Manifeste d’anciens enfants qui n’ont pas tous vieilli

L’État a annoncé récemment sa volonté de rendre la scolarisation obligatoire pour les mineurs. Réaction de quelques non-sco directement visés.

Le 2 octobre dernier, en affichant la volonté de rendre « l’instruction obligatoire dans une école », l’État a levé le voile en révélant enfin publiquement le mensonge dans lequel nous baignons tous depuis nos plus jeunes années. La bouche de l’État a donc permis de rétablir très officiellement la vérité : non, l’école n’est pas, et n’a jamais été, légalement obligatoire dans la République française.

Ce dogme d’une école obligatoire, l’école elle-même nous l’aura fait annoner intérieurement chaque matin pour justifier sa main mise quotidienne sur l’essentiel de notre jeunesse. Main mise, oui, car qui peut dire avoir choisi d’aller à l’école ? Heureux qui a eu la chance de pouvoir faire un tel choix. Parce que choisir de dire « oui » implique aussi bien d’avoir eu la possibilité de dire « non ».

L’effet de cette révélation, cependant, pourrait n’être que de bien courte durée. Car l’État prétend effectivement s’orienter vers une décision « sans doute l’une des plus radicale depuis les lois Ferry de 1882 » [1] : instaurer la scolarisation obligatoire des mineurs. De fait, si un tel seuil devait être franchi dans la progression totalitaire de l’État, la vie de centaines de personnes d’âges et de conditions très diverses serait directement et profondément bouleversée.

Ce n’est pas que la situation actuelle soit idyllique, loin s’en faut. Car si pour les parents, ne pas inscrire un enfant dans une école est bien légal [2], ce n’est qu’à peine toléré. Et nous sommes quelques uns à vivre déjà de longue date avec, à proximité, un sac contenant passeports, argent et quelques affaires de première nécessité. Au cas où. Parce que la pression est constante sur celles et ceux qui ne veulent pas d’une vie scolaire de quelque obédience qu’elle soit. Surveillance administrative, sociale, voire policière ou judiciaire, culpabilisation, pressions et menaces institutionnelles font partie de notre lot des années durant pour avoir seulement fait ce choix, avec une évolution législative toujours plus contraignante.

Mais il reste, jusque là, malgré tout, ce petit quelque chose qu’on appelle une liberté fondamentale, reconnue en plus comme un droit constitutionnel, et encore, inscrite dans la déclaration des droits de l’homme. Rien que ça. Alors, vaille que vaille, de contrôle en convocation, on tient bon et la vie continue, autrement plus intéressante. De fait, à de très rares exceptions près, on ne vient pas chercher les gamins. Pas encore. Qu’on se rassure, nous ne prendrons pas ce risque. Simplement, ce qui vient d’être annoncé préfigure notre condamnation à l’exil.

Nous sommes de tous ceux qui accordent à la parole sensible sa pleine valeur, en tant qu’elle est le lieu de l’altérité et de la rencontre renouvelée. Aussi problématiques que puissent être le pouvoir des parents sur les enfants et des majeurs sur les mineurs, nous tentons de vivre dans la réalité d’une écoute et du respect du désir de chacun, convaincus que l’affection exclut la coercition. Alors, ces relations faites de confiance et d’attention que nous portons au fil des jours, comment pourrait-on seulement imaginer leurs faire subir la violence de la trahison à laquelle prétendrait nous contraindre un tel changement législatif ?

Nous n’avons pas choisi d’accueillir parmi nous des êtres nouvellement nés, ceux avec qui nous partageons de saisons en saisons l’émerveillement d’exister, à qui nous faisons en sorte d’offrir toutes les possibilités de se déployer dans le monde, nous n’avons pas accompagné au long des années ces êtres qui nous sont chers, tout ça pour devoir briser un jour la trajectoire de leur épanouissement ; qui plus est, au nom des phantasmes autoritaristes de quelque agent recruteur en marche vers le néant.

Il ne saurait être question pour un pays de décider d’enrôler par la contrainte l’ensemble de sa jeunesse dans un service scolaire obligatoire – recrutée à 3 ans !! – sans se révéler ouvertement comme ayant abouti à ce qu’il tend chaque jour un peu plus à devenir. Parce que nous ne parlons pas de principes éthérés ici, nous parlons de leur réalisation la plus concrète. Que croit-on qu’il adviendra des petits, comme de ceux qui ne le sont plus, qui ne se présenteront pas le jour dit ? Et à celles et ceux qui les auront soutenus en refusant d’obtempérer au motif parfaitement injustifiable de les aimer ? Nous ne saurions vivre dans l’attente du jour où ils viendront nous chercher. Fuir ou se cacher seraient nos seules issues. Qu’est-ce qu’un pays qui imposerait cela ?

La scolarisation ne peut pas devenir obligatoire. Nous réaffirmons le droit inaliénable pour chacune et chacun – donc sans autorisation ni justification aucune – de pouvoir tout simplement vivre en paix.

Note

Initialement paru sur le site du Collect’ief

A lire aussi :
des témoignages dans la brochure « non-sco »

Notes

[1Dixit Macron dans son discours.

[2Le cadre légal actuel de « l’instruction obligatoire » implique dans ce cas une déclaration annuelle de « l’instruction dans la famille ». À ce titre, aucune justification n’est exigible, il s’agit de l’exercice d’un droit fondamental. Le principe d’une déclaration lui-même est contestable et contesté. À partir de là, l’Éducation nationale impose un contrôle annuel des parents et de l’enfant, avec justification pédagogique et tests. La mairie est en charge d’un contrôle social tous les deux ans. Si les résultats ne lui conviennent pas, l’Éducation nationale peut administrativement exiger la scolarisation. Les poursuites peuvent remonter jusqu’au juge pour enfant, avec des procédures longues et extrêmement pénibles pour tout le monde puisque sous la menace d’un retrait plus ou moins complet de l’autorité parentale, et donc du retrait de l’enfant.

Mots-clefs : enfance | pédagogie | écoles

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