Appel au sabotage et à la vie

La décision s’est prise vite ; on avait déjà abordé la question lors des nombreuses prises de paroles qui ont eu lieu pendant l’AG, mais les discours se succédaient sans que rien de précis ne soit définit. Puis on commencent à fatiguer, à gigoter sur nos chaises comme des enfants attendant la sonnerie de 16h30. On a envie de lier la parole aux actes, de ne pas toutes et tous s’être rassemblées ce soir juste pour lancer des appels vagues et des discussions sur l’hypocrisie des syndicats.
« Bon alors, on part en manif ?! »

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La décision s’est prise vite ; on avait déjà abordé la question lors des nombreuses prises de paroles qui ont eu lieu pendant l’AG, mais les discours se succédaient sans que rien de précis ne soit définit. Puis on commencent à fatiguer, à gigoter sur nos chaises comme des enfants attendant la sonnerie de 16h30. On a envie de lier la parole aux actes, de ne pas toutes et tous s’être rassemblées ce soir juste pour lancer des appels vagues et des discussions sur l’hypocrisie des syndicats.
« Bon alors, on part en manif ?! » D’un coup on se lève toutes et tous, la tête pleine d’avoir entendue les copaines parler avec le cœur pendant des heures : la rue est à nous. Les grands plans urbains de la fin du XVIIIe siècle à aujourd’hui ont beau avoir tout fait pour limiter les « débordements », faire la place à la circulation, aux flux, au contrôle, jamais rien ni personne ne pourra nous empêcher d’être spontanés et heureu-x-ses ensemble dehors, respirant une grande goulée d’air frais et pollué.

On part si vite de Tolbiac que les retardataires doivent courir pour nous rejoindre ; on ne sait pas où on va, mais on sait ce qu’on fait ; on ne sait pas comment ça va finir, mais on sait qu’on est ensemble et grandis de l’être. Il faisait nuit noire ; on prenait les rues au hasard, comme elles venaient, fracassant avec une rage joyeuse toutes les banques et supermarchés passant à notre portée. Aucun baqueux ni CRS en vue : on est libre. On sait pertinemment qu’on se dispersera en courant dès l’arrivée des braves forces de l’ordre, que notre groupe éphémère ne va pas grossir ni aller bien loin, et qu’il risque gros, mais on est là, ancré dans le présent de nos vies et de ce qu’on veut en faire.

J’ai mis personnellement beaucoup de temps à rejoindre cette méthode, pour une raison qui, aujourd’hui me pose encore problème : nous faisons peur. Toutes et tous en noir, hurlant des slogans offensifs et brisant à coup de marteaux et de pavés malencontreusement abandonnés sur la chaussée les banques passant à notre portée. Nous sommes de méchants casseurs, brûlant de haine et de rage ; des jeunes en perdition, capable de cramer jusqu’à leur propre maison (pour celles et ceux qui en ont une, bande de clodos !). Les gens attablés aux restos du quartier chinois interrompaient leur repas quelques minutes pour nous regarder d’un air apeuré derrière la vitrine : ils voyaient une masse de silhouettes sombres et destructrices, sans foi ni loi, une bande de pilleurs qu’ils sont probablement loin d’assimiler à une lutte politique. Je ne veux pas être là pour apporter de la peur. On a beau crier "Paris soulève-toi" ou "Ne nous regardez pas, rejoignez-nous", ça ne rassure pas les passants. Personne ne nous a applaudis, ne nous a ne serait-ce que sourit. Une seule et unique voiture a klaxonné pour nous encourager.

Alors pourquoi faire ça ? Les banques fermeront peut-être le lendemain, le temps de réparer leurs vitrines et distributeurs, mais rouvriront sans faute ; les habitant-e-s se sont barricadé-e-s chez eux/elles, surveillant anxieusement la télé et les bijoux de la grand-mère, les flics ont peut-être repérés certains d’entre nous.

A vrai dire j’ai décidé de cesser de me poser la question de l’efficacité, de la productivité. Cette manif’ sauvage n’est ni l’un ni l’autre. Elle n’est pas non plus sensibilisatrice, ni explicative. Elle est. Elle vit. Elle ne fait pas d’étude de marché avant de se créer. Elle ne cible personne et tout le monde à la fois. Elle est belle et puissante dans sa joie sauvage. Mais elle n’essentialise pas ses participant-e-s : ce ne sont pas des « casseurs ». Nous ne sommes pas des « casseurs », au sens où l’état et les médias l’entendent. Nous sommes des êtres humains, ni plus ni moins, qui ont décidé, à un moment ou un autre de leur vie, de ramasser un pavé, de préparer un cocktail molotov, et de le lancer sur les biens de celles et ceux qui nous démolissent, nous détruisent, nous et la nature. L’état n’utilise le terme de violence que lorsqu’elle est dirigée contre lui ; jamais ce terme n’est employé lorsque ce sont ses flics et autres sbires qui gazent, attaquent et matraquent.

Il est temps de cesser le militantisme, les mobilisations et les revendications ; il est temps de passer à la lutte, à la vie, à la fête. Depuis le temps qu’on gueule « Vinci, dégage ! Résistance et sabotage ! », le moment est venu de passer de la paroles aux actes, partout, tout le temps : bloquons les flux, détruisons leur impunité, créons de la vie. Semons des graines, ouvrons des brèches, construisons des ponts, allumons des mèches. Nous sommes la vie, nous sommes le monde, nous sommes la joie. Apprenons, partageons, amusons-nous. Nous risquons beaucoup, tout le monde le sait, mais de toute façon leur monde est déjà une prison. Libérons-nous.

Monsieur le président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que j’emporte des armes
Et que je sais tirer
Boris Vian, Le déserteur
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