Éloge de l’imprévu - Sur la grève du lycée Charlemagne

Comme une étincelle, du jour au lendemain, faire grève de tout, bloquer les bloqueurs de temps afin de le libérer – sur le lycée Charlemagne à Paris, ce qui s’y passe depuis le 12 avril.

Il y a de ces choses qui ne se prévoient pas, qui ne s’expliquent pas entièrement, qui ne se réalisent que par instinct commun, ou plutôt, compréhension commune de la situation, de ce qui se passe.

Mercredi 11 avril, le président de Panthéon-Sorbonne met Tolbiac occupée sous tutelle de la préfecture et demande une évacuation. En fin d’après-midi, plus de deux mille personnes sont réunies à Tolbiac, quelques-uns d’entre nous en sont également. Dans l’élan de l’ardeur qui nous entoure, nous imaginons notre lycée bloqué, le lendemain. Nous le proposons à d’autres sans y croire, presque ironiquement – il est déjà 17h. Nous sommes habitués aux considérations sans fin, aux tractages vains, aux assemblées générales creuses, aux votes d’auto-persuasion, à la création artificielle d’une énergie, de fait, dépolitisée. Mais, cette fois-ci, rien de tout cela, rien qu’une phrase quasi-incantatoire, « rendez-vous demain 6h ».

Le lendemain, non seulement le lycée était bloqué, mais jamais nous n’avions été autant. Rarement tout fut si naturel. Dans la matinée, nous nous retrouvons afin de décider de ce que nous allons faire, nous devons être cent cinquante. Tout le monde s’accorde à dire que le blocage est tant un acte d’absence que de présence, que nous annulons des cours auxquels aucun d’entre nous n’a réellement envie d’assister pour faire corps ailleurs, là où se confrontent des lieux et des formes de vie plutôt que des lieux et des formes d’asservissement intellectuel. À Paris, le 12 avril, c’est à Tolbiac que se joue quelque chose de cet ordre-ci, et c’est à Tolbiac que nous décidons d’aller. À partir de là, le blocage de lycée n’est plus seul acte de contestation contre une loi, des lois, un monde, mais geste positif pour des mondes, geste entier et double. Bloquer ici pour être là, ailleurs.

Nous sommes une centaine à partir en manif sauvage jusqu’à Tolbiac, beaucoup n’y étaient encore jamais allés. Il est 11h, Tolbiac est calme, mais nous arrivons en criant, ils crient en nous voyant arriver, et tout le monde se disperse dans la fac occupée, dans ses amphis-dortoirs, ses couloirs-graffitis, ses airs de nulle part habité pour qui a l’habitude de la propreté ennuyeuse des couloirs d’un lycée-forteresse – couloirs dans lesquels il est même proscrit de s’asseoir –, de l’impossibilité d’habiter le lieu par quelque affiche ou mot sur un mur, du silence imposé et toujours sacré d’un ancien couvent de Jésuites. Nous décidons alors de poursuivre le blocage tout l’après-midi, de le reconduire au lendemain, mais surtout qu’à présent nous sommes en grève reconductible. Certains retournent au lycée garder le piquet, d’autres vont assister aux cours alternatifs donnés dans la fac, vont dans d’autres lycées raconter ce qui se produit, d’autres encore s’en vont chercher de la nourriture pour un banquet organisé le lendemain, avec l’idée de ne pas s’arrêter là, de se lier à tous ceux qui sont décidés à rendre le printemps illimité, bref, de se retrouver.

Le lendemain, vendredi 13 avril, rien ne se passe comme prévu, comme si nous avions pris acte de ce qu’occuper veut dire. Nous sommes encore plus nombreux que la veille, nous posons une barricade de poubelles, de planches, de barrières et de vélos en libre-service à l’entrée de la rue afin de l’occuper – bloquer, certes, le lieu de production et de reproduction du savoir institutionnel, mais aussi les flux qui nous traversent et nous empêchent de faire territoire, et donc de proposer d’autres lieux. Dans la rue il y a tout, nous trouvons des tables, des chaises, un canapé, des cartons, des draps ; tout ce qu’il nous faut pour organiser notre banquet, pour décorer la façade morne de notre lycée, pour habiter en somme.

Car c’est cela qui se joue ici, une guerre permanente pour le territoire, pour le temps – libérer du temps ne consiste finalement qu’à l’habiter réellement, plutôt que de le rentabiliser en quotas de points au bac par heure de cours. Occuper n’était plus seulement un mot qui résonnait dans nos cœurs, mais une manière réelle de faire lieu. Il y avait ceux qui jouent de la musique, ceux qui l’écoutent, ceux qui lisent, qui dorment, qui cherchent des slogans, font la banderole de la prochaine manif, dessinent là où il n’y a rien, construisent une cabane, discutent avec les profs, les invitent à nous rejoindre – et, malgré leur soutien théorique, nous comprenons que nous devrons faire sans eux. Nous devinons rapidement que ce qui advint ce jour-là était bien plus important, plus puissant qu’un vendredi qui ne déborde pas. Nous avons fait une multitude de rencontres – des éboueurs dernièrement en grève, à qui nous n’avons jamais l’occasion de parler, qui décident de ne pas toucher à nos barricades au vieux soixante-huitard qui nous prédit un mai brûlant et la dissolution de l’Assemblée. À lui, à tous les autres, nous répondons que ce n’est pas l’Assemblée qu’il s’agit de dissoudre, mais son monde.

Dans la journée, certains vont à l’AG des cheminots de Saint-Lazare qui commencent une grève reconductible, et les invitent au banquet du soir, pendant que d’autres traînent autour des lycées de la place de la Nation et y rencontrent d’autres lycéens, ou que ceux restés devant le lycée discutent des réformes macronistes en cours et entament la rédaction d’un communiqué, d’autres iront à la manifestation des cheminots ou encore dans les facs occupées – bref, impossible de condenser la multiplicité des expériences et des rencontres tant elles sont denses.

La pluralité des brèches qui s’ouvrent alors paraît ne pas plaire au Rectorat qui, ajouté à l’omniprésence policière, passa la journée à nous interroger – sur nos objectifs, notre organisation, notre programme – en vain. Face à notre silence, et notre refus d’annuler un banquet qui dérange, le Rectorat décide alors d’ « évacuer » les lycées du quartier dès 16h – de les faire déserts, plus personne à l’intérieur, pas même l’administration – et ordonne leur fermeture administrative le lendemain matin pour « des raisons de sécurité », en connaissance de notre volonté de reconduire le blocage.

Le banquet eut donc bien lieu, rassembla près de trois cent lycéens d’ici et d’ailleurs, de pions, d’étudiants, de personnels de santé rencontrés dans la journée, de syndicalistes, et de personnes connues et inconnues. Sous l’œil de six membres du Rectorat et de quelques flics, nous avons dansé, mangé, discuté, nous nous sommes enfin retrouvés. Nous avons réussi à prolonger la temporalité souvent contraignante du blocage, à faire changer la peur de camp, à continuer le début. Entendre des lycéens qui ne savaient rien de la ZAD la défendre et dénoncer sa violente évacuation, d’autres se féliciter de la mise en échec de la préfecture la veille à Tolbiac lors d’une tentative d’expulsion ou encore huer le Rectorat – et mettre ces mots en mouvement en profitant des vacances pour aller occuper les facs, aller en manifestation et nous organiser avant le mois de mai. Nous décidons ainsi de reconduire l’occupation de la rue au lendemain malgré la fermeture administrative, et donc de contrer la stratégie répressive de paralysie du mouvement, mais surtout de reconduire la grève et le blocage du lycée au lundi de la rentrée, le 30 avril, la veille du 1er mai, et sûrement au-delà.

Le samedi, on pouvait lire « administration portée disparue » sur la porte du lycée, pendant que les tables et canapé étaient réinvestis, qu’un petit-déjeuner était partagé avec des étudiants de Censier occupée, qu’était créée une bibliothèque autogérée, et que toujours, on dansait. Partout il restait des traces de ces derniers jours, des mots sur la route et sur les murs, des banderoles sur les grilles, des chaises, des tables et une cabane en ruine sur le trottoir. Laisser des traces comme manière de défaire l’uniformisation du territoire, de survivre à la puissance du présent, de continuer d’habiter malgré notre absence.

Ce qui a surgit spontanément ces jours-ci au lycée Charlemagne n’est rien d’autre qu’une nécessaire et irrémédiable réappropriation de nos lieux, de nos espaces perdus, une prise de conscience du territoire, des manières de l’habiter afin de le faire nôtre. La rue Charlemagne est une zone que nous défendrons comme premier lieu, lieu de repli, camp de base du printemps à venir, vers tous les autres lieux qu’il nous faut reprendre.

Une certaine manière d’habiter le présent s’est également ouverte à nous : en se retirant de ce qui nous neutralise et en ouvrant des brèches vers d’autres mondes, il s’agit d’expérimenter une politique du geste. Déposséder le présent donc, et lui être pleinement. Le printemps repose sur ces gestes, et leur extension là où on ne les attend pas, là où rien n’est prévisible.

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