Récit partiel du 8 décembre à différents endroits de Paris

Retour sur la manifestation des gilets jaunes du samedi 8 décembre qui s’est étalée un peu partout dans Paris.

Acte 1 : Noël n’aura pas lieu, la manif non plus

Contrairement au 1er décembre dernier, où j’avais décidé de rejoindre dès le matin la manifestation des gilets jaunes autour des Champs-Élysées , le nombre incroyable d’interpellations dès le matin (à 9h45 près de 300 personnes avaient déjà été arrêtées) m’a poussé à rejoindre d’abord le cortège appelé à se rassembler devant Saint-Lazare à 10 heures, le temps de voir comment la situation évoluait.

En annonçant des blindés, des équipes mobiles chargées d’arrêter un maximum de manifestants et un usage accru du flashball – certains syndicats policiers évoquant même la possibilité de devoir tirer sur la foule – la préfecture avait réussi dans son objectif de terroriser beaucoup des personnes qui avaient prévu de venir manifester le 8 décembre. La veille, sur les groupes facebook, bon nombre de gilets jaunes appelaient à ne pas se rendre dans le piège tendu à Paris et à rester manifester dans les autres villes de France ou à aller bloquer des lieux comme la Défense, etc. L’intensité des blocages et des manifestations partout dans le pays tendent à confirmer que cet appel a été suivi par une bonne partie du mouvement .

Je regrette de ne pas avoir eu de quoi filmer avec moi quand je me suis rendu en vélo à Saint-Lazare. À partir de Chatelet, c’était une enfilade de dizaine de barrages de toutes les différentes sortes de policiers qu’on peut imaginer dans ce pays, avec des fouilles au corps appuyées sur tous les groupes de gilets jaunes convergeant vers les Champs (je me demande combien de fois les gens se sont fait fouiller sur le chemin). Des gendarmes accueillaient dans de grands sacs poubelles tout le matériel de protection acquis en prévision de la journée (la veille il fallait aller jusqu’à Beaugrenelle pour espérer trouver de simples lunettes de protection, tous les magasins de bricolage ayant été, de l’aveu des vendeurs, dévalisés). Ensuite selon des critères difficiles à établir les policiers arrêtaient les personnes jugées « trop équipées », et au fur et à mesure de la journée le nombre de gardes à vue continuait à grimper en flèche (de nombreuses personnes sont parties en garde à vue pour de simples lunettes de piscine et foulard).

Tous les magasins du triangle Chatelet-Saint-Lazare-Champs-Élysées étaient barricadés de grandes planches en bois, des équipes engagées à la hâte avaient vidé la veille toutes les rues de Chatelet jusqu’à l’Ouest de tout le matériel de chantier et mobilier urbain susceptible d’être utilisé pour se défendre, les rues étaient désertes hormis les manifestants et les dizaines de fourgons, camions, cars de CRS, rangées de policiers à cheval plus caparaçonnés que jamais, chiens renifleurs, puis en approchant vers Saint-Lazare les blindés, les canons à eau, et les nouvelles rangées de CRS qui ceinturaient la place. Autant dire qu’une fois arrivé à Saint-Lazare, les mines étaient grises et déconfites voire anxieuses. Après qu’une première moitié du cortège se soit élancée vers l’Est, dans la seule rue laissée ouverte par les cordons de boucliers, la deuxième moitié qui l’espace de quelques instants avait essayé de pousser fébrilement une rangée de CRS pour rejoindre les Champs et nos amis gilets jaunes à l’Ouest, renonce et finit par emprunter la même route que le premier cortège, mais en différé.

On sent aux mouvements de la foule que le cortège est soit composé de gens peu habitués des manifs, soit que le climat anxiogène rend tout le monde particulièrement nerveux. Parmi mes proches, de nombreuses personnes manifestent pour la première fois depuis 5, 10 ans, ou pour la première fois tout court, les images de lycéens agenouillés main sur la tête de Mantes-la-Jolie ainsi que les menaces du gouvernement ayant fait réagir une certaine frange de la gauche qui jusqu’alors s’était tenue à l’écart du mouvement. Sur le plan du blocage économique, la journée est déjà une réussite : tous les grands magasins sont barricadés et la moitié de Paris paralysée. Mais la manifestation n’a pas lieu non plus : elle est une suite de demi-tours et de circonvolutions dans des rues étroites et désertes, les policiers nous baladent à leur guise au sein des rues de la capitale transformée en souricière, et on finit par se retrouver sur le Boulevard Hausmann avec un grand groupe de gilets jaunes tout aussi perdus que nous.

Je vous épargne 3 heures de déambulations assommantes pendant lesquelles la fanfare peine à faire ressentir la journée autrement que comme une démonstration de la supériorité militaire du gouvernement ; on marche entre Strasbourg-Saint-Denis, quasiment République, Chatelet... Le cortège s’est transformé à mesure que des groupes partaient manifester dans des directions différentes, de nombreux amis sont rentrés chez eux ou partis pour la Marche pour le Climat ; il reste malgré tout aussi gros que celui du début puisque de nombreux gilets jaunes l’ont rejoint en route. En appelant des amis je réalise qu’en différent endroits de la ville des regroupements, allant du groupe de 50 personnes au cortège de plusieurs centaines voire milliers de personnes, cherchent de manière similaire à trouver de l’air au cœur du dispositif.

Le comble de la déprime est atteint au moment où mon frère regarde les journaux mainstreams sur son téléphone, dans lesquels les responsables se félicitent qu’à part quelques incidents le mouvement a été « sécurisé » ce qui est quand même rageant quand 500 de nos amis ont déjà été arrêtés, que beaucoup de gens étaient bel et bien venus faire la révolution et ne le font pas juste parce qu’on les frappe les arrête et leur déverse dessus une pluie de grenades et de balles en caoutchouc (parce que là, j’écris sur le cortège tranquille, sur les Champs au même moments des meutes de miliciens en civil sèment la terreur ), et que même si on s’en fout de ce que pensent les bourgeois, l’horrible dame qui dans la galerie chic devant laquelle nous sommes passés une première fois racontait à ses copines que « han bah ça criait anticapitaliste-han, et puis ça sentait le pétard-han » pourrra rentrer chez elle ce soir s’enfiler une flute de champagne en se réjouissant du fait que le capitalisme a encore devant lui 500 années glorieuses d’exploitation à vivre devant lui.

Acte 2 : le Retour du Roi/de la Reine

Mais personne parmi les gilets jaunes ne souhaite se satisfaire de cet échec cuisant. Les chiffres avancés par la préfecture concernant le nombre de manifestants ne sont pas très importants malgré leur caractère délirant (s’il y avait vraiment eu 10 000 manifestants pour 9000 policiers, comment expliquer que le dispositif soit débordé à ce point sachant que face à des individus peu déterminés 15 CRS mettent en déroute 500 personnes ?). Ce qui est sûr, c’est qu’en empruntant les mêmes rues que j’avais empruntées en vélo le matin, je les trouve cette fois-ci à peu près vides de l’énorme dispositif rencontré quelques heures plus tôt : soit les policiers sont rentrés dormir, soit ils sont affairés ailleurs dans la ville à tenter de contenir l’un des nombreux cortèges qui remonte en direction de l’Élysée. À partir de ce moment (il est environ 13 heures) commence une remontée fantastique depuis Chatelet, aux chants de « Emmanuel Macron président des patrons, on vient tout casser chez toi » et de « Macron démission ! »

Personne ne sait vraiment quelle route prendre, à chaque intersection ça se dispute gentiment pour savoir où aller jusqu’à ce qu’un leader qui crie plus fort que les autres mène le temps de nous conduire droit dans un barrage, ordonne « que cette-fois ci on charge on peut plus faire demi-tour », tout le monde court, des dizaines de grenades explosent, demi-tour, prochaine intersection, cette fois un mec avec une tête et une voix de vikings, « suivez-moi ! », etc. Suite à cette progression en escalier nous nous retrouvons Place de la Madeleine, les rues sont jaunes de gilets jaunes, des cheminots qui reviennent des Champs nous demandent pourquoi ce mouvement de foule (on a rejoint d’autres groupes et on est maintenant une foule massive à converger), nous disent que là-bas ça pète sévère, ils ont l’air un peu traumatisés, pareil pour un groupe de gilet jaune qui nous dit que « maintenant c’est à vous de faire votre part, nous on a donné », les mines sont les mêmes qu’à la ZAD le premier dimanche après le début de l’attaque, ils expliquent comment planquer les masques pour ne pas se les faire prendre aux fouilles, etc. Un ami venu avec son cousin cantonnier communal en Bourgogne me raconte que d’autres amis à lui eux aussi venus de Bourgogne, menuisiers, couvreurs, travaillant dans le BTP, etc., (détail important pas pour le virilisme mais pour la fatigue physique) racontent de même le caractère épuisant des rassemblements sur les Champs.

Arrivés place Saint-Augustin vers 15 heures, la rue d’où on arrive est pleine de gilets jaunes, la rue devant aussi ; il semblerait donc que j’ai dans mon champ de vision les 10 000 manifestants parisiens sauf qu’un ami plus loin sur le Boulevard Malesherbes me dit la même chose et un autre ami sur les Champs me raconte qu’il y a du monde également, même si moins que l’autre fois ; et comme la suite le montre d’autres encore avaient renoncé face au dispositif et erraient partout dans Paris. Après le cortège étudiants-cheminots du matin, les gilets jaunes de l’après-midi, la Place Saint-Augustin est pleine à craquer de lycéens ou en tout cas de très jeunes venus en très grand nombre ; tout le monde chante en cœur « Macron démission » mais comme les CRS ont l’air bien décidés à ne pas laisser passer les personnes qui veulent aller aider Macron à démissionner, la foule se venge sur les banques alentours et les boutiques de luxe protégées par des panneaux en bois. Face à l’insistance de la masse cherchant à rejoindre le palais présidentiel ou au moins nos amis sur les Champs, les CRS tirent en masse des lacrymos et des grenades de désencerclement, et exactement le même scénario que la semaine finit par se reproduire sauf que cette fois il y a 3 à 4 fois plus de monde sur la place au moment où les CRS chargent par un boulevard pendant qu’un canon à eau arrive par la rue de dernière. Tout le monde étant particulièrement sous-équipé, les effets des lacrymos n’en sont que décuplés.

Acte 3 : I want to break free

Dans un contexte où 2000 personnes ont été interpellées et 1700 placées en garde à vue et où police, pouvoir politique et justice cherchent à faire la démonstration spectaculaire de leur puissance en punissant un maximum des personnes participant à la révolte générale, donner de quelconques détails sur ce qui s’en est suivi tout le reste de la journée servirait simplement à mettre en danger d’autres personnes encore que celle déjà arrêtées.

Racontons simplement ceci : la police avait encore voulu étouffer la ville sous un dispositif énorme, mais confrontée depuis des semaines à un nombre et une détermination tout aussi importants elle n’a pu que défendre les lieux de pouvoir stratégiques, laissant le reste de la ville à la vindicte populaire. On lit souvent l’idée selon laquelle la police recevrait l’ordre de laisser casser pour décrédibiliser le mouvement alors qu’elle serait en mesure d’arrêter les « casseurs ». Mais arrêter qui au juste ? Samedi plus que jamais, après des heures d’humiliation, de frustration à marcher dans une nasse géante tandis que les images de nos amis en train de se faire massacrer sur les Champs nous parvenaient, et que celles des humiliations passées et à venir étaient dans tous les esprits, la police en chargeant encore une fois la foule en route vers l’Élysée a propulsé une masse en furie dans tout le reste de la ville. Cette masse s’en est d’abord prise collectivement à un Starbucks, aux cris aussi bien de « t’avais qu’à payer tes impôts » que « bien fait pour votre gueule enfoirés de capitalistes » mais dans tous les cas dans l’approbation générale (à part celle du monsieur au balcon d’un immeuble cossus qui s’est alors pris quelques canettes), et les chaises empilées servirent de bûcher aux sachets de café et aux gobelets à la con sur lesquels ils écrivent leurs prénoms pour boire du latté.

Après une charge détonante, cette foule se scinda elle-même en différents cortèges, et celui dans lequel je me trouvais à ce moment fut rapidement grossi par des centaines de gilets jaunes égarés partout dans la ville qui sur notre trajet couraient nous rejoindre aux cris de « à l’hôtel de ville », « aux Halles ! », etc. Partout les symboles de l’opulence décomplexée du centre-ville parisien subissaient le même sort funeste, alors qu’une redistribution spontanée des richesses s’opérait de ci de là à quelques semaines de Noël. Comme le faisait remarquer un ami, lui aussi ayant déserté les manifs depuis 5 ans : « en fait là tout le monde aurait envie de tout casser, la seule chose qui nous retient c’est la peur ». Le nombre de personnes que ce gouvernement amène à réaliser la violence crue du pouvoir et du système est affolant. Dans ces conditions d’exaspération générale, les dégâts matériels ont en effet été beaucoup plus importants que le 1er décembre et la participation active à la révolte beaucoup plus généralisée : des organisations comme l’AFA étaient occupées à chasser les fascistes des cortèges et pourtant tout pétait sur le passage de la manif, le slogan « anticapitalistes » a été massivement repris tout au long de la journée par des publics des plus divers. Dans ces conditions dire que la police pourrait si elle le voulait arrêter « les casseurs », alors que nous n’avons de l’après-midi quasiment pas rencontré de présence policière menaçante à part des lacrymos qui arrivaient sporadiquement par l’arrière, tant le dispositif avait encore une fois été débordé et la participation à « la casse » générale, impliquerait de passer à un stade supérieur mais ce stade semblait déjà assez haut (à moins de tirer à vue sur toutes les personnes participant à un cortège où il y a de la casse). Il semble que le problème soit davantage de comprendre les raisons pour lesquelles tout le monde casse de manière et avec autant d’entrain que de vouloir stopper la casse elle-même. L’extrême jeunesse des manifestants dans cette troisième partie de la journée était enfin particulièrement frappante, il y avait des petits de même pas 14 ans pour certains cagoulés récupérant des barres de fer sur des chantiers, les petits des quartiers étaient aussi là en masse. Vers 18 heures une tentative de prise populaire de l’Hôtel de Ville rencontra une troupe de CRS, ce qui sonna le glas de la colonne infernale.

Acte 4 : ratonnades

Vers 19 heures Place de la République personne ne semble avoir envie de se disperser, et des affrontements sporadiques éclatent de nouveau. Un peu après je me retrouve enfermé derrière le rideau métallique d’un bar car ça gazait dehors, avec pour seule vue sur l’extérieur l’image terrifiante d’une chaîne diffusant en continu ses mythos sur la journée ; je me demande si la police dispose d’une équipe de policiers modèles spécialement destinés à être suivis toute la journée par les caméras car là quand ils nassent c’est limite ils vont pas proposer des cigarettes et du chocolat aux gilets jaunes. Dans la rue vers 23 heures les passants insultent les cordons de gendarmes déployés partout « vous êtes contents de vous hein, vous servez à rien » etc. (je ne vais pas retranscrire les insultes mais c’est rare de voir dans le centre-ville parisien les passants conspuer la police, ambiance guerre civile).

Des petites troupes de miliciens cagoulés, flashball prêt à tirer, quadrillent les rues. Sur un trottoir un mec Noir est assis par terre, menotté, entouré par 5 hommes cagoulés buvant de grandes rasades du whisky qu’ils ont planqué dans le coffre de la voiture en riant grassement. Des grosses cylindrées passent en trombe gyrophares hurlant, des passants se demandent si c’est la BRI, 3 groupes de policiers en civils suivent les voitures en courant comme des dératés, un quatrième groupe en uniforme commente « bah tu l’as pas vu le blackoss qui s’enfuyait en courant avec ses menottes en plastique dans le dos ? » et ils rigolent, sur LCI le premier ministre annonce que la situation est « maîtrisée ».

De cette lettre surprenante de gilets jaunes aux revendications sur la fin du pillage de l’Afrique, en passant par des conversations eues dans la journée sur le fait que « nous » parisiens sommes déconnectés de la vie avec la nature et qu’il faut revenir à des modes de vie simple, faire avec ses mains, consommer local, à quoi s’ajoutent tous les actes spontanés contre les symboles du capitalisme et de l’opulence et l’arrogance des riches et de rébellion contre la violence de la police, le mouvement est bien protéiforme et parti pour durer car beaucoup de gens ne sont pas venus pour réclamer des miettes concernant les taxes ou les salaires, mais un réel bouleversement du système et des modes de vie, de production et de consommation. De nombreuses personnes y compris parisiennes et peu impliquées dans les mouvements ces dernières années prennent conscience sur le terrain de choses que d’autres dénonçaient depuis toujours (je pense par exemple aux « quartiers populaires »), et il ressort de nombreuses conversations eues par ci par là que de plus en plus de personnes qui jusqu’alors avaient un discours anti « casseurs » et pro-police tiennent des discours sur la police et sa complicité avec le pouvoir qu’on n’oserait même pas reproduire ici de peur d’être accusé de colporter la sédition.

Force à tous nos amis arrêtés, allons les soutenir aux comparutions, et à bientôt pour l’acte V et ce qui aura lieu d’ici là !

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