Travail et sélection : une enquête étudiante

Ce projet d’auto-enquête vise à comprendre les situations sociales et les comportements politiques qui dérivent des réformes récentes du monde du travail et de l’université. Il se fixe pour but de définir les modalités d’une lutte non plus seulement dans et sur l’université, mais aussi depuis l’université, en prenant en compte la multiplicité des subjectivités qui s’y croisent sans pourtant les réduire exclusivement à leurs positions respectives dans l’institution scolaire.

Introduction :

Envahissements de CA et de CFVU, série de manifestations et blocages depuis le premier février dernier : en ce début de mobilisation contre la loi Vidal, la possibilité du retour d’un mouvement étudiant massif et radical est d’autant plus intéressante que depuis la lutte contre la loi travail, les étudiants ne se sont que peu ou pas mobilisés. Pourtant comme la loi travail, la loi travail XXL et la réforme du master participaient d’une même attaque contre les conditions de vie de la jeunesse. Seule la mobilisation encore en cours en faveur des réfugiés dans les facs se démarque de cette dynamique de reflux, pour de tout autre raison. C’est dans cette optique que nous voudrions apporter notre contribution à un mouvement étudiant en veille depuis 2016, quand il s’était tourné systématiquement vers le terrain de la rue face à la répression dans les facs.

Faire le point sur la situation étudiante est donc nécessaire. Pour commencer, il nous semble impératif de rester vigilant sur un certain nombre de choses : les étudiants ne sont pas une population homogène, l’université s’employant méthodiquement à classer, répartir, orienter la future force de travail entre des voies, des routes, des chemins menant à des statuts bien différents. De plus, les étudiants ne sont pas que des travailleurs en devenir, puisque un certain nombre d’entre eux travaillent pendant leurs études, et se trouvent dans une situation de contradiction majeure : là où leur temps devrait être préservé pour étudier, ils sont contraints de le vendre pour subvenir à leurs besoins. Nous voudrions essayer de déconstruire ce qu’on appelle « l’étudiant » : ce qu’il est, son regard sur sa situation, comment il y répond pratiquement.

Les étudiants et nous  :

Initier une enquête nécessite de déterminer tout d’abord un nous, le nous des enquêteurs. Ce nous donc, sera celui d’étudiants franciliens en licence. Nous nous décrivons comme tels non pas pour dire que nous représenterions à nous seuls tous les étudiants franciliens en licence dans leur diversité ; mais parce qu’il existe selon nous une séparation déterminante entre l’étudiant en licence et celui qui accède aux cycles supérieurs (master, doctorat), notamment du fait qu’une large majorité de la population étudiante ne continue pas ses études en master. Pour ce qui est du rapport entre ces enquêteurs et les enquêtés, nous nous défaisons de la conception commune de l’enquête, en vigueur en sociologie ou dans l’administration, où une séparation existe entre les deux termes. Dans des cadres plus politiques, cette distinction, c’est à dire la différenciation entre l’enquêteur et l’enquêté, peut être dépassée notamment par la pratique de l’auto-enquête, méthode que nous avons ici choisie. Il s’agit en effet de partir d’une condition commune aux enquêteurs comme aux enquêtés, de l’exploiter tactiquement sans chercher pour autant à mobiliser une « subjectivité étudiante », démantelée par la restructuration sociale des derniers quarante ans.


L’enquête comme intervention théorique :

Au même titre que nous pouvons manifester, participer à des AG, ou bloquer notre fac, nous pouvons aussi enquêter. Non pas enquêter comme si cela était une fin en soi, un simple exercice de recherche neutre de la vérité, mais pour répondre aux différents problèmes qui se posent dans nos luttes. Nous comprenons l’enquête comme un élément de l’éventail d’outils dont nous pouvons faire usage afin d’atteindre différents objectifs. Elle n’est donc pas dissociable des luttes, elle y prend son origine et ces dernières constituent son horizon.

L’enquête, en tant que production théorique, possède sa temporalité, la lutte, la sienne aussi. Notre enquête a donc pur but de fournir un appui théorique prêt à être utilisé, signalant quelles pratiques pourraient être gagnantes dans un combat mené depuis les universités. Ceci dit, la qualité de cette élaboration ne s’évalue pas seulement à l’aune de ses résultats concrets, et doit faire preuve d’une validité épistémologique. Comme nous l’avons dit plus haut, l’enquête tire selon nous son existence des obstacles objectifs auxquels nous faisons face dans les aléas de la lutte, par exemple l’administration d’une université ou un syndicat jaune, et surtout, de ceux qui nous intéressent de plus près : les obstacles issus de notre propre agir en tant que sujets de la lutte. Certaines revendications sur lesquelles le mouvement étudiant traditionnel tente d’ordinaire de mobiliser rencontrent - quoi qu’il en soit - une limite structurelle : le modèle de l’université lié à l’État providence prend bel et bien fin avec la restructuration du capitalisme dans les années 70. Tout retour d’une main gauche de l’État semble impossible du fait de la nécessité pour le capital de gérer sa crise de la valorisation, et ce quels que soient les choix actés dans la sphère de la politique.

C’est ici que l’enquête en tant qu’intervention théorique, par et pour les luttes, peut contribuer au déploiement d’une force que celles-ci auraient en puissance mais qui ne peut se manifester pleinement du fait de plusieurs obstacles. L’enquête apparaît alors comme un état des lieux sur le fait d’être étudiant aujourd’hui en France, sur les possibilités d’une lutte contre ce qui nous domine et nous exploite.

Cadre théorique :

Sachant que l’enquête portera essentiellement sur le rapport entre le travail, l’étudiant et l’université, nous aimerions nous focaliser ici sur chacune de ces notions prises indépendamment. Nous avons volontairement choisi de ne pas nous aventurer dans des hypothèses trop poussées qui pourraient nous mener à vouloir absolument les corroborer par l’enquête.

Le travail : Nous pouvons comprendre la force de travail, c’est à dire l’ensemble des facultés manuelles ou intellectuelles mobilisées par un individu dans le procès de travail contre de l’argent, comme une marchandise dont la valeur varie aussi en fonction du diplôme, c’est-à-dire en fonction du temps qu’il a fallu pour qu’elle devienne telle. Dans la mesure où elle est liée au temps de travail nécessaire à sa reproduction, la force de travail dépend aussi du temps de la formation professionnelle du travailleur. Si, donc, l’étudiant diplômé, grâce à son diplôme, gagne théoriquement plus qu’un travailleur qui n’est pas passé par l’université, c’est aussi que l’étudiant diplômé a nécessité une plus grande quantité de temps pour devenir ce qu’il est avec la fin des études. Autrement dit, par-delà une plus grande quantité de biens et services nécessaires à sa reproduction, cette différence de valeur entre ces deux forces de travail a pour facteur décisif le temps de formation. Bien sûr, le temps de travail incorporé n’est pas le seul facteur de détermination de la marchandise : il n’en constitue pas moins le facteur le plus déterminant. Ajoutons que le travail ne se limite pas seulement au travail salarié, cela étant très important du point de vue de notre enquête étant donné la proportion de boulots non-conventionnels qu’effectuent les étudiants par rapport à un travailleur « traditionnel ». Le travail qu’effectue l’étudiant au cours de ses études, différent du travail qu’il est censé obtenir à la fin de celles-ci, possède donc un caractère particulier du fait 1. du niveau de qualification requis, 2. de la nature du contrat - lorsqu’il y en a - qui est signé entre l’étudiant et son patron (qui très souvent est inférieur à la qualification de l’étudiant) et 3. de la façon dont l’étudiant l’appréhende subjectivement.

L’université  : L’université n’est pas une institution qui serait en dehors de la production, ni même autonome vis-à-vis d’elle. L’université n’est pas un lieu de production de savoirs décontextualisés : elle est en l’occurrence une institution décisive de la société capitaliste puisqu’elle a pour principale fonction de produire des travailleurs intellectuels plus ou moins qualifiés. D’elle sort donc une force de travail spécifique répondant à des attentes spécifiques du capital. Elle est le lieu où se forme la force de travail du futur travailleur diplômé, c’est à dire là où est incorporée à cette force de travail une certaine quantité de valeur. Considérons aussi la conjoncture historique actuelle en ce qui concerne l’université : celle-ci est caractérisée par l’abandon progressif du compromis éducatif qui était à l’oeuvre jusqu’à la seconde moitié du siècle dernier dans les pays développés [1]– abandon progressif que nous pouvons dater de la fin des années 70 . Ce changement de fond dans la position de l’université répond entre autres à l’accentuation du décalage entre le nombre de personnes qui arrivent à l’université et le nombre d’emplois disponibles à la fin de la formation qui correspond à un diplôme donné. Plus généralement, nous pourrions dire que la marchandise universitaire se vend de moins en moins bien et nécessite notamment, pour persister, de s’ouvrir au secteur privé, comme en témoigne le processus de Bologne de 1998. [2] Cet accord a eu pour but de « consolider la place de l’Europe dans le monde en améliorant et en remettant sans cesse à jour l’éducation offerte à ses citoyens » : rattraper la compétitivité perdue des universités européennes en facilitant la possibilité pour l’entreprise d’être en contact avec l’étudiant pas encore diplômé. Le texte à l’initiative du processus de Bologne parle en fait de « faciliter […] leur employabilité » , c’est à dire adapter l’université aux nouveaux standards du mode de production capitaliste. Ainsi, les couches sociales les plus défavorisées de la population qui passent par l’université seront confrontées au chômage structurel et à la précarité généralisée. Cette volonté de refaire de l’université un pôle de compétitivité conduit à l’élaboration, au sein de l’État, du projet de restreindre son accès afin de la désengorger et d’en refaire, on peut le supposer, une nouvelle fabrique de travailleurs intellectuels qualifiés telle qu’elle était pensée à ses débuts, donc une institution ayant encore plus qu’avant un rôle de reproduction sociale.

L’étudiant  : Le statut de l’étudiant est un statut transitoire, puisque l’étudiant se trouve entre deux périodes de sa vie, son enfance et adolescence où il dépend de ses parents, et le reste où il travaillera. Il n’est cependant pas extérieur au travail, et travaille souvent durant ses études. Cependant il voit ce travail temporaire comme un travail de transition, un travail qui lui permettra d’arriver à un autre travail : plus important symboliquement, mieux payé. Ce présent travail est une condition d’accès à son futur travail, dont son diplôme constitue la promesse. L’étudiant est donc un travailleur en devenir, déjà travailleur. Ce qui sépare les deux travaux qu’il effectuera, c’est entre autres le diplôme, c’est-à-dire la reconnaissance d’une incorporation d’un certain temps de travail, donc d’une certaine quantité de valeur à sa force de travail. Le statut transitoire de l’étudiant fait qu’il semble sujet à toutes sortes d’abus, d’abord au travail mais aussi à l’université, notamment auprès du CROUS. Mais nous ne pensons pas que cette situation soit passivement acceptée par les étudiants ; que cette misère n’entraîne aucune réponse. Notre hypothèse de départ est que les réactions, collectives ou individuelles, à ce genre de situations ne s’inscrivent pas seulement dans le cadre de la politique, mais peuvent relever de pratiques informelles, moins connues que les réponses dites politiques.

Les modalités pratiques de l’enquête :

Le repérage des stratifications internes au milieu universitaire doit passer par la consultation de sources essentiellement statistiques, issues des archives nationales et syndicales notamment, qui permettra de se faire une idée globale des cassures existantes dans le monde universitaire. En deuxième lieu, une analyse qualitative s’articulera autour des entretiens à mener au sein de nos facs, avec l’appui de nos structures de lutte quotidienne. Le ressenti et les réactions des étudiants-travailleurs par rapport à leur condition sociale seront valorisés le plus possible, à l’aide d’un questionnaire tournant autour de deux axes centraux : le travail qu’ils effectuent pour payer leurs études et les études en elles-mêmes, en fonction du travail qu’ils vont trouver, donc du salaire qu’ils vont percevoir.

Le questionnaire sera soit au format numérique, à diffuser dans les listes mail et les groupes Facebook, soit physique, ce qui implique de vraies rencontres fixées avec les étudiants, enregistrées en format audio dans les limites de la confidentialité. Cette deuxième forme sera clairement celle qui nous fournira les informations et les suggestions les plus précieuses, et donc celle que l’on va privilégier pour la qualité de ses contenus et la souplesse du dialogue qu’elle permet, contrairement aux entretiens à cases d’internet. La valeur ajoutée par rapport à une simple enquête sociologique sur la condition des étudiants, c’est justement l’explicitation du ressenti de ces derniers dans le but de comprendre leur vécu quotidien et leurs moyens d’auto-défense contre la précarité. Les positionnements plus consciemment politiques ne seront que marginalement abordés dans les entretiens. De la même manière, on n’envisage pas forcément de rattacher l’expérience des étudiants à des phénomènes restreints à l’échelle d’un milieu militant décomposé, c’est-à-dire que l’on ne va pas s’engouffrer dans l’entre-soi typique qu’il implique. Il s’agira plutôt de retrouver ce qu’il y a de potentiellement subversif au quotidien dans les mots et les actions des étudiants, dans leurs réactions personnelles voire collectives face aux abus des patrons et de l’administration de leur fac. Dans les entretiens, on ne manquera pas de demander des « données factuelles » qui puissent situer la personne interviewée dans la nébuleuse statistique que l’on aura décortiquée préalablement. Les entretiens enregistrés seront réécoutés et partiellement retranscrits pour commencer à construire l’enquête. Le but final de l’enquête, c’est d’établir des réseaux relationnels à l’échelle des facs d’Île de France et de fournir un appui théorique prêt à être utilisé. Il s’agira en premier lieu de montrer l’enquête rédigée aux personnes que l’on a interviewées, puis de la publier pour la diffuser un maximum, dans la perspective d’une généralisation de la critique. Nous comptons faire ces entretiens sur une durée de quelques mois.

- des étudiants de Tolbiac

Notes

[1Ce compromis éducatif se caractérisait par une université « de masse » ainsi que par l’illusion que celle-ci était située temporellement entre l’école et le travail, en tant qu’élément isolé.

[2"Harmoniser l’architecture du système européen
d’enseignement supérieur"
La déclaration de la Sorbonne du 25 mai 1998 amorça le processus de Bologne.

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