Ils vont détruire l’école comme ils ont détruit les hôpitaux

Mêmes choix politiques, mêmes conséquences à venir : dans le projet de loi « pour l’école de la confiance » du ministre Blanquer, on retrouve les mêmes mesures que celles qui ont mené à la destruction de l’hôpital public. La destruction de l’école publique est en marche, avec une aggravation des inégalités sociales.

Ces dernières années, on a toutes et tous pu constater, avec impuissance, la dégradation de l’accès à des soins de bonne qualité : urgences saturées, petits hôpitaux fermés, maternités éloignées, plusieurs mois pour obtenir des rendez-vous chez des spécialistes… Sans compter la souffrance dont nous parle chaque jour un frère infirmier ou une sœur médecin, un cousin aide-soignant ou une amie urgentiste : épuisement physique, frustration de ne pas faire son métier comme on le voudrait, tâches à effectuer qui ne correspondent plus au métier qu’on avait choisi.

Cette destruction du service public hospitalier est la conséquence de plusieurs choix politiques dangereux, que l’on peut retrouver très bien synthétisés dans une intervention de la sociologue Odile Henry le 16 avril 2019, à propos de la destruction des services publics [1].

On peut aujourd’hui se montrer tout aussi inquiets pour l’avenir de nos enfants, car dans les réformes en cours de l’Éducation nationale, on retrouve exactement les mêmes orientations politiques, qui, au final, sonnent la dégradation accélérée du service public d’éducation, et la fin de la même école pour tous.

Manifestation du 30/03/2019 à Paris, contre la loi Blanquer et la réforme du lycée

Ainsi, la même logique managériale qui a été imposée aux hôpitaux s’installe dans les écoles, avec une priorité à la rentabilité.

Pour être rentable, deux options : faire pareil, mais avec moins de budgets ou faire plus avec le même budget. Avec les réductions de moyens dans l’éducation ces dernières années, c’est en effet ce qui est demandé : continuer à fonctionner avec plus d’élèves par classe, dont des élèves qui ont des besoins particuliers, moins de remplaçants, moins d’enseignants spécialisés, moins de personnel médico-social. Les heures supplémentaires imposées aux profs de collège servent également à économiser des postes. Tout en demandant au personnel d’en faire toujours plus avec des surcharges de travail administratif, des dossiers à n’en plus finir… Parfois, tout comme les infirmiers et infirmières, les profs [2] disent qu’ils ou elles n’ont même plus le temps de faire « juste » leur boulot de base. Tout en précisant que depuis les années 1980, les profs, comme beaucoup d’autres professions, ont perdu 20 % de leur pouvoir d’achat [3] (en prenant en compte la hausse du coût de la vie).

Ensuite, tout comme les petites unités hospitalières ont disparu pour concentrer les services de soin dans de grosses structures, la loi Blanquer [4] prévoit la possibilité de fusionner administrativement des écoles avec des collèges : les écoles seront alors gérées par des administratifs qui ne connaissent pas les réalités de l’école primaire, il y aura des suppressions de postes puisque les « moyens seront regroupés » et la répartition des élèves se fera sur différentes écoles : il n’y a plus de place dans l’école de votre quartier ou de votre village ? Au lieu d’ouvrir une nouvelle classe, on inscrira votre enfant dans l’école d’à côté !

Autre moyen de faire des économies : embaucher plus de contractuels, comme cela s’est fait dans les hôpitaux. Le nombre de contractuels a explosé ces dernières années [5] dans l’éducation et la loi Blanquer prévoit en plus la possibilité pour des étudiants de donner des cours à l’école primaire. Le personnel contractuel ne passe pas de concours, ne bénéficie pas de la même formation que les fonctionnaires statutaires, et est moins bien rémunéré, avec des contrats précaires. Des enfants se retrouvent donc face à des profs non formés, mais qui coûtent moins cher !

Les personnels hospitaliers expriment d’autres regrets : (je cite ici l’intervention d’O. Henry citée ci-dessus) :

Des étudiants en médecine ont récemment publié un article dans la revue Lundi matin, qui relate leurs premières expériences à l’hôpital. Ils insistent sur différents points : l’informatisation à outrance (la vie entre dans des cases, dans des ordinateurs, les gens communiquent par mail, tout est écrit rien ne se dit plus), l’hypertechnicisation des soins qui se fait au détriment des soins de base (on n’accorde que quelques minutes à la toilette d’un patient), l’organisation purement technique des lieux de soins (mise en place d’algorithme de décision qui se substituent à la relation humaine entre soignants et soignés)[...] Je les cite : "la technicité de la médecine réduit la rencontre entre malade et médecin à un inventaire des performances objectives des fonctions biologiques essentielles, aucune attention n’est accordée à la subjectivité de l’expérience vécue du malade."

Même sentiment dans l’éducation, sur l’ultra informatisation et la technicisation : ce sont des algorithmes qui décident de l’orientation des élèves (Parcoursup) et qui traitent les évaluations de CP sur des serveurs appartenant à Amazon. Le ministre JM Blanquer, lui, tente d’imposer aux enseignants des méthodes qui réduisent la pédagogie à des techniques à appliquer à la lettre, telle une formule magique pour faire réussir tous les élèves, sans prendre en compte les autres raisons qui font que des élèves sont en difficulté : difficultés relationnelles, souffrance psychologique, misère sociale, problèmes familiaux, hygiène de vie, surdose du temps d’écran, troubles médicaux ou psychologiques… Ni les recommandations de pédagogues reconnus qui critiquent ces méthodes [6] : R. Goigoux , P. Meirieu…

Rassemblement parents/profs devant la Maire du 19e arr. (16/04/19)

Toute cette logique est fortement liée à des techniques d’évaluation et de mise en concurrence des établissements, le tout dans un climat de surveillance et de menaces de sanctions envers les profs. En témoigne la surveillance particulière des fameux CP à 12 élèves… Ou encore l’article 9 de la loi Blanquer, qui prévoit la création d’un nouvel organisme d’évaluation des établissements scolaires, qui publiera régulièrement les résultats de chaque école, collège, lycée ; soit une mise en concurrence des établissements dès la maternelle ! Or, qu’est-ce qu’un établissement qui a de bons résultats ? Est-ce un lycée dans un quartier bourgeois qui obtient 100 % de réussite au bac ? Est-ce une classe de CP dont 100 % des élèves savent déchiffrer un mot, mais ne comprennent pas les textes qu’ils lisent ?
Évaluer un élève, un enseignant ou un établissement, ce n’est pas remplir des tableaux avec des chiffres ou cocher des listes de cases... alors que l’on parle avant tout de relation humaine ou du développement d’un être humain. Comment chiffrer la performance de l’attention et de la bienveillance d’un soignant envers un patient cancéreux ? Idem pour les enseignants et les enfants. Est-ce qu’un enseignant de CP aura une prime à la fin de l’année parce qu’il aura atteint 92 % d’élèves qui savent poser une addition ? Est-ce qu’on veut vraiment que les profs travaillent pour atteindre des objectifs chiffrés de ce genre ? Ce serait une vision bien triste et réductrice de tous les enjeux de ce métier. Le risque est que les profs concentrent leur attention sur ces objectifs chiffrables en oubliant tout le reste : le vivre ensemble, la culture, la coopération, le développement de l’esprit critique…

Évidemment, la casse d’un service public va de pair avec le développement du privé. Bel exemple avec l’article 3 de la loi Blanquer, qui rend obligatoire l’école à 3 ans. Cela vous paraît une bonne idée ? C’est surtout inutile, car dans les faits, 97 % des enfants vont déjà à la maternelle à 3 ans (sauf à Mayotte et en Guyane, qui manquent avant tout d’argent public pour leurs écoles [7]). Par contre, cette nouvelle loi obligera les communes à financer en partie les écoles privées maternelles (en raison de la loi Debré 1959) sur le budget municipal. De plus, comme la qualité de l’école publique sera dégradée à cause de toutes les économies réalisées sur son dos, les familles qui ont les moyens n’hésiteront plus à inscrire leurs enfants dans le privé, tout comme aujourd’hui celles et ceux qui le peuvent choisissent de se faire soigner dans le privé.

Les inégalités sociales seront donc encore creusées, en priorité par la dégradation de l’école publique qui subira toutes ces mesures, et qui restera l’unique option pour les familles n’ayant pas les moyens de payer une école privée. De plus, la réforme du bac et du lycée va également créer de grosses inégalités entre les établissements. Une autre mesure de la loi Blanquer prévoit aussi la création de filières bilingues de la maternelle au lycée, dans le public. Ce sera donc une filière d’excellence, dès la maternelle, puisqu’elle mènera à un bac bilingue. Encore une fois, cela peut paraître tout à fait louable. Mais dans les faits, si ces filières existent, elles désavantagent donc les autres établissements qui ne seront pas bilingues ! Et, cerise sur le gâteau, les établissements déjà choisis pour mettre en place l’enseignement bilingue à Paris ne se trouvent bizarrement que dans les « beaux » quartiers !
La France est déjà réputée pour être une des écoles les plus inégalitaires [8], c’est-à-dire qu’elle mène très loin les élèves de milieu favorisé, mais ne réussit pas à faire de même avec les enfants issus de familles plus populaires, alors que d’autres pays réussissent à diminuer ces écarts.

Rassemblement parents/profs devant la Mairie du 19e arr. (le 16/04/2019)

L’hôpital et l’école n’ont pas à être rentables ! Leurs objectifs ne peuvent pas être chiffrés. On ne peut pas les gérer avec des algorithmes. Ils devraient au contraire être considérés comme des « investissements » pour un futur plus agréable, plus juste, plus émancipateur, plus désirable.

C’est pourquoi il faut absolument lutter contre toutes les réformes Blanquer et Parcoursup ! Parlez-en aux parents, aux enseignants, affichez des banderoles et des infos, organisez des réunions, des actions publiques... il n’est pas trop tard !

On n’a pas vu depuis longtemps autant de discussions entre les parents et les enseignants : autour de cafés d’informations, dans des réunions, des manifs ou des rassemblements communs. Peut-être que c’est justement dans la lutte contre « la loi pour l’école de la confiance » que (re)naîtra cette confiance entre les familles et l’école, et que l’on pourra construire ensemble l’école et la société que nous voulons pour nous et nos enfants !

Et pour en savoir plus sur la mobilisation : www.bloquonsblanquer.fr

Notes

[1Intervention D’Odile Henry, sociologue, à l’AG des Gilets jaunes de l’Oise le 16 avril 2019

[2Dans tout l’article, « les profs » désignent indistinctement profs du primaire et du secondaire.

[3Étude : Les traitements des enseignants français 1960-2004 : la voie de la démoralisation ? par Btissam Bouzidi, Touria Jaaidane et Robert Gary-Bobo : Résumé et étude complète.

[4La « loi Blanquer » désigne le projet de loi dit « Pour l’école de la confiance », déjà adopté par le Parlement et qui passera la semaine du 13/05/2019 devant le Sénat.

[5Article paru dans Les Échos le 30 mai 2018

[6Dans le café pédagogique : Article sur R. Goigoux le 16 octobre 2018 et interview de P. Meirieu le 29 août 2018

[7Article à propos du rapport du CESEM : « L’école de la République à Mayotte, une exigence d’égalité » 2017

[8Dossier du CNESCO : inégalités sociales et migratoires : comment l’école les amplifie ?

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