Femmes en lutte 93 interviewe Oumou, gréviste ONET

Retour sur la grève dans le nettoyage par le groupe « Femmes en luttes 93 » qui revient sur la grève d’ONET qui a eu lieu à la fin de l’année 2017.

Femmes en lutte 93 a été un soutien à la grève du nettoyage des gares de Paris Nord -H.Reinier-ONET. Cette grève victorieuse a duré 45 jours en novembre et décembre 2017 : présence aux piquets avec petits-déjeuners, participation aux manifestations, remise d’une collecte ...
Nous avons eu la chance de revoir Oumou, déléguée syndicale SUD, très active dans la grève. Elle nous a accordé une longue interview en trois parties : la reprise du travail ; ce que la grève à révolutionner ; la place des femmes.

Dans le cadre du 8 mars, Oumou symbolise à quel point la place des femmes est dans les luttes et l’organisation collective. En devenant militante, on se transforme, on gagne une assurance, une conscience de sa force individuelle et collective. Oumou nous rappelle à quels point, les femmes prolétaires sont de tous les combats, comme nous le disons avec fierté dans notre tract pour le 8 mars 2018.

C’est bien tout le sens de notre combat pour un féminisme populaire. Venez en discuter avec nous au stand féministe de samedi 10 mars à St Denis, Place du Caquet dès 11h.

Partie 1. La reprise du travail : ONET reste malhonnête !

Avec le froid, la neige, c’est vrai que ce n’est pas facile. En plus, le nettoyage c’est un travail ingrat. Tu balaies tout de suite et c’est sali tout de suite après. C’est physique. A la fin de la journée, tu es cassée.

Comment se passe le retour au travail après la grève ?

Rien n’a changé. On a toujours le matériel de l’ancienne entreprise qui est partie. Le travail reste difficile. La reprise était très dure. Dans certaines grandes gares, ils ont fait des équipes. Par contre, nous dans les plus petites gares, on était seul. On a fait avec, on a fait petit à petit, on a tout rattrapé. Avec le froid, la neige, c’est vrai que ce n’était pas facile. En plus, le nettoyage c’est un travail ingrat. Tu balaies tout de suite et c’est sali tout de suite après. C’est physique. A la fin de la journée, tu es cassée.

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Vous vous êtes de nouveau réunis entre grévistes ces derniers temps pour faire le point sur le protocole de grève car il y a quelques problèmes avec ONET ?

Ils devaient reprendre les CDD et ils ne les ont pas repris. Ceux qui sont partis en vacances ou qui sont en maladie ne sont pas remplacés. Ainsi, dans certaines gare où les gens sont partis, il y a plus de travail ou alors le travail n’est pas fait.

Et quelle est leur réponse ?

Ils nous disent qu’ils attendent de faire le tour des gares pour voir où est-ce qu’ils vont mettre ces gens-là, alors que ces CDD-là occupaient des places vacantes. C’était déjà des places où il n’y avait personne de titulaire. Dans ma gare, il y a un départ en retraite qui n’a pas été remplacé. Ils ont amené une dame pour deux semaines et ils ne l’ont pas remplacé.

Du coup, ça vous fait plus de travail ?

Moi, ce travail-là, c’est pas dans mon contrat. Par contre, les usagers et agents de la SNCF, ils me demandent à chaque fois. Je leur dis que c’est pas à moi de le faire. Il faut alerter et voir avec ONET !

Au niveau financier, ils vous ont donné ce qu’ils vous avaient promis ?

Ils nous ont avancé deux semaines du mois de novembre, qu’on doit rembourser par étalement.On a trouvé qu’on remboursait trop par rapport aux deux semaines qu’ils nous ont donné. Les salaires n’ont pas suivis du tout. On a reçu une paie mais c’est pas une paie normale. Il manque des sous et on doit tout vérifier.

Et ils vous disent quoi les patrons ?

Ils nous disent que la dame qui s’en occupe n’est pas là, qu’ils vont faire le nécessaire... On le savait. C’est des patrons. On attend fin février pour voir si ça se règle ou pas. Les syndicats ont fait 3 courriers à la SNCF, ONET et inspection du travail. C’est encore le rapport de force, ce n’est pas gagné mais on ne lâche rien.

Partie 2. Ce que la grève a révolutionné : une prise de confiance, une prise de conscience.

La grève nous a permis de tisser des liens. On s’appelle maintenant presque tout le temps ( ...) On continue à se soutenir si dans une gare il y a un problème. On est solidaires. La grève a tout changé. C’est certain que c’est quelque chose qui va rester.

En plus de ces droits, pour toi, qu’est-ce-que la lutte vous a permis de gagner ?

On a gagné le respect. On est mieux respecté maintenant. On est mieux écouté maintenant. Ça, ça n’a pas de prix. Les agents à la gare, les chefs de gare, tout le monde. A ONET aussi. Quand ils nous reçoivent, ils parlent normalement. Avant, ils ne voulaient même pas nous voir. Au début des négociations, ils ne voulaient pas nous voir. Mais on a constaté que maintenant pendant les réunions de DP ( délégués du personnel) et de CE (comité d’entreprise) , le dialogue passe mieux. Ils parlent quand même normalement avec nous maintenant. Avant, on était des moins que rien.

Pourtant, tu étais syndiquée avant la grève ?

Oui avant la grève, j’étais syndiquée depuis 10 ans. Je n’avais pas un poste défini dans le syndicat au début. J’étais seulement adhérente. Au fur et à mesure, on a fait des élections. Ils m’ont demandé de me présenter et j’ai été élue. On avait déjà fait une grève avec la Brenne, ancienne boîte de sous-traitance, mais c’était juste deux semaines. Mais, on n’a pas eu une grève comme celle de cette année. Ce n’était pas aussi long comme avec Onet. Avec eux, on a eu affaire à des gens malhonnêtes. Il faut le dire. Dès le début, c’est eux qui nous ont poussé à faire la grève. Quand dès le début, tu entends un chef dire : « Vous me connaissez pas, et vous allez apprendre à me connaître ». Ça nous a révolté. Alors là, toi aussi, tu te dis que tu as quelqu’un devant toi qui veut t’écraser et tu refuses. C’est eux qui ont déclenché tout ça.

Tout le monde connaît Onet. Pendant la grève, le jour de la manifestation du 10 décembre 2017, à Saint-Denis, on distribuait votre tract aux gens. Plusieurs femmes se sont arrêtées et ont dit qu’elles connaissaient Onet. Certaines y travaillaient. C’est une entreprise que tout le monde connaît et qui exploite les femmes et les hommes.

O : C’est pour ça que ça les a surpris à Onet, qu’on fasse grève nous. La plupart des grévistes ne savent ni lire, ni écrire. Comment ces gens-là ont pu faire une grève aussi longue et aussi dure ? Ils n’ont jamais rencontré des gens comme ça. Avant, c’était Onet seulement qui menait le bateau. Ils disaient ce qu’ils voulaient. Ils faisaient ce qu’ils voulaient. Mais ils n’ont jamais rencontré des gens aussi déterminés que nous.

Pour toi, ça fait partie de la victoire ?

C’est sûr. Avant la grève, le patron, c’est à peine si on le voyait. On n’avait pas de chef d’équipe, il n’y avait pas de dialogue entre nous. Tout a changé avec la grève. On ne voyait jamais les autres collègues, que les personnes qui sont sur ma ligne et certains élus syndicaux. La grève nous a permis de tisser des liens. On s’appelle maintenant presque tout le temps. On se voit pour régler les problèmes. On a un groupe WhatsApp. On a gardé de forts contacts. On s’appelle et on se voit. On se donne rendez-vous. On se parle de tout et de rien. On continue à se soutenir si dans une gare il y a un problème. On est solidaires. La grève a tout changé. C’est certain que c’est quelque chose qui va rester.

Partie 3. Oumou, une combattante parmi les combattantes.

Je voudrais dire aux femmes de se lever. A celles qui n’osent pas parler, de parler. A celles qui se sentent opprimées par les patrons ou par leurs maris, ou même des fois par leurs enfants, de dire « NON », de briser le silence. Les femmes aussi ont leur mot à dire.

Est-ce qu’il y a une Oumou avant la grève et une Oumou après la grève ?

Oui, là il y a une Oumou qui est déterminée. La grève a fait de moi une combattante. Je reconnais que je peux me défendre, parler, donner mes idées, revendiquer mes droits. J’ai plus peur de parler. Avant, quand on nous disait qu’il y avait le patron. On disait : " qu’est-ce-qu’il fait là ? Qu’est-ce-qu’il veut ?". Maintenant, c’est autre chose.

Si on te dit que le patron de Onet vient demain ?

Il me trouvera là. Je suis là. Je répondrai à ces questions. Ça dépendra de ce qu’il me demande. Je sais que je ne vais pas me laisser faire. Il ne m’intimide plus du tout.

Cette grève avec Onet a tout changé pour toi ?

Elle a tout changé. J’ai pris le premier micro avec cette grève. Parler devant l’assemblée, devant les gens, c’est avec la grève d’Onet. Un jour, une femme a pris des photos de moi et de Fernande. Elle m’a dit « Madame, vous ne savez pas combien je vous estime.Je vais amener ces photos jusqu’en Amérique, dans le lycée où je travaille ». Une autre fille aussi est venue me voir. Elle m’a pris dans ses bras. Elle m’a embrassée et elle m’a dit « Ma belle-mère et ma mère font le même travail que vous et elles n’ont jamais osé parler. Quand je vous vois parler là, je suis fière ».

Comment ta famille a pris le fait que tu étais en grève ? Et tes enfants ?

Quand mes enfants m’ont vue dans la première vidéo, au meeting d’Olivier Besancenot, ils ont tous apprécié. Ils m’ont envoyé des messages pour me dire : « Maman tu t’exprimes très bien, tu parles bien.Maman continue, ne t’arrête pas, ne lâche rien, va jusqu’au bout ». Ils étaient fiers. Mon fils m’a dit que tous ses copains parlaient de moi, qu’il était fier de sa mère. Il m’a dit un jour :« Incroyable maman, ce que tu parles.Nous on peut pas le parler, on peut pas le dire ». J’ai dit si : « Ça doit arriver, ça arrivera ». Moi-même, je savais pas que je pouvais parler. Je remercie les grévistes, qui à chaque fois m’ont poussé à parler. C’est eux qui m’ont donné le micro. On est toujours soudés. On est solidaires. Il faut que ça continue parce que c’est pas encore réglé avec le patron, donc on ne lâche rien.

Sur les vidéos du théâtre, Amy, une gréviste disait « Avec la grève, je me suis formée ». Elle était jamais allée à l’école et avec la grève, elle a appris beaucoup.

C’est vrai. Même moi, je sais lire et écrire mais ça m’a changé. Franchement, ça m’a beaucoup changé. Quand je revois les vidéos, quand je relis les articles ou quand je réécoute les radios, je me dis que c’est pas moi, que c’est pas possible.

C’est quoi qui te frappe quand tu te réécoutes ?

L’assurance que j’ai maintenant. Avant, quand j’étais en colère, je pleurais. Moi, je suis très émotive. Si je vois quelqu’un qui pleure, je pleure. Quand j’étais énervée, je pleurais beaucoup. Je ne me défoulais pas. Maintenant j’ai plus d’assurance. Si j’ai quelque chose à dire, j’ai pas peur de le dire maintenant.

C’était quoi la place des femmes dans la grève ?

Les femmes ont beaucoup contribué à cette grève. Les femmes avaient aussi leur mot à dire. Cette grève a permis à tout le monde de parler. Moi, je parle là mais il y en d’autres qui ne s’expriment pas bien mais qui parlent et on les écoutent. Ça a apporté beaucoup. On s’est beaucoup soutenus, les femmes et les hommes. On faisait à manger pour tout le monde, c’était chaleureux. On était là et on a bien trouvé notre place. On a arrêté de frotter, frotter, on a gagné la confiance et le respect.

C’est la période du 8 mars, qu’aimerais-tu dire aux autres femmes ?

Je voudrais dire aux femmes de se lever. A celles qui n’osent pas parler, de parler. A celles qui se sentent opprimées par les patrons ou par leurs maris, ou même des fois par leurs enfants, de dire « non », de briser le silence. Les femmes aussi ont leur mot à dire. Sans les femmes, la vie ne marcherait pas. Nous sommes toutes des combattantes.

Initialement paru sur Femmes en lutte 93

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