Le tricolore a-t-il encore sa place dans nos luttes ?

Cet article pose une question à laquelle chacun.e doit apporter sa propre réponse.

La critique du drapeau tricolore constitue un des points de rupture majeurs entre les différentes composantes de la gauche radicale. Il n’est pas étonnant de voir resurgir les tensions cristallisées par cet étendard au cours des différentes mobilisations sociales.
Symbole d’oppression pour certain.e.s ou de cohésion pour d’autres, le drapeau tricolore est d’abord et avant tout un objet historique. En tant que tel, il est porteur d’un certain héritage historique, façonné au cours du temps et des événements. C’est cette réalité historique du drapeau tricolore que l’article veut mettre en avant . [1]

Le tricolore français a longtemps accompagné le sentiment révolutionnaire. Ce n’est pas un hasard si le modèle tricolore a ensuite émergé un peu partout en Europe. Le tricolore a été imposé aux Pays Bas et aux Républiques sœurs italiennes en 1796. Le modèle tricolore a ensuite été adopté par bon nombre de mouvements patriotes : Irlande en 1830, Italie et Belgique en 1831, Serbie en 1835. Le Printemps des peuples européens de 1848 voit le tricolore s’implanter dans l’Europe germano-slave : en Allemagne, en Hongrie, en Moldavie et en Slovénie. Plus tard encore, en 1866, là c’est la Roumanie qui s’inspire du caractère subversif et progressiste du tricolore pour se doter d’un drapeau tricolore. Ces drapeaux, d’abord révolutionnaires et interdits, ont tous été adoptés depuis.

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Mais leur caractère subversif s’est peu à peu épuisé, différemment selon les pays. Il s’agit ici d’interroger le drapeau tricolore français. C’est sans doute avec l’avènement de la IIIe République que le tricolore perd son caractère subversif. Cela tient à deux entreprises républicaines : l’écrasement de la Commune et la colonisation [2].

La Semaine Sanglante, c’est bien la victoire de la République bourgeoise, tricolore, sur la révolution ouvrière et son drapeau rouge. Le drapeau rouge était, à l’origine, un drapeau militaire : il était brandit pour ordonner à la Garde Nationale de tirer sur la foule. Repris par les sans-culottes, il acquiert une aura subversive. Si bien qu’il se voit interdit entre 1870 et 1888. Il est autorisé à l’occasion de l’enterrement de Victor Hugo, le 1er juin 1885, et brandit par la masse populaire venue accompagner le corbillard du poète. La République installée, le drapeau rouge devait être enterré. La République et le tricolore n’étaient plus révolution, mais étaient devenus stabilité. La révolution, dès lors, changeait de couleur : elle était rouge, et noir.

28 juillet 1885, Jules Ferry à l’Assemblée Nationale : « [Il] y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. (…) [Il] faut autre chose à la France : qu’elle ne peut pas être seulement un pays libre, qu’elle doit aussi être un grand pays exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, qu’elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau , ses armes, son génie. » Le tricolore est indissociable de l’entreprise coloniale française, par laquelle il est devenu symbole de domination impérialiste, d’oppression raciale et de violence économique.

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Dès lors qu’on reconnaît le drapeau tricolore comme une entité symbolique, indépendamment de tout positionnement politique, on doit reconnaître les réalités qui lui sont associées. Ces réalités, l’écrasement de la Commune et la colonisation, sont constitutives du drapeau français, et personne ne saurait les balayer d’un revers de la main. Quand il s’agit d’Histoire, on ne peut avoir la mémoire sélective : tout doit être assumé, et tout doit être pris en compte. Un projet politique contemporain se réclamant du tricolore ne peut se blanchir des réalités de ce drapeau.

Notes

[1Les auteurs de cet article ont décidé d’adopter une approche historique afin d’éviter au maximum l’écueil de la phraséologie rebutante

[2Pour des raisons pratiques, les sources factuelles ont été sélectionnées et synthétisées. L’objectif n’était pas de faire de cet article une histoire totale du drapeau tricolore. L’écrasement de la Commune et l’entreprise coloniale française constituent deux exemples historiques centraux dans la critique du tricolore.

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