Le cauchemar des sans-papiers dans une bureaucratie raciste

Le récit d’un combat, celui de Mohammed Lakel, sans-papier lillois expulsé au mois d’août.

Le jeudi 8 août, un nom passait sur toutes les lèvres parmi la foule de soutiens réunie devant le tribunal de grande instance de Lille : Mohammed Lakel. Devenu depuis près d’un mois la figure symbolique du combat des sans-papiers, son histoire a ébranlé les habitants de la métropole lilloise dans un premier temps avant d’atteindre un écho national, voire international.

Mohammed, 45 ans, Algérien, vit en France depuis 2012, très investi dans le paysage associatif il est par exemple jardinier pour la paroisse de Roubaix ou engagé au sein de l’association du secours catholique. Il est surtout un membre actif du comité des sans-papiers étant toujours présent lors de ses manifestations hebdomadaires organisées dans le centre de Lille et pour faire vivre cette organisation par son investissement — ô combien de fois saluée. Il est aussi tout particulièrement reconnu comme un camarade de lutte, familier des grandes mobilisations : nuit debout, les Gilets jaunes, la lutte pour les droits des femmes, etc. Il est de tous les combats quand il s’agit de se battre pour la dignité de tout un chacun. Parmi ses proches, on le qualifie de force temporisatrice, un homme au moral de fer, porté par un optimisme et une bienveillance à toute épreuve. Mohammed a reçu l’estime et l’amitié de beaucoup d’habitants et/ou militants de la métropole voire de la région, il vivait dans le Nord depuis de nombreuses années et été considéré comme un des leurs. Pour sa part, il envisageait de continuer, de construire sa vie en France où bon nombre de liens affectifs l’attachaient et où son quotidien, ses projets prenaient racine, ainsi qu’une part de son histoire puisque des membres de sa famille étaient venus travailler en France par le passé. « Je ne suis pas un étranger », affirmait-il, mais c’est aussi ici, en France, qu’un bout de papier peut contredire, voire couper la parole d’un homme. Sa vie de tous les jours était loin d’être à l’image du calme et de la sérénité qui émanaient de lui, car il était considéré par les institutions comme un « sans-papiers » indésirable, ainsi il subissait la répression au quotidien, après avoir essuyé plusieurs échecs lors de ses démarches de régularisation concernant ses papiers, il a subi des arrestations, des contrôles, a vécu dans l’instabilité dans laquelle le plongeait sa situation juridique, la peur d’être expulsé loin de tout ce qui composait à présent sa vie, la souffrance de voir partir de force des camarades qui partageaient sa situation, son sentiment d’impuissance face aux méandres de la bureaucratie. Toutefois, sa volonté de rester sur le sol français demeurait ferme et après des années de combat il touchait à l’espoir de voir sa situation enfin régularisée grâce à une promesse d’embauche qui lui avait été faite il y a peu.

Le 6 août, alors qu’il sortait de chez lui, il fait une mauvaise rencontre : celle d’un policier. Celui-ci ne lui est pas inconnu, il se trouve être à l’origine de sa précédente arrestation (même lieu, à proximité d’une association d’aide aux sans-abris ; ce qui en dit long sur les méthodes policières actuelles), arrestation qui à l’époque lui avait valu une interdiction de territoire. En connaissance de cause, l’agent l’arrête de nouveau (sadisme, politique du chiffre ? Son geste prête au questionnement.) [1]. C’est le début d’un cauchemar qui se joue alors pour Mohammed. Il est envoyé en centre de rétention à Lesquin, deux jours après il est jugé au tribunal de grande instance où sa demande de liberté est refusée malgré la garantie d’emploi et le nombre impressionnant de soutiens de tous bords qui se sont mobilisés pour assister à son procès rendant compte par leur présence de son intégration et de ses attaches. La juge annonce la couleur lorsqu’elle donne connaissance de la décision : le droit rien que le droit, aucune appréciation humaine n’entre en jeu. C’est bien là la ligne de tout l’appareil administratif qui s’applique à broyer la vie des êtres, la cruelle naïveté de ses propos sonne ironiquement aux oreilles du public. Le 10 août, l’appel est rejeté. Mais loin de rendre les armes, Mohammed ne perd pas espoir, entraîné par une vague de soutiens bien décidés à ne rien lâcher.

Le 13 août, une manifestation est organisée devant le consulat algérien. La diversité des personnes réunies pour réclamer la libération de Mohammed est saisissante : proches, syndicats, politiques, membres d’association, Gilets jaunes, militants, camarades… Tous s’organisent, délibèrent afin de mener des actions, tracter, rechercher des contacts. En peu de temps, un grand élan de solidarité voit le jour. Des visites quotidiennes sont prévues en centre de rétention, tous se relaient afin de maintenir les liens, rendre témoignage de la lutte qui se joue dehors, apporter des effets nécessaires, du courage. La détention reste difficile à vivre, il rend compte de la misère imposée à ces hommes déclarés ou soupçonnés d’être en situation irrégulière, de la peur de tout instant d’être renvoyé comme un vulgaire colis par avion, dans un pays parfois qui leur est inconnu. Il peine a comprendre pourquoi alors qu’il n’a rien fait de mal il se retrouve menotté, privé de liberté, pourquoi sa dignité est ainsi bafouée. Le 17 août, une marche de soutien est organisée de la préfecture de Lille vers le centre de rétention, malgré la pluie et le parcours parfois peu praticable, des centaines de personnes ont fait bloc. L’écho médiatique est également devenu de plus en plus considérable : de petits articles régionaux, au journal télévisé régional, puis à la presse nationale, porté parfois par des personnalités politiques ; le cas de Momo n’est pas passé inaperçu. Le préfet du Nord, Michel Lalande a pourtant décidé le 19 août de précipiter son expulsion alors que son dossier devait être étudié en septembre par la Commission départementale chargée du réexamen de la situation des demandeurs étrangers (CODRESE). Mohammed a donc été contraint de prendre l’avion ce jour-là en direction de l’Algérie, il a été emmené tôt dans la matinée dans un aéroport de Paris afin d’éviter toute opposition de la part de soutiens, bien trop éloignés pour arriver à temps. Dans la soirée, le rassemblement qui était prévu en ville est maintenu. Tous profitent de l’occasion pour réaffirmer leur soutien indéfectible envers Momo et la lutte des sans-papiers. Plus déterminés que jamais personne n’envisage malgré ce coup dur d’abandonner la lutte. Ainsi nous passons du slogan « Libérez Mohammed » à celui de « Mohammed doit rentrer ». Des actions telles que des caisses de soutien, des rassemblements, des manifestations, des pétitions sont lancés chaque jour. Personne ici ne perd espoir, nous partageons tous la même détermination ; nous refusons ce que nous jugeons être de l’ordre de l’injustice, une dérive étatique, la décision arbitraire d’un préfet qui lui non plus ne prend aucun aspect humain en compte, non pas par déontologie, respect des lois considérées en pure abstraction, mais bien plutôt parce qu’il refuse de voir ce sur quoi il marche et qu’il blesse : la vie d’un homme dans ce cas précis.

De l’Algérie, Mohammed nous a transmis un message nous demandant de continuer le combat, de lutter pour son retour qu’il envisage avec espoir. À travers son histoire, il déclare qu’il souhaite se faire porte-drapeau des personnes sans-papiers, il envisage l’aubaine que représente pour la lutte l’espace qui lui a été dédié pour qu’il fasse entendre sa voix et grâce à elle celle de tant de ses semblables. Mohammed Lakel est devenu le visage symbolique de la bataille des sans-papiers depuis déjà bien longtemps entamée, il réveille ainsi la conscience en chacun que ce combat relève de l’urgence, s’en détourner, justifier son indifférence sous couvert de lois arbitraires c’est nier la vie, la dignité de ces hommes. L’amitié, la cohésion qu’il a suscitées autour de lui témoignent de l’infinie richesse que recèle le geste d’accueil de l’autre. Mohammed expulsé, cela ne coupe en rien le cri de nos voix unies. Nous voulons montrer que le combat est possible, la convergence aussi, qu’il est encore envisageable de refuser, refuser l’indignité de ce qui se donne être pour justice, refuser le silence de ces hommes bâillonnés, refuser le secret de ces obscures pratiques politiques, policières, refuser d’entrer dans l’acceptation par l’indifférence toute bornée d’impuissance. Nous voulons de cette voix pour habiller les hommes qu’on déchire, déclarer qu’aucun droit n’est supérieur à celui de la vie. Et si cela est ici, alors cela peut être partout ailleurs. Levons le poing.
Demma (59).

lien comité de soutien à Mohammed Lakel :
https://www.facebook.com/pg/comitemohammedlakel/posts/

Pétition :

Notes

[1Peut-être serait-il pertinent d’ajouter que cette expulsion s’inscrit dans un contexte de répression particulièrement intense dans la région depuis quelque temps. Je pense par exemple ici à l’évacuation du squat 5 Etoiles à Lille, qui a eu lieu début juin. Des centaines de personnes ont été envoyées en CRA ou à l’autre bout de la France. La police a fait preuve d’une certaine violence pour précipiter l’évacuation, mais aussi pour contraindre les militants présents sur place. La présence policière n’était pas absente non plus lors des multiples rassemblements prévus pour Mohammed, leur nombre était parfois démesuré. Dans les deux cas, il y a une tentative d’invisibilisation (les expulsions ont lieu tôt le matin), de répression (la police encadre de façon disproportionnée), et aussi de précipitation (les prises de décisions supplantent certains recours juridiques en cours), et finalement de déconstruction (qu’il s’agisse de liens, de vies ou de symboles).

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