Quand les responsables nous rendent responsables de la crise sanitaire

L’information va très vite, l’opinion générale change du jour au lendemain, les informations contradictoires se mêlent et s’emmêlent, et c’est nous les responsables, les coupables ? Une politique qui laisse à la traîne toutes celles et tous ceux qui ne réfléchissent pas en même temps, ou n’ont pas accès, à l’ouragan médiatique et politique, permettant du même coup de masquer les responsabilités du gouvernement à grand coup de répression.

Il faudrait vite oublier qu’il y a quelques jours encore, le Covid-19 (coronavirus) n’était qu’une simple grippe, qu’il ne tapait que les vieux, qu’on n’allait pas sacrifier notre « mode de vie », notre « modèle culturel », que se moucher dans son coude était largement suffisant, qu’il fallait rester plus de 30 minutes en contact avec une personne malade pour l’attraper, que les masques ne servent à rien, que l’on peut aller bosser sans problème, que notre système de santé ne serait jamais submergé.

Il faudrait vite oublier que pendant de longs jours, alors qu’en Italie du Nord l’épidémie faisait exploser les services hospitaliers, on a préféré faire le choix du maintien de l’économie plutôt que de la santé, que plusieurs ministres dont Blanquer avaient fait le choix de laisser le virus toucher 50% ou plus de la population pour atteindre l’immunité collective.

Il faudrait vite oublier ces grands professeurs et chefs de service, les mêmes qui maintenant demandent un durcissement du confinement, faisaient le tour des plateaux télé pour dire que tout ça, ce n’était rien du tout. Que dans les hostos on disait aux personnels de santé, aux infirmières et aux internes, que l’hôpital français était largement en mesure de prendre en charge une telle épidémie.

Il faudrait oublier donc toutes ces injonctions contradictoires. Ne pas prendre en compte que face à celles-ci, de nombreuses personnes ne savent plus quoi croire, préfèrent piocher parmi les différentes informations, ou tenter une auto-information pas forcément meilleure. Que les fausses informations, ou les articles/vidéos un peu trop enthousiastes (tel médicament serait le remède…) cartonnent. Que c’est bien nos responsables qui ont créé un tel brouhaha informatif. À trop nous prendre pour des con·ne·s.

Et maintenant, les responsables c’est : celles et ceux qui traînent dehors pour X ou Y raison. Faire des courses au marché, aller aérer les gosses, ne pas rester enfermé·e avec ses darons, trouver des petits jobs pour survivre, se dégourdir les jambes, des mal-logé·e·s qui étouffent, des SDF qui aimeraient bien avoir un toit. Bref toutes celles et tous ceux qui n’ont pas compris, que depuis moins d’une semaine, il fallait souffrir, coûte que coûte, parce qu’on était en guerre. Peu importe la question sanitaire.

Et ce sont elles et eux les responsables.

Ce n’est pas les patrons qui continuent à faire bosser et déplacer plein de monde pour aller effectuer sa peine. Ce n’est pas non plus les autres patrons qui refusaient de prendre des mesures, alors que ce qui arrivait était prévisible, les semaines précédant le confinement.

Ce n’est pas les gouvernants, qui ont craché sur les travailleuses et travailleurs des services publics pendant des mois, des années, qui les ont fait matraquer pendant les grèves, qui ont consciencieusement détruit les protections minimales des salariés et des fonctionnaires, qui ont mis en pièce les droits sur la sécurité des travailleur·euse·s, qui ont appliqué des mesures d’austérité et des réorganisations sans fin.

Ce n’est pas ces experts et ministres qui nous ont tout dit et rien dit, suivant la politique gouvernementale, pour cacher la misère de leur action.

Ce n’est pas ceux qui parlent de guerre, qui envoient les soignant·e·s et les travailleurs en « première ligne », à l’abattoir, sans masques, sans gants, sans protections, sans test.

Ce n’est pas les flics, tabasseurs assermentés et pleurnicheurs de tous les instants, qui préfèrent plaquer des Noires qui font leurs courses plutôt que de respecter les gestes barrières, quitte à devenir le principal agent de prolifération de l’épidémie.

On en est peut-être là, à devoir accepter le confinement, parce que tout a merdé jusque-là. À s’improviser épidémiologiste en herbe, pour s’accrocher à une vérité (mouvante). À rêver, ou pas, d’un vaccin, d’un « modèle coréen » plus souple, etc., etc.

Mais on pourrait commencer par ne pas rejeter les responsabilités de nos dirigeants et de nos patrons sur un ensemble d’individus qui subissent. Si vous savez quoi faire, tant mieux, de nombreuses personnes ne le savent pas. Certaines se terrent chez eux, ne sortant plus par peur, par non-maîtrise de la langue française et de ce formulaire flou, par crainte du racisme et de l’arbitraire qui est laissé dans les mains des flics. Tout le monde essaie de s’en sortir, avec sa paperasse, ses gosses, ses parents, ses inquiétudes et ses angoisses.

Dans quelques jours, nos opinions auront changé, la situation, elle, ne sera certainement que pire. Dans quelques jours, les gestes barrières ne seront plus les mêmes, les règles changeront, les connaissances aussi. Dans quelques jours on pourrait également voir la militarisation arriver, comme en Italie pour masquer l’incapacité des politiciens à soutenir les services sanitaires qu’ils ont massacrés, et on nous dira alors que c’est de la faute à ceux qui ne respectaient pas le confinement. On découvrira peut-être que le gouvernement n’a pas pris les mesures de précaution nécessaires sur des sujets encore débattus et non tranchés, malgré leurs affirmations répétées (comme la potentielle transmission aérienne [1]. En attendant, ouvrez grandes vos fenêtres plusieurs fois par jour pendant de longs moments, en particulier pour crier votre rage).

Dans la situation actuelle, la rare position politique qui pourrait être sûre, c’est d’affirmer comme certain·e·s en Italie, comme ces infirmières qui appellent à la grève générale le 25 mars [2], qu’il faut stopper toutes les activités non essentielles, toutes les boîtes, les usines, les call centers, les Amazon, Deliveroo et compagnie, avec paiement intégral des salaires ! Affirmer que le droit de retrait sauve des vies ! Et ne pas oublier qui sont les vrais responsables : les patrons et les gouvernants.

Et peut-être le crier aux fenêtres, tous les soirs, à 20h.

Mots-clefs : hôpital | coronavirus

À lire également...