Passés le choc et la frayeur

Après les attaques du 13 novembre à Paris, communiqué du Groupe Regard Noir de la Fédération Anarchiste.

Passés le choc et la frayeur, il est difficile de trouver des mots qui ne sonneront pas creux suite à cette soirée du 13 novembre. Si nous savons que d’autres massacres ont lieu fréquemment dans le monde, si nous sommes internationalistes donc solidaires des victimes des attaques à Ankara, Nairobi, Suruç, Beyrouth, Tunis et ailleurs, nous ne pouvons pas faire comme si ces attentats ne nous avaient pas particulièrement touchés. En tant que militants parisiens, ces attaques ont frappés des lieux que nous fréquentons, des rues que nous arpentons, ont touché des connaissances, camarades et amis. Nous dirons donc les choses telles que nous les ressentons et les pensons.

Nous assurons les familles et les proches des victimes de notre sympathie. Nous avons conscience que cela ne changera pas grand chose pour elles et eux, mais cela nous permettra peut-être de donner du sens à tout cela.

Garder la tête froide n’est pas simple sous l’avalanche de discours médiatiques et politiciens qui, sous prétexte de solidarité, tentent d’instrumentaliser notre émotion. Ce que ces discours travaillent à occulter, c’est que ces attentats sont le fruit d’une situation politique, économique et sociale : les racines de ces actes meurtriers plongent dans la guerre, la misère, la stigmatisation et l’exclusion, en France et dans les pays où elle intervient militairement. Les idéologues qui se servent du religieux pour orienter les ressentiments générés au profit de leurs propres intérêts politiques, économiques et militaires prospèrent sur cette base. Prévenir réellement ces assassinats, c’est avant tout lutter contre les conditions qui les ont rendu possibles. La France est en guerre depuis longtemps, au Mali, en Centre-Afrique, en Syrie notamment. Les mesures et les discours réactionnaires en France, depuis des années, renforcent la stigmatisation et l’exclusion des musulmans ou assimilés. Les politiques anti-sociales menées par les gouvernements successifs, la guerre aux pauvres et aux travailleurs menées par la bourgeoisie achève la recette de ce cocktail explosif dont nos dirigeants, tous partis confondus, sont responsables.

Nous ne devons pas céder à la logique de guerre civile. Tout comme lors des attentats de janvier, le principal but recherché par les commanditaires des attentats est de renforcer la stigmatisation des musulmans en espérant nous faire entrer dans une logique de guerre des civilisations, et d’asseoir leur influence sur ces populations marginalisées. Ce n’est pas relativiser les faits que de noter que la majorité des victimes d’attentats sont musulmanes, dans des pays à majorité musulmane. Les discours sur la fermeture des mosquées dites intégristes ou radicales construisent un parallèle immédiat entre “intégriste” et “terroriste”, le passage de l’un à l’autre étant présenté comme un simple glissement, alors que le recours à la violence armée procède d’une logique différente. De fait, dans le cadre de ce type de discours, les propos sur le « refus des amalgames », ne sont qu’une hypocrisie.

Ne nous laissons pas duper par la campagne politique en faveur de l’union nationale. Les co-responsables de ces attentats sont aujourd’hui au pouvoir, dans les médias, et dans tous les partis politiques : du Front de gauche qui a soutenu les interventions militaires, au Front national dont tout le monde connaît les positions. En favorisant la stigmatisation de ceux qu’on considère comme “étrangers”, en agressant les populations d’autres pays, et de façon plus générale en contribuant aux inégalités sociales, la classe dirigeante a une part majeure de responsabilité. Leur unité nationale interdit nos manifestations et stigmatise des migrants. Des syndicats retirent leurs appels à la grève et les menaces sur le mouvement social se font plus pressantes. Leur unité nationale est une affaire de communication pour nous faire accepter l’état d’urgence.

D’autre part, nous considérons que les attaques du 13 novembre ont peut-être ciblé "la France" mais c’est le prolétariat qui a été ici principalement touché, à travers ses lieux de vie et de loisir. Ce ne sont ni le Sénat ni le Fouquet’s qui ont été frappés. Ce sont les nôtres, dans leur diversité, qui ont été victimes de ces attaques. L’État français n’est pas soudainement devenu notre allié. Rappelons-nous les mesures répressives passées après les attentats de janvier. L’État qui se présente comme notre défenseur ne nous protège pas autant qu’il le prétend, car son existence même et son action est à la base des inégalités et de l’injustice, conditions de pareils massacres.

À présent, comment agir ? Comment ne pas céder aux sirènes médiatiques et politiques ? Comment lutter afin que de pareils événements ne soient plus possibles ? Comment résister à l’offensive xénophobe qui ne manquera pas de déferler ? Il nous faut sortir de la logique du “choc des civilisations” promue, qu’elles l’admettent ou non, par les classes dirigeantes françaises, et reprise par l’État Islamique. Notre camp n’a pas changé, nos alliés ne sont pas, et ne seront jamais au pouvoir. Dans les luttes qui s’annoncent, notre place est résolument au coté des syndicalistes réprimés, des collectifs de résistance à la guerre aux pauvres, des personnes migrantes, musulmanes ou assimilées qui luttent contre la stigmatisation, et de toutes les personnes qui subissent des attaques en raison de leurs croyances ou de leurs origines. Ce camp social, c’est celui des solidarités entre nous autres d’en bas qui ne pouvons vivre que de moyens modestes et qui subissons chaque jour les injustices d’en haut. Aujourd’hui comme hier, et pour demain, il nous faut nous réunir, nous associer et nous organiser pour combattre les maux qui affligent cette société, en impulsant ou en rejoignant des associations de solidarité, des réseaux locaux d’entraide et d’accompagnement des plus opprimés. S’engager, militer, faire de la liberté et de l’égalité des valeurs concrètes dans les actes du quotidien.

Nous ne devons pas accepter les injonctions à rester chez nous, à ne plus agir, à “laisser la police faire son travail”. Nous devons au contraire nous rassembler pour montrer que les tentatives de division de notre classe ne prennent pas, qu’elles viennent des assassins au pouvoir ou des assassins illégaux. Les bombardement de représailles contre Daech montrent bien que nos gouvernants ne comptent pas changer leur façon d’agir. Leur ligne de front n’est pas la nôtre. Si ligne de front il doit y avoir, elle doit être contre l’État, qu’il soit islamique ou pas. La guerre civile n’aura pas lieu.

Il nous faut garder espoir. Les expressions de solidarité spontanées, les dons du sang, les “portes ouvertes”, les appels à la paix, ces foules rassemblées en hommage aux victimes repoussant les fascistes à Metz ou Lille, sont autant de notes positives. Cultivons ces éclairs de solidarité contre la peur et l’ordre sécuritaire prôné par nos ennemis. Les anarchistes se doivent de se dresser contre les injustices où qu’elle frappent et d’où qu’elle viennent. Si la situation politique prend le chemin d’attaques, étatique ou non, contre des immigrés, des croyants ou des militants progressistes, nos ennemis nous trouverons sur leur route.

Courage, les mauvais jours finiront.

Groupe Regard Noir de la Fédération Anarchiste

Mots-clefs : Attentats de Paris
Localisation : région parisienne

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