Face à la peste et au choléra

Analyse à chaud de notre situation contemporaine un soir de Messe électorale.

Ce qui devait arriver arriva. Rarement ce dicton aura raisonné aussi amèrement. Les citoyens auront donc à trancher, dans deux semaines, entre la peste et le choléra.

La peste

La peste, nous ne la connaissons que trop bien. Elle hante le monde depuis des décennies et semble connaître un regain de forme des plus inquiétants ; malheureusement, dans un contexte de précarité généralisée, faire jouer les ressorts de la haine de l’autre, ça marche. Elle s’incarne institutionnellement en France par une hideuse dynastie : les Le Pen. Du père à la fille, le fond haineux reste le même, tandis que le discours s’est « dédiabolisé » comme on dit si vite, en oubliant que l’on peut dire parfois plus de choses "à demi-mot". Bien aidée, il est vrai, par une autre bête immonde fille d’un contexte international désastreux (Daesh), la peste n’a ainsi de cesse de se répandre, de devenir banale en banalisant son mal. La tactique fonctionne admirablement : être raciste sans avoir l’air de l’être, sans employer de mots qui pourraient être aussitôt taxés de « dérapages ». En somme, parler de "problèmes civilisationnels", "d’insécurité" et, au moment de se lâcher, de « racailles » plutôt que de « bougnoules » ou de « sales Arabes » dans un langage euphémisé et lissé au possible, la tactique étant de rendre acceptables les idées les plus inacceptables.
Ces artifices se doublent d’un art de la récupération symbolique : on s’appuie ainsi sur des mythes du grand roman national (Marianne, la République, la laïcité, etc.) afin d’être le plus excluant et le plus xénophobe possible tout en légitimant l’idée qu’être « français de souche » aurait un sens quelconque — autre qu’une élucubration idiote de ce con de Finkielkraut, académicien qui témoigne à lui seul d’une certaine fascisation de la société française et de ses « intellectuels médiatiques » à la tête si creuse.
La peste n’a, par ailleurs, pas qu’une forme institutionnelle, en témoigne cette mouvance identitaire, dangereuse et forte, qu’illustre ce monstre de Soral, qui nous rappelle au passage jusqu’où l’humanité peut aller dans l’inhumanité. En témoigne son site internet, explicitement confusionniste et négationniste, au lectorat conséquent, qui véhicule une haine assumée, sans euphémisme (elle), tout en appelant à voter Le Pen.

Le choléra

Mais il y a aussi le choléra. On doit reconnaître que sa forme institutionnelle nous a surprise, par son art de l’accolade intégrale. L’idée est simple : faire croire à tous qu’il ira dans leur sens, en s’appuyant sur les ressorts « corporatistes » qui animent chaque corps de métier. Une illustration parmi d’autres de ce « grand ralliement » nous vient de Daniel Cohn-Bendit, appelant à « voter Macron » face à Marine Le Pen dès le premier tour, comme si nous avions encore quelque chose à tirer de la parole de cette figure de mai 68 qui n’en est, après tout, plus à un grand écart près. Que l’on pense simplement à son soutien à Bruxelles au conservateur Juncker. Ainsi, « Dany le rouge », propulsé en partie par ses lectures du journal militant « Socialisme ou barbarie » à Nanterre, se retrouve à soutenir éhontément la barbarie, en pensant certainement jouer là un rôle historique afin de nous tenir loin d’une pire barbarie (la peste). Nous nous passerions pourtant joyeusement de tels conseils (ou consignes !!?), d’autant qu’ils ne font qu’illustrer, à mon sens, combien le raisonnement par l’ « utile » n’est en fait qu’un rouage pernicieux d’un système terrible. On ne peut que regretter que Cohn-Bendit ait trop vite oublié que par « barbarie », les auteurs de Socialisme ou barbarie dénonçaient le capitalisme sous toutes ses formes — et notamment le capitalisme bureaucratique stalinien, ce qui n’était pas si commun dans les mouvances « de gauche » de l’époque.
Car oui, le choléra n’est autre que le capitalisme, banal et banalisé d’une bancocratie qui s’est aussitôt rassurée et rangée derrière Macron qui prend paradoxalement aux yeux de nombre d’électeurs, la figure du « changement », de quelque chose de « neuf ». On peut néanmoins s’interroger de la nouveauté et du changement que pourrait apporter un homme, artisan principal de grandes réformes néolibérales du précédent gouvernement adulé aujourd’hui par l’ensemble des classes dirigeantes supra-étatique. Mais comment s’étonner d’un tel soutien, alors que ces êtres sont tous animés par la même volonté sans frein : l’austérisation du monde, la vie passant après l’économie, bien entendu.

Deux faces du monde capitaliste

Un point décisif semble opposer la peste au choléra : l’européisme. Le Monde titrait ainsi hier soir que nous avons affaire à deux candidats « que tout oppose ». Ce point me semble souligner que pour la doxa médiatique, la vraie question ne semble pas être celle de l’anticapitalisme, mais bien plutôt celle de son "comment". Être européen ou non, voilà une question de poids, un argument de choc qui efface en vérité, à la manière d’une incantation, toute forme de questionnements : à commencer par quelle Europe ? Être européen aujourd’hui, c’est être partisan d’un statu quo et d’une Europe économique austéritaire. Faire partie de ces « anti-européens », c’est mettre en question le bien-fondé de ces mécanismes, chercher à les mettre en discussion, ce qui a une répercussion non négligeable dans l’opinion et qui explique pourquoi « l’anti-européisme » de Le Pen fonctionne aussi bien — tout en participant, bien entendu, à la fiction d’un repli national-raciste profitable (économiquement) aux « vrais Français ».
Mon but n’est pas de dire que nous avons affaire à la même chose (entre la peste et le choléra), mais bien de dire comment la radicalisation de leur différence participe d’un aveuglement certain. Que l’on pense, par exemple, à la présence commune de Le Pen et Macron au congrès de la FNSEA, ce syndicat de l’agriculture productiviste, dont la proximité de certains de ses adhérents avec les « identitaires » n’est plus tellement secrète depuis Sivens. Cette présence rend manifeste un soutien de poids à une agriculture capitaliste, qui n’a eu de cesse de dégrader la qualité de notre alimentation en la marchandisant toujours plus — les paysans vivent ainsi aujourd’hui à crédit, payant de leurs vies le prix de leur prolétarisation industrielle et monsantiste.
Que l’on pense encore à leur adulation respective de la question sécuritaire et du militarisme. C’est que, bien sûr, la peste comme le choléra ne savent que trop bien que la police est le pain et l’eau d’un État fort et potentiellement autoritaire.

Une radicalité anticapitaliste

Précisons toutes les difficultés qu’il y a aujourd’hui à faire apparaître la question de l’anticapitalisme dans la société, et plus encore au sein de son système médiatique. On ne peut au passage que saluer ceux et celles qui s’y échinent, ce qu’incarnent d’une certaine manière les candidatures de protestation de Poutou et Arthaud, critiquables à de maints égards certes, mais qui ont au moins essayé de porter des idées anticapitalistes dans un système les délégitimant instantanément ou les rendant inaudibles par des renvois systématiques au "réalisme". Ce mot d’ordre n’étant en fait qu’une manière très ancienne de perpétuer l’ordre actuel des choses, qui ne cesse pourtant de creuser des écarts et des distinctions médiatisés par l’argent, la haine raciale, l’inégalité entre sans-papiers et « citoyens nationaux », le sexisme, etc.
Les irréalistes que nous sommes s’opposent pourtant à cette réalité-là, par nous-mêmes et depuis nous-mêmes. Ce grand récit du réalisme va de pair avec une croyance, toujours tenace, dans le fait que les sociétés humaines vont vers un « mieux », qu’elles marchent dans le sens du Progrès. Dans un texte remarquable, datant de 1946 (Le Socialisme sans le Progrès), Dwight Macdonald soulignait pourtant déjà toutes les impasses auxquelles nous mène une telle croyance au Progrès. Il soulignait par ailleurs combien était déjà caduc le clivage entre gauche et droite — ce qui risque d’être le principal commentaire médiatique des résultats d’hier, du fait de l’élimination des deux partis portant traditionnellement ces imaginaires (PS - gauche, « Républicains » - droite). C’est peut-être pourtant voir du neuf là où il n’y en a pas : les politiciens de "poids" en France ne sont-ils pas, depuis déjà un moment, des énarques ayant plutôt choisi tel ou tel bord pour les opportunités carriéristes qu’il offre, plutôt que pour les idées lui ayant traditionnellement été liées ? L’existence même de cette école ne s’inscrit-elle pas non plus dans ce que Bourdieu a qualifié de « noblesse d’État » ; noblesse qui, bien sûr, ne se dit pas comme telle, mais se présente plutôt comme une "démocratie" vouée à mener les idées du peuple (tout en l’empêchant, néanmoins, de se passer d’elle). Macdonald proposait ainsi une autre grille d’analyse, en distinguant progressistes et radicaux. Ce n’est ainsi que depuis le point de vue du réalisme progressiste que nous serions irréalistes. Depuis l’angle de notre radicalité, nous avons pourtant constaté l’irréalisme de ces « réalistes » ; pensons pour nous en convaincre à la tristesse existentielle de notre contemporanéité, qu’illustre l’implosion des réseaux sociaux, qui, en plus de nous rendre seuls ensemble, participent d’une homogénéisation des consciences impressionnantes. Pensons encore à toute la misère du monde, qui n’a de cesse de s’accroître. Cet angle, cette manière de voir est justement un angle mort pour ces "réalistes" : ils ne le voient pas (ou ne veulent pas le voir), puisqu’il s’agit d’une interprétation du monde qui s’oppose à la leur. Ces questions mériteraient d’être approfondies, en ce qu’elles montrent ce qui relie aujourd’hui système électoral et système économique, qui s’auto-proclament et s’auto-légitiment de concert, du fait d’une prétendue rationalité objective, qui ne sert en vérité que l’objectivité de leurs déraisons.

Fascisme xénophobe et fascisme économique

Ce qui semble aujourd’hui opposer la peste au choléra est bien, à mon sens, les degrés et les ressorts de leurs fascismes respectifs. C’est peut-être ce que ce scrutin nous aura aidés à voir, en opposant fascisme économique (pour reprendre une expression du regretté John Berger) et fascisme racisant. On pourrait écouter les mot d’un autre grand penseur, Pier Paolo Pasolini, pour qui le fascisme de la société de consommation était le pire des fascismes, du fait des destructions existentielles et culturelles qu’il a induites. N’aimant pas trop chercher à faire des hiérarchies du pire, je me contenterai de souligner ici que cette opposition de deux figures que prétendument tout distingue illustre le caractère pernicieux de la situation à laquelle nous sommes confrontés. Si nous devons toujours prendre positions dans l’opposition entre « Socialisme ou barbarie », pour reprendre une formule de Rosa Luxemburg, l’une des tâches qui nous incombent est bien de savoir reconnaître la barbarie.
Force est de constater, selon moi, que deux barbaries se dressent justement face à nous, et que nous pouvons déjà en imaginer les effets respectifs. Elles sont, toutes deux, profondément insidieuses. L’une, pour se donner les apparats du bien, en avouant à demi-mot son mal (la peste et son langage euphémisé). L’autre, pour se donner elle aussi les apparats du bien, en dissimulant tout le mal qu’elle a en elle : il n’est pas bien difficile de paraître humaniste face à la peste ou face aux relents haineux d’un escroc au catholicisme réactionnaire. Ajoutez à cela une pincée de bons mots sur l’esclavage, et vous voilà être un saint ! Le choléra sait ainsi trop bien comment se faire l’incarnation morale d’un ordre immoral : une amie remarquait justement que ce genre de personnages ont mis à sac le pays dont elle vient : la Grèce. Nous avons bien vu, ces dernières années, que les vies humaines valent bien peu de choses au moment de sauver un système économique en décomposition. On peut déjà imaginer ce que sera le choléra : une perpétuation d’un ordre économique injuste, plus à même le moment venu de sauver des banques que la dignité humaine. À quoi s’ajoute la volonté de rendre la condition humaine toujours plus économique, qu’illustre cette lamentation cholérienne : il faudrait que « les jeunes Français rêvent de devenir milliardaires »…
Macron a aussi été un membre actif et modèle d’un gouvernement autoritaire au moment de faire passer des mesures économiques néolibérales en muselant la contestation lorsque celle-ci se faisait trop bruyante. Il a ainsi été partie prenante de la « stratégie du choc » dont a profité un gouvernement pour faire de l’urgence un état permanent, se situant ainsi au-dessus de la loi, ou plutôt hors-la-loi : on ne saurait trop rappeler combien le terrorisme, notamment depuis le 11 septembre 2001, a toujours servi à justifier l’impérialisme et le gouvernement des populations par le biais d’une rhétorique martiale et « civilisationnelle » élevée en mot d’ordre. Cette rhétorique ne rend que plus manifeste le nationalisme de nos élites dirigeantes, en nous rappelant à Stefan Sweig, « Quand les drapeaux sont déployés, toute l’intelligence est dans la trompette ».

Un système électoral clientéliste et spectaculaire

Nous ne devons peut-être plus nous étonner de ce qu’a à nous offrir le carnaval présidentiel. L’élection de Trump a certainement confirmé que le système électoral n’est qu’un processus toujours plus spectaculaire, qui ne sait récompenser que ses propres incarnations. L’élection très probable de Macron peut ainsi s’appréhender métaphoriquement à la manière dont Steve Jobs présentait ses gadgets industriels en « live » au monde entier, en ce que pour l’un comme pour l’autre, il s’est agi de nous vendre quelque chose. En témoigne la voix d’un ami parlant de Macron pour qui il va justement voter : « dans l’offre politique, c’est ce qui me convient le mieux ». Ce que les politiciens comprennent de mieux en mieux (et certainement Macron mieux que quiconque en France, son passé de banquier l’ayant certainement préparé bien comme il faut) c’est que les électeurs sont aujourd’hui des consommateurs comme les autres, dont le vote ne tient pas à grand-chose, si ce n’est parfois à quelques postures morales, qu’il s’agira d’affirmer avec force si dans la course au pouvoir, l’adversaire est plus fasciste que soi, ou qu’il conviendra d’oublier -c’est le propre d’une posture, que l’on peut prendre ou non- si l’adversaire a une posture morale plus forte dans l’imaginaire collectif (pour diriger, par exemple, un parti se disant « socialiste »).
Je pense ici au second tour de la dernière campagne présidentielle de Sarkozy (quand il n’était pas encore rejeté par les scrutins de son électorat traditionnel), lorsque sa communicante d’alors, Nathalie Kosciusko-Morizet, mettait en émoi tous les identitaires de la nation, qui n’avaient cette fois-là pas eu la chance d’avoir leur incarnation institutionnelle (Marine Le Pen) au second tour.

De l’hypnose des masses

Sans que ma volonté soit ici d’entrer dans un énième débat sur le vote ou l’abstention, je dois néanmoins reconnaître que la grande messe électorale m’a surprise dans la véhémence que certains et certaines déploient à raisonner celles et ceux qui ne votent pas. Cette véhémence dispose certainement d’un revers tout aussi douteux, qui condamnerait le fait d’aller voter, comme si chacun n’était pas à même d’agir soi-même, comme si au moment de parler aux autres, nous avions à leur dicter leur conduite ou, pour le dire autrement, à les gouverner.
Il n’empêche que le degré de croyance ayant affecté certains supporters des candidats est allé jusqu’à les conduire, une fois encore, aux bords du fanatisme. En témoigne par exemple une de mes connaissances, monomaniaque de Mélenchon, pour qui mes critiques ne manifestaient que ma « manipulation par les médias ». En témoignent ces accrocheurs fous, prêts à tout pour répandre les sentiments xénophobes du FN sur les murs de nos villes et nos villages, dont le zèle ne manifeste que le degré de leur abrutissement. En témoignent encore les tractages souriants de ces soutiens de Macron, qui semblent croire profondément au « changement » et à cette « nouvelle manière de faire de la politique » qu’il leur promet, ce qui ne fait que révéler un degré de dépolitisation des esprits calamiteux. C’est d’ailleurs certainement dans ce fait que réside le succès de Macron : avoir su s’adresser à cette grande masse apolitique qu’est aujourd’hui la société française.
On pourrait dérouler un grand nombre d’exemples, pour dire en fait la même chose : tous ces prophètes ne viennent en réalité que satisfaire une soif certaine de sens et de solutions toutes-prêtes qui anime une part importante de la population qui, une fois hypnotisée, ne sait alors plus se comporter que comme une foule grégaire ayant abandonné toute forme d’esprit critique. Mais, après tout, pourquoi serait-il encore nécessaire de faire preuve de critique, puisque quelqu’un ou quelqu’une a la solution ?

Culture de la dépossession et dépossession politique

Nous vivons en effet dans une culture de la délégation. C’est en cela qu’une élection s’apparente à une messe : elle vient nous apporter la "bonne parole". Les politiciens parlent ainsi à leurs potentiels électeurs, et parviennent même à faire d’un bon nombre d’entre eux des fidèles. Comment s’en étonner, puisque nous sommes effectivement dans une société où la passivité caractérise la trame de nos existences ? Par l’argent, nous faisons effectivement faire à d’autres ce que nous aurions pu faire nous-mêmes : nous "déléguons". La délégation se lie ainsi d’une dépossession de savoir-faire et de toute forme de « contrôle » - il n’est qu’à penser à nos systèmes éducatifs ou alimentaires.
L’élection présidentielle rend quant à elle manifeste notre dépossession politique. Des personnes que nous n’avons pas choisies se battent ainsi entre elles, abordant des questions qu’elles jugent intéressantes d’aborder "pour nous" afin de faire pendant cinq ans plus ou moins ce qu’elles veulent, avec pour seul contre-pouvoir effectif des "mouvements sociaux" dont le contrôle étatico-policier prend des tournures alarmantes. Ces personnes sont celles-là mêmes qui nous oppriment depuis toujours, en sachant justement prôner le réalisme et crier à "l’assistanat" alors qu’elles sont elles-mêmes, en tant que caste bureaucratique, l’archétype de l’assistanat et de l’irréalisme. Elles manifestent aussi, encore une fois, ce que devient toujours plus l’État dans son rapport au droit : un état d’exception, qui ne respecte plus ses propres lois quand elles le dérangent. La justice n’est en effet pas la même pour tout le monde, que l’on pense aux immunités présidentielles et parlementaires ou au traitement spécial qu’elle accorde à la police à chaque « dérapage ». Suivant d’où nous venons et ce que nous sommes, nous ne sommes effectivement pas égaux face à la justice, de quoi voir que le mot de Foucault est toujours d’actualité : nous sommes bien plutôt face à une justice qui défend la police que face à une police qui défendrait la justice.

Face au capital : réappropriation et autonomie

Le propre du système capitaliste est de présenter sa perpétuation comme une libération. On parle ainsi généralement d’un « nouvel esprit » récupérateur ou ou d’une hydre capitaliste ayant une tête immortelle et renaissante. Le but, en somme, c’est bien de gagner de l’argent, d’en faire. « Réussir », c’est trouver un bon métier, et « gagner de l’argent ». Devenir « autonome », c’est ainsi s’émanciper de sa famille, soit encore une fois, gagner de l’argent — et fonder une autre famille. Soit, finalement, entrer dans le jeu du capital.

Nous allons donc très certainement assister à cette histoire déjà écrite de la victoire républicaine en grande pompe du choléra face à la peste, cette bête qui, oui, est effectivement immonde. Ce véritable totem des élections présidentielles (la dynastie Le Pen) pourrait tendre à faire oublier que le plus probable, c’est pourtant bien que tout continue ainsi, dans ce "meilleur des mondes possibles".
Notre radicalité entend pourtant s’opposer à ce monde, et à ce qu’il fait de nous. D’où, je pense, la nécessité de nous organiser et de lutter dans nos vies et pour nos vies, en nous liant, en échangeant et en partageant notre rejet de ce monde, dont nous ne voulons plus, pour faire un monde qui, celui-là oui, pourrait être qualifié de "meilleur". Ce rejet ne se limite bien sûr pas à sa dimension négative, qui le réduirait à une posture. Il est plutôt le préalable à un agir collectif et positif, qui ne nous laisserait pas aller à une conformation à un idéal préconçu, mais plutôt à une confrontation à l’impossibilité d’une telle voie. Contrairement à ce que l’on pourrait croire spontanément, cette impossibilité est belle : elle n’est autre que celle de l’autonomie telle que nous l’entendons, qui n’est pas une destination atteignable, mais plutôt un chemin qui se fait en marchant, et dont chaque pas peut entraîner de nouveaux doutes et de nouvelles remises en question. Cette route commence certainement depuis nous-mêmes et en nous-mêmes, puisqu’il ne s’agit pas d’attendre que d’autres que nous viennent nous vendre leurs solutions. C’est là toute la force d’un mot grec, la praxis : à mesure que nous avançons, notre action nous transforme nous-mêmes, sans que nous distinguions nos moyens de nos fins.
L’un des enjeux de la situation actuelle sera certainement de mêler cette praxis à chacun des instants de notre vie. Penser ce chemin en ces termes revient en effet à le lier à notre vie, à notre existence, d’autant que ce monde nous assomme parfois là même où nous pensons en être le plus éloignés. Faire le deuil des grands vendeurs de solutions pourrait nous aider à partir de nous-mêmes, en comprenant que la racine d’où émerge notre critique et nos actions potentielles n’est autre que notre commune humanité, qui mérite certainement autre chose qu’une gestion technicienne qui n’est aujourd’hui que trop acceptée et banalisée. Faire ce deuil, c’est aussi faire le deuil de notre immobilisme : nous ne pouvons attendre plus longtemps, à l’heure où l’espèce humaine semble se rendre toujours plus victime d’elle-même, de ses instituions, de son économie et de son travail. En un mot : nous ne voulons pas d’une vie sous perfusion.

Pour lutter, il n’est certainement pas de lieux privilégiés ou supérieurs. Il n’est certainement pas non plus nécessaire d’actualiser d’éventuelles hiérarchisations informelles qui sanctuariseraient certaines formes ou lieux de lutte qui seraient plus légitimes que d’autres. Nos luttes valent mieux qu’une idéologie compétitrice et hiérarchisante. Ainsi, que cela soit au travail ou en dehors, face au patriarcat ou au racisme structurel de notre société, nous pouvons nous lever. Cela peut même commencer par le fait de ne pas laisser passer le racisme et le sexisme ordinaire, encore tristement présents dans notre langage. Cela passe aussi par des mobilisations collectives, dont la nécessité et le renforcement sont toujours aussi nécessaires.

Seuls nos actes peuvent répondre à la passivité de notre époque ; je pense que cette mise en acte se doit de répondre à la mise sous dépendance à laquelle s’oppose notre aspiration à l’autonomie. Voilà qui revient, à la façon des Bêcheux, à casser les murs des enclos qui nous enserrent, en cessant de nous comporter comme un troupeau, pour devenir une meute. À quoi sert d’être lion en cage ? Notre domestication par la sauvagerie du capital n’appelle que la digne sauvagerie de notre condition humaine.

Ju

P.-S.

Le carnaval des élections ne doit peut-être pas être le centre de nos préoccupations. On pourrait d’ailleurs reprocher à mon texte de s’inscrire dans cette temporalité, dont il est malheureusement difficile de se délier totalement. J’espère pourtant qu’il rendra manifeste un rejet orienté vers des perspectives d’autonomie.

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