’il existerait complot juif occulte. C’est la thèse de Toussenel, de Drumont, des Protocoles des sages de Sion, etc. Alain Soral s’inscrit pleinement dans cet héritage raciste. Dans un monde dominé selon lui par des réseaux cachés, la communauté juive organisée serait « une combinaison de solidarités ethniques, religieuses et de classe qui en fait logiquement le réseau des réseaux. » On peut également remarquer qu’étant héritière de l’idéologie antisémite du dix-neuvième siècle, la pensée soralienne ne traite quasiment pas de l’oppression du peuple palestinien, démentant ainsi ceux et celles qui estiment que le développement de l’antisémitisme en serait une conséquence.

Ainsi, le livre d’Alain Soral se place à la croisée de plusieurs idéologies politiques : le traditionalisme, le corporatisme, le fascisme, le complotisme, l’antijudaïsme chrétien, et l’antisémitisme moderne. C’est ce qui explique son succès, et donc sa dangerosité, car il parvient à unifier dans un ensemble à peu près cohérent plusieurs courants de pensée d’essence réactionnaires mais qui se présentent comme « révolutionnaires » . A ce titre, il s’agit d’un ouvrage majeur, car il a le potentiel pour reformuler une idéologie antisémite de masse en l’adaptant à notre époque, lui donnant l’apparence de la « nouveauté », et la présentant comme « révolutionnaire ».

Juif.ve.s et révolutionnaires, nous sommes en première ligne. Face à Soral et ses disciples, face à l’antisémitisme, face au fascisme, organisons l’autodéfense !

Note

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