Bure, 18 février : La riposte de la forêt, acte II

Au cours de la semaine du 22 au 28 février, l’Andra vient de subir plusieurs revers juridiques après avoir perdu une partie de ses grilles lors de la manif du 18 février. L’occasion d’y revenir avec ce texte, qui n’est pas un compte-rendu factuel, analytique et distancié de la manif du 18 février à Bure mais une prise de parti, émotionnelle, à fleur de peau, vibrante d’enthousiasme et de questionnements, écrite par quelqu’un qui s’implique à Bure depuis plus d’un an et demi, comme plusieurs dizaines de personnes qui ne cessent de s’y installer depuis plusieurs années et particulièrement depuis l’été d’urgence en 2016.

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Nous sommes la forêt qui se défend

Le 18 février, pour la première fois en 25 ans d’implantation de l’Andra, d’achat des consciences, de pacification larvée et de cancérisation résignée, c’est un conflit ouvert, public et assumé comme tel et par tous-tes qui s’est manifesté en plein coeur du monstre. C’est la riposte de la forêt, d’un cortège gros d’environ 700 personnes, hétéroclite, bariolé, et mené par un grand phénix.
Sous un soleil radieux, la journée a commencé par une marche vers la forêt libérée de Mandres-en-Barrois, ré-ré-occupée depuis septembre 2016 suite à la chute du mur de la honte en août dernier. Aux sons de la batucada et de nombreux slogans « Andra dégage, résistance et sabotage ! », « On est plus chaud-e-s, plus chaud-e-s, plus chaud-e-s que Cigeo ! », « Mur par mur, et pierres par pierres, nous détruirons le nucléaires », le cortège s’est lentement étiré par le petit bosquet du Chaufour pour découvrir toutes les constructions de la forêt, les cabanes perchées dans les arbres, les barricades, et également les pans de murs toujours présents comme autant de stèles d’un monument à la mort prochaine du nucléaire.

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C’était très émouvant de voir cette forêt noire de monde, alors même qu’il y a encore 1 mois et demi, au coeur de l’hiver et de la vague de froid, seule une poignée de hiboux déterminé-e-s et particulièrement résistant-e-s au gel a tenu bon. C’était aussi la première fois depuis le début de la défense physique de cette forêt en juin 2016 qu’une manifestation pouvait découvrir, paisiblement, un lieu déjà habité. « Bure, Forêt, Forêt forever ! ». À voir tous ces visages souriants se frayer un chemin dans les taillis de charmes et flâner dans les futaies chenues, on commence presque à se dire qu’on va pouvoir tenir cette forêt au printemps et sentir la joie absolue de voir à nouveau les arbres se parer de vert. Personne n’aurait jamais parié là-dessus lors de la première occupation le 19 juin 2016.

La cantine collective a servi un délicieux repas à l’entrée de la forêt, la « Vigie Sud », construite en août 2016 sur les terres à proximité d’un agriculteur soutien, à l’époque pour surveiller le bois sécurisé par les GMs lorsque nous en étions expulsés, et aujourd’hui complètement retapée, agrandie et habitée. Une dizaine de hiboux a pris la parole pour lire un texte expliquant les enjeux de la défense du bois, et appelant à continuer de soutenir partout et s’installer sur place. Puis tout le monde s’est remis en marche direction la citadelle de l’Andra, en passant par Bure.

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L’idée était de faire la journée en deux temps : d’abord, la beauté de ce qu’on défend, et ensuite, ce qu’on veut faire dégager une bonne fois pour toutes. Dans une ambiance de fête survoltée toujours rythmée par la batuc, nous sommes arrivés en vue du complexe grillagé du laboratoire, qui semblait comme un camp retranché, protégé d’une grille anti-émeute et de dizaines de GM. Les « Siamo tutti anti-fascisti » se mêlaient au « Tout le monde déteste CIGEO ». À côté des classiques drapeaux BureStop, une grande banderole de soutien aux victimes des violences policières dans les quartiers populaires était déployée. La plupart des manifestants tenaient dans leur mains serrées un morceau du mur de béton de l’Andra, pour le rendre à son destinataire – de diverses manières.

Très rapidement une partie du cortège a foncé sur les grilles de l’Écothèque – le machin greenwashing chargé de sauvegarder la mémoire de l’environnement prénucléaire – pour finir le travail commencé lors d’une action nocturne l’avant-veille, puis s’est déployé dans tout le champ sur le long des grilles. Les GM ont immédiatement riposté et s’en est suivi plus de 2 h de tirs nourris de gaz lacrymogènes, et, de notre côté, d’une inépuisable ressource renouvelable : la pierre calcaire des champs du sud-meuse, connus pour être très caillouteux. À chaque pluie de lacrymos, une nuée de personnes se précipitaient pour les étouffer sous la terre. Le tout rythmé par une batucada, les encouragements de nombreuses personnes restées hors de portée des tir et continuant de marteler les glissières de sécurité, ainsi que quelques commentaires façon « match de foot » distillé à la sono mobile pour dédramatiser la situation.

Pendant ce temps là, des barricades étaient édifiées avec des grilles, mais aussi des pneux ramassés plus tôt sur la route ; tandis que des dizaines de personnes peinturluraient la route et chantaient des chansons. Il n’y avait pas jusqu’aux enfants qui s’époumonnaient « Tout le monde déteste la police ! ». Rapidement, les slogans « Zyed,Bouna, Théo et Adama, on oublie pas, on pardonne pas ! » ont retenti. Au coucher du soleil, les Gms ont commencé à riposter avec de nombreuses grenades de désencerclement et amorcer des charges pour prendre le cortège en tenaille par les champs et le forcer à refluer, arrêtant 2 camarades et en blessant de nombreux-euses autres… La prochaine fois, il faudra peut-être réussir à s’arrêter plus tôt pour éviter cela. Le cortège s’est ensuite replié dans la joie vers la maison de résistance pour manger, puis ensuite continuer longuement la fête sous les étoiles à la Vigie Nord, bouclant la boucle forêt – labo – forêt de la journée.

Faut-il qu’ils n’aient jamais rien compris, ressenti de la vie, les pisse-froid de toutes les préfectures du monde pour qualifier ce qu’il s’est passé le 18 février « d’incidents », et pour réduire les affrontements à celles et ceux d’une « cinquantaine d’individus cagoulés », quand c’était tout un cortège qui, de diverses manières, vibrait à l’unisson des grilles qui tombaient et des charges/contre-charges. Il aurait peut-être fallu retourner la phrase « tout un cortège s’en est pris au grille, soit directement, soit en soutenant par des chants, de la batucada, de la peinture sur la route ou du martèlement sur les grilles, tandis qu’une cinquantaine d’individus sont rentrés chez eux ».

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Faut-il qu’ils n’aient jamais rien compris à l’amour, ces endives sordides, matérialistes et frustrées pour ne pas comprendre que ces pieds qui sautent avec force pour abattre leurs grilles infâmes, sont les mêmes qui poussent avec entrain leurs baudriers pour grimper haut d’arbres à protéger ; que ces mains gantées qui découpent, barricadent, transportent des piquets, jettent des pierres, sont les mêmes que celles qui caressent, construisent des cabanes, plantent des pommes de terres ; que ces voix qui hurlent « Tout le monde déteste la police », « Flics, violeurs, assassins ! », « Ce qu’il faut enfouir, c’est pas les radiations, c’est l’État les flics et les patrons ! », « Ah, anti, anti-nucléaire », etc, sont les mêmes qui chantent des chansons d’amour et de révolution, les mêmes qui accordent leurs hululements à ceux des hiboux du bois qu’ielles tentent d’habiter.

Hier, comme jamais dans ma vie, j’ai ressenti que l’amour et la rage étaient les deux facettes d’une même pièce, du seul rapport – le pari, le défi, l’abandon - qui vaille face à la vie atroce, militarisée et atomisée qu’on veut nous imposer, j’ai ressenti comme jamais la joie « guerrière », et douce, et juste, au roulis brûlant du martèlement des morceaux de mur sur les glissières de sécurité, la rage primale et animale, poings levés, cris de loups. À l’avant, un phénix bariolé ouvrant la marche, et un tracteur conduit par un Emmanuel Hance (l’homme de main de l’Andra qui verse de l’essence sur les occupant-e-s du bois https://www.youtube.com/watch?v=kzit6sJjt-E ) de pacotillle. Comme un air de cortège de tête des manifs du mouvement loi travail. Comme l’impression d’une force autonome, agissant sans intermédiaires, qui se cherche progressivement des espaces communs, des cibles, des terrains de jeu. Des tas de visages déjà vus lors des derniers mois, que ce soit dans des habitué-e-s de Bure, des bandes formées lors des occupations de place et des cortèges de tête. Bure devient, et c’est précisément cela que nous voulons construire, l’espace-temps singulier dans lequel une force autonome cherche à se trouver et s’ancrer plus longuement que lors de ponctuels cortèges de têtes urbains, se cherche des matins communs, des forêts, des cabanes où nicher. Comme un goût de fête et de révolte.

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L’enjeu aujourd’hui, pour continuer de faire grandir ce qui se vit à Bure, n’est pas à chercher du côté de la non-dissociation entre des pratiques qui seraient « radicales » et d’autres « pacifistes/citoyennes » ; non plus que d’une hypothétique « massification » qui ne vient pas, et n’est jamais vraiment venue.
Cela fait depuis l’été qu’il est assez clair pour tout le monde que les actions directes, les sabotages, la confrontation ouverte sont des moyens légitimes pour bloquer la marche infernale de ce projet. Cela ne se fait, bien sûr, pas sans tensions au quotidien, sans débats houleux, sans prises de têtes lors des moments de préparation. Mais globalement l’idée de « diversité des pratiques » et de complémentarité est en train de devenir, à Bure, un acquis. Si, pendant « l’été d’urgence » 2016, de nombreux communiqués de soutien à l’occupation de la part des associations historiques incluaient, du bout des lèvres, les pratiques de sabotages et les affrontements face à la police, aujourd’hui le soutien est beaucoup plus clair.
Il n’y a pas jusqu’au réseau national Sortir du nucléaire, pourtant précisément construit en 1997, au moment du gouvernement de gôche plurielle, sur un objectif de lobbying auprès des institutions, en connexion directe avec les Verts, qui n’y aille de son communiqué de soutien à l’issue des journées d’affrontements. C’est que, du côté des associations « historiques », les forces vives à mobiliser ne sont plus si nombreuses, et que des liens de confiance se sont tissées tout au cours des dernières années. Et, pour ce qui est du Réseau, celui-ci joue sa survie en tant qu’organisation, lui qui a de nombreux groupes locaux mais si peu de luttes réelles sur lesquelles vivre. Pour le reste des orgas écolos nationales, des Amis de la Terre à Greenpeace etc, c’est silence radio, ou carrément refus de soutenir/appeler à partir du moment où, bien entendu, tout n’est pas strictement non-violent. Tant mieux, nous ferons sans eux, loin de leurs tristes logiques d’appareils. Au moins, les choses sont maintenant claires : à Bure, c’est tout ou rien, il y a un mouvement à prendre en bloc et on ne trie pas le bon grain de l’ivraie.

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Pour ce qui est de la « massification », et de toute une stratégie visant à faire grossir le nombre des soutiens/convaincre l’opinion publique et être crédible pour, à terme, peser sur les institutions, c’est à dire globalement la stratégie historique adoptée à Bure dans les années 90’s, et dans la plupart des autres champs de lutte antinucléaires et « écologistes », tout cela tourne à vide. Il n’y a qu’à voir la tronche déprimante de la dernière manif « antinuke » contre l’EPR de Flamanville le 2 octobre - à savoir 4000 personnes défilant en silence sous la pluie derrière des banderoles achetées pour écouter religieusement les annoneries indignées et pleurnichardes des éternels dinosaures des groupes antinucléaires, puis venir manger des saucisses estampillées Conf’ dans une kermesse hors de prix où seul le vent glacial vient remplir le vide intersidéral des débats et des émotions, le tout sans même remplir l’objectif premier de ces moments qui est « d’attirer l’attention des médias » – pour se dire que ce n’est pas en faisant du remplissage quantitatif que l’on arrivera à quoi que ce soit, et que l’altermondialisme est bel et bien en train de rendre ses derniers spasmes.

Le moment de bascule qui se passe à Bure depuis plusieurs mois, résultat de plusieurs années de renouveau, montre que c’est bien la détermination, l’affirmation de la joie et du plaisir d’être ensemble, et un choix stratégique et tactique des cibles et des prises qui font la différence, pas le nombre. On peut perdre sa journée dans une manif déclarée de 6000 personnes à lécher des grilles, protégeant d’autres grilles, protégeant d’autres grilles - ou on peut, avec quelques centaines de personnes, abattre un mur de 1,2 km, occuper une forêt, squatter les terres de l’Andra en semant du blé, faire tomber des grilles au son d’une batucada, et boycotter avec brios des débats publics bidons comme en 2013. Il n’y a pas besoin d’être 50 000 pour dire NON avec de la vie, et plein de oui.

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Non, l’enjeu est bel et bien celui de continuer de faire croître, patiemment, ce qui se cherche à Bure depuis quelques temps dans ces cortèges hétéroclites, joyeux et déterminés ; ce qui circule de pratiques et d’idées entre les différentes générations qui se succèdent dans cette lutte vieille de 25 ans ; les réflexions stratégiques à anticiper à l’avance sur les bonnes cibles sur lesquelles taper (anticiper le calendrier à venir : 2018 bloquer l’enquête publique, 2019 bloquer le démarrage des travaux connexes sur la voie ferrée et le transformateur électrique, ainsi que tous les autres projets de colonisation nucléaire de la région) et enfin le désir de s’installer sur place et toute la vie collective que nous construisons dans les différents lieux dans lesquels nous vivons.
À cet égard, nous ne pouvons que nous méfier de nous enfermer dans le futur piège d’une image guerrière et radicale de nous mêmes, fétichiser le sabotage pour le sabotage, tomber dans l’esthétisation de la radicalité, bref du riot porn version coucher de soleil rural (même si c’est joli). Nous disons déjà, en juillet, après les affrontements ayant eu lieu pour reprendre temporairement une partie du bois Lejuc, que « nous n’étions pas des guerilleros » (http://vmc.camp/2016/07/25/nous-ne-sommes-pas-des-guerilleros/). C’est toujours le cas aujourd’hui. Ce n’est pas la grille cassée qui importe, c’est la joie contagieuse et plurielle qui la fait valser, c’est la chape de plomb qui se fissure, la tête qui se relève, le poing qui se dresse et les mains qui se cherchent : c’est de ça qu’il faut prendre soin, avec une attention globale aux un-e-s et aux autres pour que chacun-e se sente bien, pour que toutes et tous puissent continuer de rejoindre ce qu’on fait grandir ici.

Quelques considérations sur la charogne politicienne

Nous avons au moins la satisfaction d’être devenu un marqueur politique pour un accord électoral entre le PS et EELV, construits sur les cadavres et l’écrasement de toutes les luttes réelles. Quel plaisir de voir maintenant l’abandon de Bure accolé à celui de Notre-Dame-des-Landes dans un futur accord de gouvernement ! Quelle douceur d’imaginer Jadot et Hamon marcher main dans la main dans les monocultures désertes des mornes plaines de Bure pour fourbir l’alliance sacrée de la gôche de gouvernement mouture « revenu-universel-pour-tous », « vois-tu Benoît, derrière ces grands champs d’éoliennes, le paradis d’un gouvernement enfin social-écologique » ! Voici tout l’aboutissement de notre politique extra-parlementaire : visibiliser enfin le sujet à l’agenda politique. Nous existons enfin aux yeux du pouvoir ! Quelle plaisanterie.

Quelle ironie de voir cette raclure de Yannick Jadot prétendre soutenir les « manifestants du 18 février », pour mieux les récupérer, en affirmant via twitter que « le stockage doit être réversible » (montrant sa méconnaissance crasse du dossier puisque la réversibilité est bien l’argument d’enfumage des promoteurs du projet pour faire croire au mirage d’une récupérabilité des merdes radioactives une fois enfouies, ce qui est totalement impossible techniques), tout en sachant que c’est bel et bien les Verts, lors du gouvernement de gauche plurielle de Jospin en 1999, qui ont entériné la création du laboratoire de Bure, par le truchement de la corrompue Dominique Voynet. Fracturant ainsi en profondeur (l’histoire se répète) la vitalité d’une lutte qui, largement pilotée ou noyautée par les charognes verdâtres locales, misait tout sur la décision d’en haut et s’est trouvée fort dépourvue quand la trahison fût venue. Qui espère-t-il tromper, sinon les amnésiques ou les morts ? Que dire d’autre de Hamon, même dans un PS remixé à la sauce aile gauche critique-du-productivisme, le même PS qui, en 1981, a fracturé l’ensemble des luttes antinucléaires sur l’autel des promesses trahies ?

Ce qui est intéressant c’est qu’ici, sans doute plus qu’ailleurs, après 25 ans d’enfumage « démocratique », de débats publics bidons et de lois votés par 6 députés de toutes tendances endormis dans l’hémicycle (ou jouant à Angry Birds sur leur smartphone), plus personne n’est dupe de ces sordides marchandages de partis, cette petite cuisine politicienne, et l’espoir final que, avec un peu de pédagogie, les institutions sauront entendre raison. C’est à dire que, en définitive, nous recommençons – lentement, faiblement - à agir enfin par nous-mêmes sans espoir en toute délégation future, en toute cristallisation de notre capacité d’agir par nous-mêmes dans un pouvoir séparé. Comme un camarade du coin, militant de la première heure, le dit bien, « Bure m’a transformé de socialiste républicain bon teint en anarchiste révolutionnaire ».

À dire vrai, s’il s’agit d’accueillir tous ces politiciens en mal de crédit populaire, nous le ferions à bras ouvert pour les enfouir à 500 m sous terre.

Tectoniques politiques : ce qui se passe vraiment dans les profondeurs souterraines du sud Meuse

Ce qui se passe à Bure est emblématique de l’évolution du mouvement antinucléaire/écologiste des quarante dernières années. Résumé rapide, partiel, et partial : première mort au tournant des années 70-80 sur l’autel des promesses trahies du socialisme enfin au pouvoir, et la explosion du « mouvement » en autant de sphères séparées agissant séparément des un-e-s des autres et ne portant plus de critique sociale globale (qui dans sa contre-expertise plus ou moins cogestionnaire de l’atome existant ; la charogne Verte dans sa stratégie électorale de prise de pouvoir/conviction de l’opinion publique ; qui dans une professionnalisation et une spectacularisation de plus en plus lobbyiste des luttes, que ce soit pour Greenpeace, les Amis de la Terre ; désert du milieu des années 80’s (malgré Tchernobyl), sursaut conflictuel et défensif contre les projets d’enfouissement un peu partout en France de la fin des années 80 au début 90 (Neuvy-Bouin, Segré, Bourg d’Iré, etc...) ; et enfin d’une certaine professionnalisation/spectacularisation des luttes dans les années 90/2000 avec le réseau Sortir du Nucléaire et autres orgas écologistes, à coups de gigantesques chaînes humaines, de campagnes de sensibilisation et de plaidoyer, de manifs monstres mais ponctuelles, entretenant derrière les guerres de chapelles l’illusion managériale d’un « mouvement » encore existant… la vitalité et la chaleur en moins.
Bien sûr, il y a toujours eu des tentatives de faire consister une opposition physique et déterminée sur le terrain, alliant diverses méthodes : que l’on pense au blocage des trains CASTOR par 800 personnes à Valognes en 2012, ou à l’intensité de la lutte anti-THT Cotentin-Maine à cette même période. Mais cela n’a pas pu dépasser soit un côté ponctuel, soit la temporalité courte des projets et la défaite. À Bure, le temps très long joue à la fois contre (résignation, fatigue, abandon, dilution de la révolte), et aussi pour nous : en 25 ans d’implantation diffuse pour préparer le terrain à leur projet sur 150 ans de travaux, ils n’ont pas réussi à banaliser la catastrophe à venir. Le projet n’a encore pas reçu de DUP, et de DAC, il n’y a encore aucun déchets sur place, bref, la poubelle nucléaire n’existe pas encore. Nous avons maintenant plusieurs années devant nous pour les faire dégager.

Certes, quand on s’attaque au nucléaire, c’est à dire au coeur (pas encore en fusion) de l’État français, les victoires sont difficiles et les moyens répressifs qui sont utilisés, à terme, sont toujours proprement énormes. Il n’y a qu’à se souvenir de la mort de Vital Michalon à Creys-Malville en 1977, des chars (socialistes) envoyés à Chooz dans les Ardennes pour mater les émeutes populaires (une fois les promesses de gôche trahie) dans les années 1982, ou plus près de nous la répression des dernières actions déterminées de blocage des trains de déchets CASTOR où certains camarades ont eu les tendons sectionnés par les meuleuses sciant les armlocks, et surtout Sébastien Briat mort en 2004 en tentant de bloquer un train qui l’a fauché, camarade oublié victime d’une violence d’État naturalisée comme un « accident ». À Bure, pour l’instant, l’État est pris dans une contradiction : soit il emploie l’artillerie lourde pour faire dégager le terrain au risque de visibiliser une bonne fois pour toute un projet qu’il a pris soin d’étouffer pendant 25 ans, et de continuer de faire grandir la colère des habitant-e-s révoltées par la militarisation du territoire ; soit il cherche la désescalade et nous laisse donc des brèches pour occuper, saboter, attaquer.

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