Syndicalisme et action directe : ce cortège qui prend la tête

Au-delà des stigmatisations, bref retour aux origines du syndicalisme qui a tout à voir avec le cortège de tête.

1er mai 1920, Boulevard Magenta [Gallica]

1er mai à Paris. Il faut donc qu’il dérange absolument ce « cortège de tête » pour qu’il ait été à ce point stigmatisé. Médias et politiques au sommet de l’hystérie y ont cherché des « casseurs », des « blacks blocs », des « anti-fa », des « anars » des « autonomes »... rangé.e.s sous l’étiquette « ultragauche ». Un certain « Insoumis » y a même vu, un instant, des fachos... Macron, en recherche d’un brin de muguet en Australie, flippé, a rappelé « qu ’il y a un gouvernement, il y a un État, il est dirigé, il continuera à agir ». De son bureau, Gérard Collomb promettait, lui, qu’il y aurait « encore plus de forces de l’ordre » aux prochaines manifs ; genre, comme à la zad : 2500 gendarmes contre quelques habitant.e.s trop collectif/ve.s.

Aveuglés par leur conformisme, les commentateurs spécialisés dans les classements, ordres et places ont tenté en vain de séparer les k-ways noirs des chasubles syndicales, les manifestantes « pacifistes » des « méchants radicaux révolutionnaires »...

Leurs canons à mots ont été inefficaces, la réalité plus forte que leurs visions étriquées. Et cette réalité c’est que, depuis le 1er mai 2016, il y a plus de monde devant que derrière les banderoles syndicales. C’est un fait et ils ont beau compter et recompter, se prendre la tête avec les chiffres, il y a de moins en moins de manifestant.e.s derrière les ballons. Le 19 avril dernier à Paris, jour de grève, il fallait remonter le boulevard Blanqui pour noter la tristesse des SO protégeant une ribambelle de camions-sonos-ballons sans personne derrière ou presque. L’essentiel de la manif était déjà arrivée place d’Italie poursuivie par la bleusaille.

Plus de 14.000 manifestant.e.s devant les cortèges syndicaux le 1er mai 2018 de Bastille au Pont d’Austerlitz, ce n’est plus un « cortège de tête », c’est le cortège !

Que signifie donc ce cortège qui relègue à l’arrière les vieilles boutiques syndicales ? Certaines réponses sont connues, rappelées ici ou ailleurs...Mais il ne serait peut-être pas inutile d’en recenser à nouveau quelques unes pour tenter d’esquisser avec les camarades syndicalistes quelques solutions. Non pas pour remettre tout le monde dans le rang ! Mais pour en revenir aux fondamentaux du syndicalisme : l’action directe !

La manifestation de rue est l’expression publique d’un collectif en lutte. Côté syndical, elle n’a pas toujours connu cette forme ordonnée, encadrée de SO toujours aussi peu mixtes et complètement ficelés à un carré de têtes. Le dépôt de manif auprès de la préfecture commence à dater.., mais au début du siècle précédent, toutes les manifs étaient sauvages ! Il n’y avait pas d’itinéraire précis [1]. L’ordonnancement des cortèges syndicaux longuement négocié dans les réunions préparatoires des directions relève d’un monde où chaque organisation se doit de se montrer et de se compter... Il serait peut-être temps de passer à autre chose !

  • Le cortège de tête, c’est le refus de marcher derrière une banderole unique ; le refus de l’entre-soi. Lassés des sonos monocordes, assourdissantes des « on lâche rien » au « syndicat de combat » qui nous empêchent de chanter, de crier ou de faire silence... bref, d’improviser.
  • Le cortège de tête, c’est le mélange des genres, des styles. Et s’il attire toujours plus de monde, c’est aussi devenu l’espace de tous les possibles...

En fait, tout le contraire des pratiques syndicales qui des permanents aux démonstrations de rues singent les pratiques dominantes : Services d’ordre et Chefs porte-voix. La colère et la rage ne se satisfont plus des Bastille-Nation-plan-plans. Des promenades du dimanche.

Il faut aussi remonter à 1995, le mouvement contre le « plan Juppé » sur les retraites pour se rappeler la dernière grande victoire des syndicats. En 2006, contre le « Contrat première Embauche », c’est le mouvement structuré autour de la Coordination nationale étudiante qui a permis le retrait de ce projet, les syndicats n’appelant qu’à des « temps forts de mobilisation des salariés » [2]. 1995-2018, c’est une partie d’échecs un peu longue !

Une manifestation de rues n’est que la vitrine d’une lutte ! Si les AGs de grévistes sont désertées, si celles et ceux qui veulent agir, hésitent, les cortèges-ballons-des-syndicats ne risquent pas de se dérouter, ou alors avec l’aide de la préfecture de police...

Après des décennies de cogestions, reprendre la rue, s’organiser, ne plus déléguer, ne plus attendre la décision venue du haut, cela va demander encore un peu de temps...

Mais peut-être ce qui se passe à l’avant des manifs est-elle l’esquisse de tout autre chose : l’expression en actes, en corps, d’une alternative radicale ? Tant de communes restent à prendre. Le 1er mai à Paris, le reste de l’année à la zad. Comme un devenir désormais réalisé où l’État, les patrons et tous les Macrons du monde sont exposés au musée des mauvais souvenirs.

Cinq syndicalistes

Notes

[1Le goût de l’émeute. Manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la « Belle Époque », éditions l’Échappée, p.110-117

[2127 jours en mars, petit abécédaire combatif contre la loi Travail et son monde, éditions Le passager clandestin, p.82.

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