À quoi engage le cinéma ? Une autoréduction au « Cinéma du réel » en mars 2007

En 2007, la coordination des intermittents et précaires occupait Quai de Charente de vastes locaux. Des réunions, des permanences de défense des droits sociaux, des soirées de solidarité, des projections, des assemblées, des rencontres diverses avaient lieu là. Un exemple d’intervention à l’occasion d’un « rendez-vous culturel ».

Nombre d’initiatives des "cipiens" et de ceux qui s’associèrent à eux ont laissées n’ont guère laissé de trace [1] . Un article récemment paru sur la politique des films des Huillet&Straub commence par le récit d’une autoréduction lors du festival « Cinéma du réel » à Beaubourg. Voici deux tracts diffusés à cette occasion.

Samedi 10 mars 2007, 14h30 : une salle de cinéma située dans le sous-sol du Centre Georges Pompidou à Paris. On assiste à la projection de courts-métrages allemands des années 1960-1970, rarement projetés, dans le cadre de la 29e édition du Festival international du film documentaire, « Cinéma du réel ». Y était présenté l’essai cinématographique de 15 minutes, Einleitung zu Arnold Schönbergs ‘Begleitmusik zu einer Lichtspielscene’ (Introduction à « une musique d’accompagnement pour une scène de film » d’Arnold Schönberg, 1972) réalisé par Jean-Marie Straub et Danièle Huillet.

Alors que de nombreux spectateurs s’installent dans leurs sièges, une agitation se fait entendre depuis l’extérieur. Soudain, un groupe d’une cinquantaine de militants force le passage et fait irruption dans la salle. Tout en distribuant dans toute la salle des tracts de l’ère pré-Photoshop, le groupe, qui s’autodéfinit comme étant composé de jeunes chômeurs, réclame d’assister gratuitement à la projection, outré qu’un festival financé par de l’argent public puisse exiger que l’on paye sa place et plaidant globalement pour une séparation de l’art et du commerce.

Offensée par cette manifestation, la directrice du festival – après avoir ordonné au technicien de ne pas démarrer la projection et mobilisé le service de sécurité afin qu’il intervienne physiquement dans la salle pour intimider les manifestants – prend la parole et déclare à la foule (notons que les spectateurs ayant payé leurs places se sont rangés presque unanimement du côté des manifestants, en dépit du désagrément) qu’elle ne se laissera pas « terroriser » et forcer à poursuivre la projection, ce qui eût pour effet de prolonger l’occupation de la salle par les spectateurs. [2]

Voici le tract évoqué :

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Précisons qu’il ne s’agissait pas d’adorer les Straub telles des icônes mais bien d’un geste lié à une programmation particulière. Cet après midi là, devait également être projeté le seul film d’Holger Meins (Oskar Langenfeld) [3].

Le tract diffusé en réponse à l’annulation décidée par la direction quelques jours plus tard :

LE RÉEL ?
telosblind !! *

« Si le cinéma ne s’était pas aussi complaisamment livré à la fausse alternative art/divertissement, il aurait pu servir d’outil de vérification de thèses essentielles. »

Nous étions une trentaine à nous rendre à Beaubourg pour voir ces films programmés le samedi 10 mars, décidés à entrer dans la salle sans nous être acquittés du billet d’entrée. Nous pensons que faire l’expérience en commun de ces films nous importe, ne serait-ce que parce que pour ces réalisateurs, le cinéma engage à quelque chose. La question d’ailleurs "à quoi engage le cinéma" plutôt que les sempiternelles atermoiements stériles autour d’un cinéma engagé ou politique, nous apparait cruciale. Il ne peut s’agir de seulement considérer ces films comme appartenant à l’histoire du cinéma ou comme figures d’un courant du cinéma politique, mais de tenter de les rendre au présent et de pouvoir s’en saisir comme d’un héritage possible. « Ne pas payer notre place » pour les voir était ainsi une tentative de rendre possible cette expérience et permettait aussi, à la plupart d’entre nous – rmistes, chômeurs ou précaires – de tout simplement entrer dans la salle [4]. De fait, il y eut bousculade, le zèle triste et défensif des précaires employés par le festival, l’atteste aujourd’hui encore.

Ce geste simple et intrusif, à nos yeux relativement insignifiant, à l’aune de ce qui traverse ces films et qui nous traverse, qui ne mériterait pas d’explications, et moins encore de revendications, s’il n’avait pas rencontré une situation de blocage entrainant la décision, par la direction du festival, d’annuler la projection. Cette décision fût prise immédiatement : nous fûmes qualifiés de preneurs d’otages, de fascistes, de violents et donc Punis de projection(s). Le terme "punis" a ici son importance : il fut prononcé par madame la directrice. Pas de fric, pas de film ; pas de bras, pas de banania. Et puis on ne fait pas intrusion, cela ne se fait pas, ne se fait pas, le réel ne peut avoir lieu. L’arrivée rapide d’une quinzaine de vigiles en costumes et en gants de cuir noir, prenant place tout autour de la salle et exigeant l’évacuation de tous les spectateurs fut, il est vrai, du plus glaçant effet.

Beaucoup de spectateurs, partageant notre étonnement devant cette réaction délirante, insistaient avec nous pour que les films soient projetés. Nous étions tous venus ici pour voir ces films, mais il faut croire que cette décision simple ne pouvait pas être maintenue. Après nous être vus demandés, par la direction du festival, de présenter nos excuses aux gens à l’entrée (ce que nous avons fait malgré le ridicule de la situation, situation comprise des personnes qui munies de billets, s’excusaient à leur tour...), après avoir accepté de nous mettre sur le côté de la salle pour que les gens ayant acheté un billet soient tous surs d’avoir une place assise, la séance fut définitivement annulée par la direction du festival, pour des raisons de sécurité...

Tristesse, stupidité, état des choses. Le problème en fait, c’est l’irruption ; le problème, c’est de ne pas montrer patte blanche. Le problème, c’est de vouloir retrouver de la présence dans des lieux qui instituent des programmes mais qui ont oublié que programmer n’est pas montrer ; que montrer des films, cela n’est pas remplir des rayons ou des cases comme on empilent des tendances dans la grande distribution : le grand marché fictif. Le problème, c’est de se satisfaire de cet intolérable présent, où il suffit de programmer deux fois des films d’importance pour s’acquitter d’une conscience politique à l’intérieur de vitrines (Beaubourg) désertées de pensées en acte. Nous ne sommes pas venus militer pour la gratuité de l’ensemble des marchandises culturelles (rien à foutre d’entrer gratos pour aller voir les dernières conneries en date), nous étions venus montrer par notre présence et pour ces films, notre amitié pour les choses dites politiques.

Devant ces réactions, il faut donc bien reconnaitre que notre intrusion a été vécue comme violente. Mais la seule violence qu’on peut nous imputer est celle de ne pas considérer comme évident le fait de devoir payer un droit d’entrée pour voir certains films, de ne pas consommer ces films comme de vulgaires marchandises et de travailler à les voir pour ce qu’ils sont. Une gigantesque publicité pour la culture proclame sur le fronton de Beaubourg, « Le beau est toujours bizarre ». Le normal sera donc toujours laid.

Ceux du 15 mars.

* Telos : le but, la fin... blind : aveugle...

P.-S.

  • On s’émerveille qu’une image arrive, il pourrait ne rien y avoir. Groupe Boris Barnet, Cip-idf.

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