Ends to ends : une mairie Londonienne a parié avec les vies de précaires

Ceci est un article qui revient sur les circonstances et les réactions autour de l’incendie de la Grenfell Tower, le 14 juin dernier, à Londres. Au 11 juillet, le bilan officiel était de 80 morts.

Mercredi 14 juin, vers 1h du matin, un incendie s’est déclenché au 9e étage de la Grenfell Tower, un immeuble de 24 étages dans le parc HLM "Lancaster Council Estate", dans le quartier de Kensington & Chelsea à Londres. Un des quartiers les plus riches du Royaume-Uni. En quelques minutes, le feu s’est étendu aux autres étages et appartements, qui étaient normalement censés être isolés contre la propagation de feux domestiques depuis qu’un nouveau bardage avait été posé sur le bâtiment. Ce bardage avait été installé il y a quelques années pour que le bâtiment "passe mieux" aux yeux de la bourgeoisie du quartier. Quand les habitants ont appelé les pompiers, on leur a dit "restez chez vous et attendez que les pompiers viennent vous chercher". Presque tous ceux qui ont obéi ont péri. Le vrai nombre de morts n’est pas encore connu, le bilan officiel est de 79 personnes, les riverains l’estiment à 150 minimum, dont 50 enfants. Ils pensent que ce nombre aurait été beaucoup plus important si ça n’était pas tombé pendant le ramadan car plusieurs résidents étaient du coup éveillés lors du drame.

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C’est un des seuls parcs HLM disponibles du centre de Londres. Cette ville et sa position centrale pour la finance mondiale, ainsi que la gentrification et la spéculation qui l’accablent, ont causé la disparition des logements sociaux. Dans ce quartier, les loyers pour le marché privé sont astronomiques (plus de £2000/mois en moyenne selon l’agence immobilière Foxtons pour un appartement de 2 chambres), mais le parc HLM est resté un quartier populaire. L’architecture est typique des années 1970 : maisons et appartements mitoyens en brique rouge, cités en béton, quelques-unes avec des petits jardins connectés par de voies piétonnes. Ce style n’est plus à la mode et est jugé comme laid et "cheap" par les habitants de Kensington qui vivent hors de l’ "estate", plus particulièrement lorsqu’il est comparé aux immenses maisons de l’époque géorgienne des rues comme "Royal Crescent".

C’est en partie à cause de cette laideur supposée que le bardage a été ajouté il y a quelques années, afin "d’améliorer le look" de l’immeuble pour que le panorama des appartements de luxe voisins soit plus agréable. La rénovation, qui a coûté plusieurs millions de livres, n’a pas inclus de nouveau système d’extincteurs automatiques. Selon de récents témoignages, ce type de bardage, qui "agit comme une cheminée", est en fait interdit au Royaume-Uni (ainsi qu’aux États-Unis et en Europe) pour des raisons de sécurité, notamment à cause de sa capacité à propager le feu. Des rapports ont récemment fait surface et ont montré que les ministres du logement et les compagnies de construction étaient au courant du danger de ces matériaux, mais illes ont quand même décidé de les utiliser, bien qu’un bardage en place en 2009 dans le quartier de Southwark, ait causé la propagation d’un incendie qui fut à l’origine de la mort de 9 personnes (dont 3 enfants).

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Les habitant.e.s de l’immeuble étaient au courant du danger imminent et avaient essayé en vain d’alerter la mairie et la TMO (Tenant Management Organisation/ l’Organisation de gestion des locataires).

Les habitant.e.s s’étaient plaint.e.s du bardage inflammable, mais aussi du système d’éclairage d’urgence, non testé depuis plusieurs années, ainsi que de plusieurs extincteurs hors d’usage dans les parties communes. Après une surtension en 2013, beaucoup ont vu de la fumée sortir de leurs prises et de petites explosions avoir lieu sur leurs appareils électriques. Un blog autonome (http://grenfellactiongroup.wordpress.com/) créé et géré par les habitants avait déjà témoigné il y a plusieurs années de ces incidents et du danger qu’ils représentaient, et avait publié un article fin 2016 dans lequel on pouvait lire que la mairie était en train de "jouer avec le feu".

“Malheureusement, le Groupe d’Action de Grenfell a conclu que seul un accident causant un nombre considérable de morts parmi les habitants du KCTMO (Organisation de gestion des locateurs du Kensington et Chelsea) pourrait attirer un regard extérieur qui permettrait de mettre en lumière les pratiques malveillantes de cette organisation inutile”

D’autres posts du blog montrent plus en détail la diabolisation des derniers quartiers ouvriers et aussi de la vente et démolition des propriétés du service public pour construire des habitations de luxe.

- https://grenfellactiongroup.wordpress.com/2016/11/20/kctmo-playing-with-fire/

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Ces dernières semaines ont vu la colère augmenter dans le quartier. La mairie a été envahie par des gens enragés et en deuil, la première ministre et d’autre ministres ont été hués et se sont fait chasser quand ils ont essayé de visiter le site. Des riverains ont demandé la réquisition de maisons laissées vides par des spéculateurs, demande pour le moment sans réponse. Même si la mairie du district a promis que tous les habitants "officiels" de la cité seront finalement relogés, on ne sait pas ce qu’il adviendra de tous les locataires non-officels, c’est-à-dire les amis vivant sur le canapé, les sous-locataires illégaux, etc, dont beaucoup sont des migrants et des gens hyper précaires.

Les survivants et voisins évacués sont maintenant hébergés dans des gymnases, des mosquées et des églises. Plusieurs centres communautaires et petites entreprises ont prêté leur espace pour que les gens puissent dormir et manger gratuitement. Des familles, individus et assos londoniennes ont fait des dons énorme de vêtements et de nourriture. Mais la mairie a refusé de mettre à disposition les espaces municipaux. Le quartier croule sous les dons et c’est une véritable réponse autonome qui est mise en place par les habitants du parc HLM et du district, ainsi que par des gens de plus loin. La solidarité dans ce quartier est incroyable et les gens continuent d’aider. Un samedi, j’ai même vu une femme tomber dans les pommes après être restée trop longtemps au soleil à ranger les dons de vêtements

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Les rues sont fermées à la circulation et plusieurs sont bloquées ; mais les gens sont en pleine réunion en bas, en écoutant les gens discuter et se disputer dans la rue autour de la cité Grenfell et dans le marché à coté, on entend des vieilles histoires... "Là-bas, on jouait au foot... on passait par cette rue pour rentrer chez nous" .

On sent que les gens ont pris cet accident personnellement. Il ne s’agit pas seulement d’une "terrible tragédie", comme l’ont décrit les médias, mais d’une attaque contre eux, un résultat direct de l’abandon des pauvres par les élites. Si les bourgeois pensaient que cette division avait disparu (rappelons les mots de John Prescott en 1997 : "Tout le monde est de la classe moyenne maintenant"), aujourd’hui elle semble aussi nette que dans les années Thatcher. Un malentendu total entretenu par les médias et la petite bourgeoisie libérale et urbaine a rendu des milliers des gens invisibles jusque dans leur propre quartier. Pour les survivants, c’est les conditions politiques qui ont crée une situation où tant de gens peuvent mourir de cette façon dans un des districts les plus riches de Londres.

Des affiches et des tags sont apparus sur les murs avec des slogans comme "Pas de Justice, pas de paix", "La vie des gens n’est pas importante sous le capitalisme" et " Nick Paget-Brown + Rock Feilding-Mellen = assasins" (le maire du district de Kensington et Chelsea, et son adjoint responsable du logement). Les murs ont aussi été recouverts avec les photos des personnes manquantes, dont beaucoup sont des gamin.e.s. Il y a aussi beaucoup de colère à propos de l’hésitation des autorités à donner le nombre exact de morts, et du manque général d’informations données aux gens concernant la mort de leurs proches.

Dernièrement, on a compris que les maisons du parc HLM qui n’étaient pas affectées par l’incendie sont laissées sans eau chaude ni gaz pour cuisiner, et comme le chauffage central pour le parc HLM était situé au sous-sol de la cité, même ces maisons ne sont plus considérées comme vivables sous la réglementation "Decent Homes Standard". La mairie a refusé toutes les demandes de relogement.

Ce n’est pas pour rien que cet événement a été comparé à l’ouragan Katrina Britannique !

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