Quand on viendra de nos campagnes pour descendre sur la capitale...

Un rapide point de vue de province pour répondre à l’appel à témoignage pour saisir le mouvement des gilets jaunes

Nous sommes venus à deux, en train, des campagnes du Nord de la France. Sur notre quai de départ, nous avons eu plusieurs longs retards annoncés avant de voir notre train tout simplement supprimé (il est passé vide devant nous) et de devoir prendre le suivant. Nous pensons qu’il s’agit des aléas fréquents de la SNCF et non d’une volonté des autorités de bloquer les « provinciaux » qui voulaient rejoindre le rassemblement des gilets jaunes à Paris comme certaines rumeurs le disaient. Nous n’avons pas non plus rencontré de fouille ou de filtrage dans la gare du Nord et dans le métro.

Je pense qu’il est utile que j’explique rapidement ma présence à Paris ce jour-là pour cette occasion. Je suis militant libertaire depuis vingt ans et de quasiment tous les cortèges de tête depuis la Loi Travail. Lorsque, courant Octobre, j’ai vu fleurir sur le net des appels venant de personnes d’extrême-droite à bloquer le pays le 17 novembre, j’étais le premier à alerter les camarades et les connaissances qui relayaient cette info venue de milieux peu fréquentables. J’y voyais une tentative populiste pour récupérer une colère populaire bien réelle. J’ai rapidement remarqué sur le net comme dans la vraie vie que cet appel touchait beaucoup de monde dont très peu étaient susceptibles de fricoter avec la « peste brune » comme dirait Gérald Darmanin. Et cela touchait spécialement des gens complètement dépolitisées et qui ne grognent pas habituellement, cela sautait aux yeux avant tout.

Après de longues réflexions et remises en causes personnelles bien nécessaires alors que le milieu militant était complètement sclérosé devant cet événement, j’en suis venu à trois hypothèses sur ce qu’allait être le 17 novembre et ce que je devais adopter comme attitude :

  1. Premièrement, s’il s’agissait réellement d’un mouvement organisé par l’extrême-droite, c’était l’occasion d’aller constater cela de près, de connaître leurs visages localement et d’essayer de m’y opposer d’une manière ou d’une autre. Je me suis rappelé qu’il y a encore dix ans, dans notre milieu, la question ne se serait pas posée et qu’il aurait été hors de question de « laisser la rue à l’extrême-droite » ... donc je devais être présent !
  1. Deuxièmement, s’il s’agissait d’une colère populaire attisée par l’extrême-droite pour mieux la récupérer, je me devais d’être avec les gens en colère pour m’opposer aux tentatives de court-circuitages et de proposer un autre discours à des personnes que l’on n’avait jamais pu rencontrer ou toucher jusque là... donc je devais être présent !
  1. Troisièmement, s’il s’agissait d’une colère populaire face à laquelle l’extrême-droite était davantage dépassée que chef d’orchestre. C’était l’occasion d’être aux côtés des révoltés et d’aider modestement avec mon expérience militante ... donc je devais être là !

Ainsi, le 17 novembre, je suis allé à la ville (c’est un grand mot dans mon coin de campagne, mais avec environ 10 000 habitants c’est La ville du secteur) la plus proche dès le matin et j’y suis retourné l’après-midi. Pour une petite ville qui n’avait connu ces vingts dernières années qu’une seule grosse mobilisation entre les deux tours des présidentielles de 2002, c’était déjà extraordinaire de voir près de cinq cent gilets jaunes bloquer les axes de circulation sur au moins quatre points de blocages différents. Et ceci, spontanément, avec succès et en obligeant les forces de l’ordre à mobiliser une centaine d’effectifs dont une partie équipée en tenue anti-émeute.

En début d’après-midi, il y avait certes un petit groupe inconnu et louche avec un gars crâne rasé et sweat-shirt capuche avec un 88 inscrit dessus mais ils sont restés à l’écart, ils n’ont pas moufté et ils ont rapidement disparu. Sinon, la plupart des gens que j’ai vu étaient des couches sociales les plus déclassés ou des travailleurs. Des personnes que je côtoie depuis des années sur les chantiers ou dans les boulots précaires mais jamais dans les coteries militantes alors qu’ils sont en première ligne de la guerre sociale voire déjà la gueule écrasée sous le talon de fer.
Evidemment, au début, je n’étais pas à l’aise au milieu de cette foule hétéroclite qui n’avait aucun code ou référence identifiables et dont l’improvisation, la spontanéité et « l’amateurisme » pouvaient faire craindre les pires débordements à partir de pas grand chose. Une fois passés les préjugés et les craintes de tomber sur des noyaux durs de néo-fascistes, je m’y suis senti bien et peut-être mieux là qu’en terrain connu au milieu de militants dont je connais bien les codes et les limites.
Alors qu’ici, le champ des possibles était bel et bien ouvert, nous avons fait collectivement des manœuvres et des blocages impensables jusque-là dans cette ville et ceci, avec ses habitants sans l’aide de « professionnel de l’émeute ou de la grève ». Pour un militant de campagne, ce genre de journée n’arrive que dans les grandes villes, celles où l’on doit forcément aller lorsque l’on veut manifester ou participer à un mouvement social en temps normal.

Après cette journée qui m’a clairement impressionné, je suis allé ensuite presque tous les jours aux points de filtrage des gilets jaunes à des péages ou dans les « grandes villes » du département, là où siègent les sous-préfectures et la préfecture.
Contrairement au 17 Novembre où je n’avais pas entendu de propos racistes ou limites, j’y ai entendu quelques blagues sur les immigrés et des slogans pas très fins que l’on classerait d’homophobe dans la forme même si le fond ne l’est pas. Il est certain qu’il y a aussi des électeurs FN dans le lot.. Mais c’est à l’image du pays dans lequel on vit et encore plus dans la région où je vis.
D’ailleurs, je pense que la majorité des personnes que j’ai croisé sont assez représentatifs de ce que doivent être globalement les abstentionnistes. Parmi eux, pour ceux qui ne l’ont pas déjà fait, il est certain que beaucoup pourraient voter Le Pen à l’avenir. Non pas par conviction mais par dépit, par provocation ou parce qu’ils sont complètement paumés ou désabusés de la politique. Quoiqu’il en soit, ce sont dans leur grande majorité des exploités et justement ceux que l’on aimerait soulever dans nos fantasmes et que nous n’arrivons jamais à toucher par nos mobilisations, nos publications ou nos soirées de soutien et de lutte. Un rendez-vous inédit s’est présenté à nous pour rencontrer beaucoup de gens qui pestent habituellement en silence du fond de leur canapé, devant leur écran et parfois avec la main crispée sur un bulletin de vote peu progressiste.
C’est certes fatigant car on part souvent de très loin mais c’est une occasion peut-être unique pour nous de les rencontrer enfin, de leur proposer autre chose et tout cela, dans l’action ! Et ce qui est certain, c’est que toutes ces personnes vivent aussi une expérience unique d’auto-organisation populaire qui laissera certainement des traces.

Pour en revenir aux manifestations parisiennes de ce week-end des gilets jaunes, l’idée de descendre à Paris à vite circulé dans la semaine parmi les gilets jaunes. Malgré de longs débats que j’ai vus sur les points de filtrage pour savoir qui y allait et qui restait bloqué ici, une bonne moitié semblait décidée à aller y faire un coup d’éclat.
Nous avons alors fait plusieurs petits cours pratiques contre les gaz et les techniques policières de maintien de l’ordre à partir de notre expérience de cortège de tête. Pour les gilets jaunes avec qui j’ai parlé, Paris n’était pas seulement La Ville, et spécialement la Capitale, par opposition à la périphérie et à la campagne, c’était surtout le lieu de pouvoir et de concentration de tous les luxes. Enfin, et surtout, dans l’imaginaire c’était principalement « chez Macron » et y foutre le bordel semblait naturel !

1871, vue à partir de la porte Maillot
1871, vue à partir de la porte Maillot

Je ne pense pas qu’il y ait un clivage ville/campagne réellement dans ce mouvement, mis à part sur sa compréhension. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de gens de mon secteur, qui ne vivent pourtant qu’à une heure ou trois heures maximum de Paris, n’y ont jamais mis les pieds.
J’ai l’impression qu’un imaginaire s’est construit ici et que derrière l’appel à descendre sur Paris, il y avait un peu l’idée d’une descente des ruraux, des bouseux ou encore des gueux et des sans-dents venus pour se faire enfin entendre jusqu’aux portes du Palais (de l’Élysée). C’est le côté « jacquerie » que je veux bien admettre. Et d’ailleurs, nous n’en voulons pas vraiment aux parisiens de nous avoir très peu rejoints, à vrai dire, nous ne les avions pas invités !

Samedi 24 novembre, comme beaucoup d’autres provinciaux, nous n’avions évidement à aucun moment eu l’intention d’aller au Champ de Mars mais directement aux Champs-Élysées pour s’organiser avant de marcher vers le Palais. Les stations où nous comptions descendre étaient fermées, nous sommes finalement descendu à la station Saint-Philippe-du-Roule entre 14h et 15h. Dès l’ouverture des portes, le gaz lacrymogène s’est engouffré dans la rame. Nous avions peur d’être un peu perdu au début et de ne pas trouver tout de suite où était l’action, cette crainte s’est rapidement dissipée. Dès la montée de l’escalator vers la sortie, nous étions dans une foule remontée, scandant contre Macron, chantant la Marseillaise, qui renversait tout et commençait des barricades dans les petites rues. A noter, juste en face du seul escalator de notre sortie de métro, un homme avec une bonne tête de flic filmait tranquillement toutes les personnes qui défilaient devant lui.

Nous avons rapidement rejoint les Champs Élysées où un magnifique spectacle s’offrait à nous, tout le monde a vu les images depuis. Je ne ferais pas le détail de notre journée qui fut des plus sportives et vivifiantes, parsemée de scène insolites et souvent positivement mémorables. Je vais juste situer où nous nous sommes trouvés entre 14h et 21h quand nous avons décroché, car mon témoignage ne concerne que ces secteurs, les seuls que nous avons vus.
Après un long moment sur les Champs jusque 17h-18h, nous avons suivi les affrontements dans les rues autour de l’Etoile et principalement Avenue Hoche, Avenue d’Iéna, Avenue Victor Hugo et enfin Avenue de la Grande Armée où de grosses barricades enflammées ont tenu un moment.
En regardant vers la porte Maillot, nous avons eu une brève pensée pour les fiers artilleurs communards, à la résistance légendaire, qui y tinrent une solide barricade avant d’être pris à revers et massacrés par les Versaillais aux premiers jours de la Semaine Sanglante.

Pour commencer sur la présence de l’extrême-droite, il semblerait qu’elle était surtout présente en début de journée. Ils avaient sûrement eu leur lot d’images et de selfies sur les barricades quand nous sommes arrivés. Si nous nous sentions au début bien seuls au milieu des Marseillaises et des drapeaux français, il y avait malgré tout très peu de personnes que nous avons identifié de « l’ultra-droite ».
C’était vraiment tous les âges dont des enfants avec leurs parents et des personnes toujours aussi variés et venant de la base comme sur les points de blocage de notre département. Les slogans étaient contre Macron, les riches et leur mépris. La grande majorité de cette masse humaine semblait venir de province comme les nombreuses personnes avec qui nous avons échangé. Celles-ci venaient principalement du Nord, de Normandie et de Bretagne. Ce n’est qu’à partir de 17h, à la tombée de la nuit que nous avons eu l’impression de voir arriver quelques têtes plus familières, habitués des cortèges de tête, et surtout des gens de banlieue qui ont donné un second souffle.

Pour ce qui est du comportement des flics, nous avons fait un point à chaud après la manifestation avec des militants libertaires parisiens que nous avons rejoint. C’était drôle et à la fois agaçant d’entendre les réactions aigries et incrédules de beaucoup vis-à-vis du mouvement des gilets jaunes et surtout de la manif parisienne sur les Champs.
Après les pleurnichages sur le fait que les gilets jaunes n’étaient pas là quand il fallait descendre dans la rue pour la Loi travail, les retraites, les services publics,... nous avons eu le droit au « de toute façon, les flics ont laissé faire ».

C’est sur que les flics ne pouvaient pas charcuter au corps à corps monsieur tout le monde comme dans les manifs gauchistes, le risque de radicalisation de cette foule lambda est trop grand. Mais, surtout, c’est encore moins possible quand ce n’est pas un cortège de tête classique, collé à l’avant de manifestations qui sont désormais d’immenses nasses dès le point de départ et qui suivent un itinéraire convenu et sécurisé à l’avance.
Là on ne marchait pas dans les clous et beaucoup de forces policières étaient immobilisées pour défendre les périmètres de sécurité autour des lieux de pouvoir. Le reste des troupes était insuffisant pour couvrir les grandes zones où des manifestants occupaient les rues et faisaient preuve de beaucoup de mobilité et d’audace. Je pense que les effectifs policiers dans ces zones ont été complètement débordés, dépassés et même parfois nassés.
Le matériel lourd était de sortie pourtant, trois camions à eau, hélicoptère, énormément de lacrymogène et beaucoup de grenades diverses et flashball. Mais les manifestants n’étaient pas dans un cortège couloir/cul-de-sac où les flics n’ont qu’à rentrer brutalement dans une masse tassée et bloquée. Les gens résistaient et répliquaient jusqu’à la dernière extrémité mais se dérobaient au maximum face aux charges et préféraient, au moment du contact physique, partir vers d’autres rues et contourner sans cesse les flics pour arriver dans leur dos ou sur leur flancs. Cette technique de harcèlement a été payante, c’est bien plus efficace, on use réellement les policiers qui courent partout pour rien et on laisse beaucoup moins de monde sur le carreau.

J’espère que beaucoup de militants auront ravalé leur aigreur et qu’ils viendront participer avec humilité à la grande fête qui se prépare.

Localisation : 8e arrondissement

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